Le mauvais déclencheur (Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de deux articles publiés sur Radio-Canada.ca concernant le conflit armé de novembre 2012 entre Israël et le Hamas.

LA PLAINTE

La plaignante est Mme Michelle Whiteman, directrice régionale pour le Québec de l’organisme HonestReporting Canada. Celui-ci s’est donné comme mission de s’assurer que les médias canadiens font une couverture juste et impartiale d’Israël et du Moyen-Orient.

Mme Whiteman se plaint de deux articles, publiés les 16 et 17 novembre 2012 sur Radio-Canada.ca, intitulés Feu vert du gouvernement israélien pour la mobilisation de 75 000 réservistes et Israël intensifie ses raids sur Gaza; l’Égypte évoque une possible trêve, qui affirment que l’assassinat par Israël d’Ahmad Jaabari, chef des opérations militaires du Hamas, a déclenché le récent conflit armé de novembre 2012 entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza. La plaignante soutient que ce sont plutôt les incessants tirs de roquettes du Hamas vers Israël qui en sont responsables.

Elle estime aussi que l’article du 17 novembre induit le public en erreur en affirmant que le navire turc qui cherchait à forcer, en mai 2010, le blocus de Gaza imposé par Israël était un navire « humanitaire ».

Voici ce qu’écrit Mme Whiteman à propos de l’assassinat d’Ahmad Jaabari :

« L’assassinat par Israël de l’homme chargé de diriger les tirs de roquettes est une réponse à l’escalade, pas la cause. Ceci est reflété dans la déclaration du président Obama à l’effet qu’Israël a le droit de « se défendre ». En effet, Israël se défend contre la violence, et n’a pas été la cause de l’escalade. »

Et voici ce qu’elle affirme à propos du navire turc qui a tenté en 2012 de forcer le blocus de Gaza :

« Le navire IHH où 9 Turcs ont été tués n’était pas un navire humanitaire. Le rapport Palmer de L’ONU a déclaré que la conduite et les véritables objectifs des organisateurs de la flottille, en particulier l’IHH, comprenaient des plans de résister violemment à toute tentative de monter à bord du navire. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu à Mme Whiteman au nom de la direction de l’Information.

Voici ce qu’il écrit à propos de l’assassinat du chef des opérations militaires du Hamas :

« Radio-Canada n’a pas d’opinion sur ce conflit, ne prend pas position. Ce que divers reporters, analystes et commentateurs ont déclaré de diverses façons sur nos diverses plateformes c’est, si l’on résume, qu’après des mois de tirs de missiles palestiniens sur des localités israéliennes, la réplique israélienne s’était manifestée par l’assassinat de Jaabari et que cette réplique avait entraîné, selon un scénario classique et parfaitement prévisible, une réplique du Hamas qui, à son tour, a provoqué une offensive aérienne et maritime de grande envergure sur Gaza.

Vous avez raison : l’assassinat de Ahmad Jaabari n’est pas ce qui « a mis le feu aux poudres ». Les échanges avaient commencé un peu auparavant. Cependant, on peut avancer que la mort de Jaabari est un jalon important de cette nouvelle montée de la tension dans la région. »

Et voici sa réponse à propos du navire turc :

« Il est en effet écrit dans le rapport Palmer que “The majority of the flotilla participants had no violent intentions, but there exist serious questions about the conduct, true nature and objectives of the flotilla organizers, particularly IHH. »

Cependant, le rapport (si on fait abstraction des dépositions turque et israélienne) ne stipule pas que la flottille n’avait pas un caractère humanitaire. Le rapport reconnaît cependant la légalité du blocus naval et aussi le fait qu’il n’y avait pas de situation de détresse humanitaire à Gaza. »

LA RÉVISION

Les articles sur lesquels porte la plainte de Mme Whiteman ont été publiés les 16 et 17 novembre 2012.

Voici, pour celui du 16 novembre, intitulé Feu vert du gouvernement israélien pour la mobilisation de 75 000 réservistes, l’extrait qui fait l’objet de la plainte :

« C’est l’assassinat, mercredi à Gaza, du chef militaire du Hamas, Ahmad Jaabari, par l’aviation israélienne, qui a mis le feu aux poudres. Le cabinet de sécurité israélien, formé des neuf principaux ministres, a autorisé vendredi le rappel de 75 000 réservistes. »

Et voici, pour l’article du 17 novembre, intitulé Israël intensifie ses raids sur Gaza; l’Égypte évoque une possible trêve, les extraits dont se plaint Mme Whiteman :

« Depuis l’assassinat d’Ahmad Jaabari, chef des opérations militaires du Hamas, mercredi dernier, 47 personnes (44 Palestiniens et 3 Israéliens) ont été tuées dans les violences.

(…)

La Turquie et Israël sont en froid depuis que des commandos israéliens ont tué neuf ressortissants turcs qui tentaient de briser le blocus de Gaza à bord d’un navire turc chargé d’aide humanitaire en mai 2010.

(…)

Les affrontements entre le Hamas et Israël s’intensifient chaque jour depuis mercredi, alors que le chef militaire du Hamas, Ahmad Jaabari, a été abattu par l’aviation israélienne. L’organisation islamiste a répondu par de nombreux tirs de roquettes, sur les villes de Jérusalem et Tel-Aviv notamment, démontrant ainsi qu’elle peut frapper sur de longues
distances. »

Concernant le premier aspect de la plainte, soit le fait que les articles établissent que l’assassinat par Israël de Ahmad Jaabari a constitué l’élément déclencheur du dernier affrontement direct entre le Hamas et Israël, M. Dallaire donne raison à la plaignante.

À sa face même, on ne peut pas affirmer, comme le fait l’article du 16 novembre, que « c’est l’assassinat (…) du chef militaire du Hamas, Ahmad Jaabari, (…) qui a mis le feu aux poudres », puisque celui-ci a été tué en réplique à la campagne de pilonnage d’Israël par le Hamas.

Toutefois, je ne lis rien dans l’article du 17 novembre, dont se plaint aussi Mme Whiteman, qui aille dans le même sens que l’affirmation erronée du premier texte. Tout ce qu’on dit dans ce deuxième article à propos de l’assassinat d’Ahmad Jaabari, c’est que, depuis qu’il a eu lieu, 47 personnes ont été tuées et que les affrontements s’intensifient chaque jour.

À propos du bateau turc qui avait tenté de forcer le blocus de gaza en 2012, je remarque d’abord que l’article du 17 novembre n’affirme pas qu’il s’agissait d’un « navire humanitaire », contrairement à ce que soutient Mme Whiteman. Il y est plutôt écrit que ce navire était « chargé d’aide humanitaire ».

L’évocation de cet incident n’apparaissait dans l’article que pour expliquer pourquoi Israël et la Turquie « sont en froid » et il tenait en une courte phrase. Il n’était pas indiqué de revenir sur les tenants et aboutissants de cette affaire, non plus que sur le rapport de l’ONU qui l’a décortiquée. On y rappelait essentiellement que ce navire « chargé d’aide humanitaire » tentait de briser le blocus de Gaza, que les commandos israéliens l’ont intercepté, y faisant neuf morts. Tout ça est rigoureusement exact.

Ceci m’amène à ce commentaire : je comprends parfaitement les susceptibilités de tous ceux qui se sentent touchés, de près ou de loin, par l’interminable et désolant conflit israélo-palestinien. Tous voudraient que chacun des innombrables jalons, incidents, événements, affrontements, avancées, reculs ou développements de ce conflit qui perdure depuis des décennies soit reflété dans tous les reportages chaque fois qu’un rappel est fait ou qu’une explication est tentée. C’est particulièrement difficile même dans de longs reportages documentaires, et impossible dans les courts reportages de nouvelles.

Les journalistes en sont généralement conscients, et savent qu’ils doivent tout faire pour s’en tenir aux faits. Mais ils ne pourront jamais, pas plus qu’un ombudsman, empêcher que leurs reportages soient reçus avec méfiance par ceux des auditeurs qui ont une opinion arrêtée sur les sujets dont ils traitent.

C’est pourquoi, sur des questions aussi épineuses et débattues que le conflit israélo-palestinien, ils doivent redoubler de prudence et travailler avec la plus grande précision.

Conclusion

L’article du 16 novembre 2012, intitulé Feu vert du gouvernement israélien pour la mobilisation de 75 000 réservistes, et publié sur Radio-Canada.ca, contient une inexactitude et devrait être corrigé. Pour le reste, cet article, comme celui du 17 novembre 2012, intitulé Israël intensifie ses raids sur Gaza; l’Égypte évoque une possible trêve, respectent toutes les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Révision articles web conflit armé Israel Hamas

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