L’imprécision peut conduire à l’inexactitude (Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un terme et d’un titre utilisés dans deux articles publiés sur Radio-Canada.ca.

LA PLAINTE

La plaignante est Mme Michelle Whiteman, directrice régionale pour le Québec de l’organisme HonestReporting Canada. Celui-ci s’est donné comme mission de s’assurer que les médias canadiens font une couverture juste et impartiale d’Israël et du Moyen-Orient.

Mme Whiteman se plaint d’un terme et d’un titre utilisés dans deux articles publiés sur Radio-Canada.ca à propos du statut de la Palestine à l’Organisation des Nations unies (ONU) et du récent conflit armé entre des groupes armés palestiniens de la bande de Gaza et Israël. Elle estime que ce terme et ce titre sont erronés.

À propos du terme envahir

Le premier article, intitulé La Palestine en quête du statut d’État non membre à l’ONU, a été publié le 9 novembre 2012 et portait sur la présentation éventuelle devant l’Assemblée générale de l’ONU d’une résolution visant à conférer à la Palestine le statut d’État non membre observateur.
Dans le corps de l’article en question, on peut lire la phrase suivante :

« Son approbation donnerait plus de poids aux revendications des Palestiniens concernant la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est, des territoires envahis par Israël en 1967. »

La plaignante en a contre l’emploi du verbe envahir utilisé dans le dernier membre de cette phrase.

Voici comment elle explique que ce terme est, de son point de vue, inapproprié :

« Envahir signifie acte d’agression, ce qui est un compte rendu inexact des événements concernant la guerre des Six Jours. Israël avait, en effet, capturé des territoires durant une guerre défensive qui a commencé après que l’Égypte avait fermé le détroit de Tiran par force militaire et avait ordonné aux troupes de l’ONU de quitter le Sinaï. Cela a été considéré par la communauté internationale comme un acte de guerre. »

Et elle ajoute :

« C’est ainsi qu’Israël a conquis des territoires dans une guerre défensive et n’a nullement envahi ces régions. Ce n’est pas une question d’opinion, mais une question de faits historiques. »

Mme Whiteman souligne, qu’à son avis, la version anglaise de ce texte est plus conforme à la réalité, celle-ci utilisant plutôt le mot captured qui signifie littéralement capturé.

Pour comprendre pourquoi il existait une version anglaise de ce texte, il faut savoir que l’article publié par Radio-Canada.ca était une dépêche de l’agence de presse The Associated Press, traduit de l’anglais et relayé par La Presse Canadienne.

À propos du titre

Le deuxième élément dont se plaint Mme Whiteman concerne le titre d’un autre article publié, celui-là, le 11 novembre 2012 sur Radio-Canada.ca, intitulé Israël menace les Palestiniens.
La plaignante estime que ce titre est inexact.

L’article était un compte rendu des derniers développements dans les affrontements directs qui faisaient rage depuis quelques jours entre plusieurs groupes armés palestiniens de la bande de Gaza et l’armée israélienne.

Voici ce qu’écrit Mme Whiteman à l’appui de sa plainte :

« Cent vingt roquettes ont été tirées depuis la bande de Gaza après que des terroristes de Gaza ont tiré un missile antitank sur une jeep de l’armée israélienne en patrouille, plus d’un million de civils au sud d’Israël ont passé les deux dernières nuits dans les abris antimissiles. Les cours dans les écoles et les universités ont été annulés jusqu’à nouvel ordre. La manchette Israël menace les Palestiniens résume ces événements de façon inexacte. En plus de dépeindre Israël comme l’agresseur, cette manchette ne parvient pas à identifier quelle était la menace, ce qui laisse la porte ouverte à croire qu’Israël menace tous les civils palestiniens. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

M. Pierre Champoux, directeur de l’Information continue multiplateforme, a répondu à Mme Whiteman. Sa réponse relève les deux aspects de la plainte.

À propos du terme envahir

Sur l’utilisation du terme envahir, M. Champoux admet d’emblée « le caractère préventif de l’action israélienne pendant la guerre des Six Jours ». Il considère toutefois que, dans le contexte de l’article, l’emploi du terme envahir était adéquat.

Et il cite la définition que donne le dictionnaire Larousse du mot envahir :

« Entrer en nombre et par la force dans un pays, une région, s’en emparer militairement. »

À propos du titre

Sur cet aspect de la plainte, M. Champoux soutient que le titre utilisé, Israël menace les Palestiniens, est « factuellement exact ».

Il précise toutefois que ce titre ne prétend pas résumer l’article en entier. Et il ajoute :

« Il suffit de lire les premières lignes du texte :

« Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou se dit prêt à l’escalade après une nouvelle flambée de violences le long de la frontière avec Gaza, samedi, qui a fait 6 morts et 32 blessés palestiniens, ainsi que 8 blessés israéliens. »

(…) pour mieux saisir la nature du conflit. »

LA RÉVISION

Ces réponses n’ont pas convaincu la plaignante qui m’a demandé de revoir le dossier.

À propos du terme envahir

Les faits entourant le déclenchement de la guerre des Six Jours en 1967 sont difficilement contestables. Israël la déclencha à la suite des mouvements de troupes importants de l’Égypte dans la péninsule du Sinaï, alors sous contrôle de l’ONU, et du blocus imposé, toujours par l’Égypte, du détroit de Tiran. Ce blocus empêchait l’accès au golfe d’Aqaba, le bras de la mer Rouge au fond duquel se trouve le port israélien d’Eilat.

Durant cette guerre, qualifiée de défensive par Israël, les troupes israéliennes s’emparèrent militairement de la péninsule du Sinaï, de la bande de Gaza, du plateau du Golan, de la Cisjordanie, et de la partie de Jérusalem jusque-là sous contrôle jordanien.

Mme Whiteman estime que cette opération n’était pas une invasion puisqu’elle était défensive. À son avis, la notion d’invasion réfère nécessairement à une agression. Et elle considère qu’il aurait mieux valu choisir un équivalent français du mot captured utilisé dans la version originale du texte en anglais.

Dans sa réponse à Mme Whiteman, M. Champoux a cité la définition du mot envahir qu’il a trouvée dans le dictionnaire Larousse. Aux fins de mon argumentation, j’utiliserai de mon côté la définition du sens premier qu’en donne Le Petit Robert :

« Envahir : Occuper (un territoire) brusquement et de vive force. âž™ conquérir, s’emparer (de), occuper, prendre; invasion. Envahir un pays. »

À la lumière de cette définition, il m’apparaît clair que, durant la guerre des Six Jours de juin 1967, l’armée israélienne a « occupé brusquement et de vive force » les territoires susmentionnés. À noter : la définition ne parle pas d’agression.

Je remarque aussi que Le Petit Robert donne comme synonyme du verbe envahir, le terme
s’emparer qui m’apparaît le plus apte à traduire correctement en français le mot captured, utilisé dans la version anglaise de l’article et que Mme Whiteman juge plus approprié. En effet, en français, le mot capturer ne s’applique qu’aux êtres vivants.

Au lieu de « territoires envahis par Israël en 1967 », on aurait donc pu écrire « territoires dont Israël s’est emparé en 1967 ». Mais ça n’aurait rien changé au sens donné à la phrase par l’emploi du verbe envahir. En effet, voici la définition première que donne Le Petit Robert de s’emparer :

« S’emparer : Prendre violemment ou indûment possession de (un pays, un bien). âž™ conquérir, enlever, occuper, prendre (cf. Mettre la main sur). »

En fait, l’emploi du verbe s’emparer dans l’article, dont on discute ici, aurait même été plus négatif à l’endroit d’Israël puisque ce terme, selon sa définition, implique une possession indue, autrement dit, toujours selon les définitions des dictionnaires, contraire à la raison, sans fondement, voire injuste.

Je ne peux donc donner raison à Mme Whiteman sur cet aspect de sa plainte.

À propos du titre

Mon analyse du titre qui coiffe l’article du 11 novembre, dont se plaint aussi Mme Whiteman, sera plus brève.

Un titre n’est rien d’autre qu’un titre, c’est-à-dire une phrase ou quelques mots qui présentent un article en évoquant plus ou moins précisément le contenu. Un titre ne peut jamais refléter tout le contenu d’un article, ni toutes les nuances, ni toutes les complexités du sujet traité. Là-dessus, M. Champoux a raison de dire que le titre ne peut résumer l’article en entier.

Cela dit, un titre se doit d’être le plus fidèle possible à la réalité des faits.

L’article coiffé par le titre en litige nous apprenait que six groupes armés palestiniens revendiquaient les tirs de roquettes et de mortier sur Israël. Il nous indiquait aussi que les dirigeants israéliens déclaraient être prêts à une escalade militaire contre le Hamas.

Que dit le titre? Il dit que « Israël menace les Palestiniens ».

Je considère donc, contrairement à ce que soutient M. Champoux, que le titre n’est pas « factuellement exact ». En effet, comme le signale Mme Whiteman, il laisse croire que les menaces proférées par les dirigeants israéliens visent l’ensemble des Palestiniens, et non pas seulement le Hamas et les autres groupes armés de la bande de Gaza comme l’indique l’article qu’il coiffe.

J’estime donc que ce titre devrait être modifié en conséquence.

Conclusion

L’article intitulé La Palestine en quête du statut d’État non membre à l’ONU, publié le 9 novembre 2012 sur Radio-Canada.ca, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Ce n’est pas le cas de celui du 11 novembre, intitulé Israël menace les Palestiniens, dont le titre par son imprécision ne respecte pas le valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques.

Version PDF : Révision titre et articles web

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