L’analyse politique n’est pas un tissu d’opinions personnelles (RDI)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une analyse sur la grève étudiante par M. Pierre Duchesne, correspondant parlementaire à l’Assemblée nationale du Québec, livrée au RDI le 26 avril 2012.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Denis Paulin, estime que M. Pierre Duchesne, correspondant parlementaire à l’Assemblée nationale du Québec, a livré des opinions personnelles sur les ondes du Réseau de l’information (RDI), le 26 avril 2012, dans une analyse du conflit qui oppose le gouvernement du Québec aux associations étudiantes.

L’échange avec l’animatrice Julie Drolet, qui a duré cinq minutes, portait sur les derniers développements de la crise. Le gouvernement refusait de reprendre les négociations avec les porte-parole étudiants, tandis que le ministre de la Sécurité publique, M. Robert Dutil, accusait le représentant de la Coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), M. Gabriel Nadeau-Dubois, de prôner la violence.

M. Paulin ne précise pas lesquels des propos de M. Duchesne constituent à son avis des opinions personnelles, mais il estime que le journaliste a montré un parti-pris pour les positions des étudiants.

« Le journaliste, écrit-il dans sa plainte, a donné une opinion fondée sur sa perception personnelle, ce qui n’est, à mon avis, pas du tout professionnel.

(…)

Radio-Canada ne devrait pas porter une opinion pour [quelque] parti que ce soit, pour les étudiants ou le gouvernement, mais divulguer la nouvelle. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information. D’entrée de jeu, il indique ne pas partager le point de vue de M. Paulin. Je reproduis ici l’essentiel de sa réponse :

« On se rappellera le contexte : la ministre de l’Éducation Line Beauchamp venait d’exprimer une fin de non-recevoir à la proposition de la FEUQ d’intégrer deux négociateurs de la CLASSE dans son groupe en vue de permettre la reprise des discussions avec le gouvernement pour mettre fin au conflit. D’autre part, des membres du gouvernement semblaient cibler personnellement, par leurs critiques, le porte-parole de la CLASSE, Gabriel Nadeau-Dubois. Enfin, la neuvième semaine de grèves étudiantes semblait devoir s’achever sans qu’une solution au conflit soit en vue.

À titre d’analyste, monsieur Duchesne rappelle ces faits puis il les met en perspective, évoquant des situations antérieures pour suggérer que le gouvernement actuel pourrait vouloir en tirer des enseignements.

Pierre Duchesne situe ensuite les enjeux du débat (les droits de scolarité, le rôle des universités) dans le contexte budgétaire et social du Québec. Il livre ensuite la lecture qu’il fait de la position inflexible du gouvernement (pas question de renoncer à la hausse des droits de scolarité) et des conséquences possibles qui pourraient en découler.

Dans toute son analyse, monsieur Duchesne met constamment les choses en perspective. Il conclut que le pari du gouvernement pourrait lui donner raison, mais que c’est un pari risqué. Dire cela, ce n’est pas prendre parti contre le gouvernement. Ce n’est pas prendre fait et cause pour le mouvement étudiant.

Les journalistes de Radio-Canada ont effectivement un devoir de réserve par rapport à leurs opinions personnelles lorsqu’ils s’expriment sur des enjeux publics, notamment sur des questions politiques ou des sujets controversés.

Pour jouer ce rôle d’analyste, ils doivent mettre leurs opinions personnelles de côté. Leurs observations doivent être basées sur des faits, de même que sur leur connaissance de la politique et leur grande expérience.

Pierre Duchesne met donc à profit son expertise d’observateur privilégié de la politique provinciale pour analyser la stratégie gouvernementale, plus particulièrement celle de la ministre Beauchamp, dans le conflit étudiant. »

LA RÉVISION

Les journalistes de Radio-Canada doivent respecter des règles strictes de pratique dont ils ne peuvent déroger. Ces balises se retrouvent dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

Il me faut d’abord rappeler que les journalistes n’ont pas comme seul mandat de « divulguer la nouvelle » comme semble le croire le plaignant. Un des quatre principes à la base de la mission du service de l’Information de Radio-Canada, énoncé dès le chapitre d’introduction des NPJ, lui impose de « servir l’intérêt public ». Son devoir, y lit-on, « est d’informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public … »

C’est pourquoi les journalistes de Radio-Canada ne jouent pas tous le même rôle. Certains sont reporters, et rapportent les événements lorsqu’ils se produisent, en direct ou dans des reportages montés. D’autres, en raison de leur expertise particulière (en politique, en affaires judiciaires ou municipales, en enquête, en économie, en culture ou en science, par exemple), peuvent aussi être appelés à commenter et à analyser les événements.

Les NPJ établissent aussi l’impartialité comme une des cinq valeurs que doivent respecter le service de l’Information de Radio-Canada et ses journalistes. Voici comment s’énonce cette valeur :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Par ailleurs, l’expression d’opinion par les journalistes est régie par une norme de pratique précise :

« Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada

Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.

Nous offrons à notre public les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public.

Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris.

Nous respectons ces normes, peu importe le lieu où nous diffusons, que ce soit sur les plateformes de Radio-Canada ou dans d’autres médias extérieurs à Radio-Canada. »

L’échange qui fait l’objet de la plainte entre l’animatrice du RDI, Julie Drolet, et M. Pierre Duchesne, visait clairement à analyser le contexte du jeu politique entre le gouvernement et les associations étudiantes à un moment où les négociations étaient rompues et alors que des attaques personnelles étaient lancées contre un des porte-parole étudiants.

L’animatrice et l’analyste rappellent les derniers développements du conflit et tentent d’en comprendre la signification. Pourquoi les négociations sont-elles rompues? Pourquoi s’en prend-on personnellement à un des porte-parole étudiants? Pourquoi le gouvernement maintient-il la ligne dure? Quel intérêt pourrait-il avoir à le faire? Comment comprendre la position de l’opposition parlementaire?

Dans toutes les réponses qu’il tente d’apporter à ces questions, le journaliste Pierre Duchesne se fonde sur son expertise et son expérience de correspondant parlementaire. Et que lui permettent cette expertise et cette expérience? De mettre en parallèle des événements et des faits pour expliquer comment s’exerce le rapport de force entre les protagonistes, pour décortiquer les stratégies des uns et des autres, en évaluer les risques et rappeler quels résultats ont donné des stratégies semblables utilisées par le passé, etc.

Une écoute attentive de l’entrevue me permet de conclure que M. Duchesne n’a pas offert au public « une opinion fondée sur sa perception personnelle », comme le soutient le plaignant. Il a plutôt livré « les perspectives, les faits et les analyses » dont le public avait besoin pour comprendre les enjeux de chacun dans le conflit en cours entre le gouvernement et les associations étudiantes, comme l’exige la norme citée plus haut sur l’expression d’opinions par les journalistes. De la même manière, son analyse ne véhiculait pas des opinions personnelles, mais des avis professionnels fondés « sur des faits et sur l’expertise », comme l’exige la valeur d’impartialité.

Conclusion

L’analyse du conflit étudiant livrée sur les ondes du RDI le 26 avril 2012, par le correspondant parlementaire Pierre Duchesne, respectait en tous points les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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Twitter : @ombudsmanrc