Jesse Jackson : un révérend « noir »? Ou un révérend tout court? (24 h en 60 min)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet d’une aguiche présentée par l’animatrice de l’émission 24 heures en 60 minutes, Anne-Marie Dussault, dans laquelle elle annonçait une entrevue avec le politicien américain Jesse Jackson en le qualifiant de « révérend noir ».

LA PLAINTE

Le 29 février 2012, Mme Anne-Marie Dussault, l’animatrice de l’émission du RDI, 24 heures en 60 minutes, recevait en entrevue le pasteur baptiste, défenseur des droits civiques et politicien américain, Jesse Jackson. Dans la courte aguiche diffusée dans les moments précédant l’émission pour en présenter le contenu au public, Mme Dussault a dit : « le révérend noir Jesse Jackson commente la politique américaine ».

Le plaignant, M. Guy Ngoyi, s’en est plaint en ces termes :

« Comment peut-on, en 2012, présenter quelqu’un par sa race? Aurait-on introduit une pasteur Blanc de cette façon là? Je trouve cela choquant à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Je suis tellement choqué que j’ai l’intention de porter plainte à la commission des droits de la personne; j’ai, d’ailleurs, communiqué le même soir avec certaines organisations de défense de droit des minorités qui ont promis de se saisir de cette affaire. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L'INFORMATION

Dans sa réponse au plaignant, M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes à la direction de l’Information, affirme qu’il n’y avait rien de malveillant dans la présentation, mais il reconnaît qu’elle était maladroite. Voici ce qu’il écrit :

« Je voudrais tout de suite vous rassurer, il n’y avait aucune intention malveillante, encore moins raciste dans ces aguiches (teasers, en anglais). Ce sont de très courtes annonces des sujets à venir dans l’émission. Il faut alors, en peu de mots, cerner le sujet à annoncer, en l’occurrence une entrevue avec le révérend Jackson. Nous avons cru, dans un simple souci d’efficacité, qu’annoncer une entrevue avec « le pasteur noir Jesse Jackson », amènerait, dans l’esprit des téléspectateurs, une identification très rapide de qui on parle – ah oui, c’est lui, le fameux pasteur noir américain, celui qui défend les droits civiques.

C’était une maladresse. Tout comme madame Dussault, je suis sincèrement désolé que cela vous ait heurté et nous pouvons comprendre pourquoi. Néanmoins, je me permets de souligner que dans la présentation même de l’entrevue, madame Dussault n’a pas utilisé ce qualificatif. »

Cette réponse n’a pas satisfait le plaignant. Voici en quels termes il a demandé à l’ombudsman une révision de sa plainte :

« Je crois que, par principe, vous ne reconnaitrez jamais une erreur au point de présenter des excuses à moins d’y être forcé. Je reste profondément convaincu qu’il n’était pas approprié de présenter le pasteur Jackson de cette façon là et me plier à vos arguments vous conforterait dans votre position et on risquerait de voir une telle chose se reproduire; voilà pourquoi j’en appelle à l’Ombudsman pour qu’il essaye de faire en sorte que la situation soit corrigée. »

LA RÉVISION

(Voir l’addenda à la fin de la révision)

Plusieurs articles des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) doivent être considérés dans le traitement de cette plainte. Le premier se trouve dans l’introduction des NPJ, sous le chapitre Mission et valeurs. Il s’agit de la valeur d’équité, une des cinq sur lesquelles reposent l’ensemble des NPJ. Voici ce qu’on y dit :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

La première question qu’il faut donc se poser est la suivante : l’animatrice a-t-elle manqué d’« ouverture et de respect »? A-t-elle traité M. Jackson avec « parti pris »? Je rappelle ici à nouveau la phrase prononcée par Mme Dussault : « le révérend noir Jesse Jackson commente la politique américaine ». À mon avis, le seul fait de qualifier M. Jackson de « révérend noir » dans une phrase où on nous informe qu’il parlera de politique américaine n’est pas une manifestation de « parti pris », ni de manque d’ouverture et de respect. À la rigueur, on pourrait même penser que Mme Dussault précise qu’il est Noir parce qu’il va nous présenter le point de vue d’un politicien afro-américain sur la politique étatsunienne. Pour m’en convaincre, j’ai tenté de répondre à la question que pose M. Ngoyi dans sa plainte : « aurait-on introduit un pasteur Blanc de cette façon là? » Certainement pas si le pasteur en question avait été un américain œuvrant aux États-Unis. Mais, pour les fins de la discussion, posons l’hypothèse que ce soit un Blanc du Zimbabwe ou d’Afrique du Sud reconnu pour être un militant des droits civiques de la minorité blanche de ces pays et qu’on aurait dit : « le révérend blanc Untel nous parle de la politique zimbabwéenne ». La précision aurait été tout aussi superflue à mon avis, mais n’aurait en rien démontré un parti pris ou un manque de respect ou d’ouverture.

La deuxième norme qu’il faut considérer est celle qui touche le plus directement la plainte de M. Ngoyi. La voici :

« Propos choquants : bon usage et mise en garde à l’auditoire

Pour décrire certaines réalités ou rendre compte fidèlement d’une situation, il faut parfois avoir recours à des expressions ou à des citations qui peuvent choquer une partie de l’auditoire. Dans ces circonstances, nous nous limitons à décrire ce qui est essentiel à une bonne compréhension, nous nous assurons de présenter les citations dans un contexte fidèle à l’événement et, s’il y a lieu, nous attribuons les propos aux personnes concernées.

Nous nous assurons que, selon le contexte dans lequel les propos sont diffusés, ils ne sont pas susceptibles d’exposer quiconque à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’âge ou la déficience physique ou mentale. Nous consultons les autorités éditoriales supérieures en cas de doute à cet égard.

Nous respectons le degré de tolérance de l’auditoire en fonction des valeurs généralement partagées par la société.

Lorsqu’il est nécessaire d’employer des propos qui peuvent choquer une partie du public, nous faisons une mise en garde claire. »

Le plaignant estime qu’il était inapproprié pour Mme Dussault de préciser que M. Jackson est un révérend « noir ». La direction du RDI explique que par l’ajout du qualificatif, on voulait permettre aux téléspectateurs d’identifier très rapidement la personne dont il était question, en l’occurrence M. Jackson.

Est-ce que dans le contexte de la phrase prononcée par Mme Dussault le mot « noir » était susceptible d’exposer M. Jackson « à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race »? Je ne vois pas comment on pourrait tirer cette conclusion.

Le choix du terme utilisé par Mme Dussault peut aussi être analysé à la lumière d’une troisième norme qui traite, celle-là, de la qualité de la langue. J’en reproduis ici les extraits pertinents :

« Qualité et précision

Radio-Canada est une référence linguistique pour le public. Le bon usage et la précision des termes sont essentiels à l’exercice d’un journalisme de qualité. La langue utilisée doit être simple, claire et concrète.

(…)

La relation des faits, même concise, doit contenir les nuances nécessaires pour assurer un compte rendu fidèle et facile à comprendre.

(…)

L’usage de certains mots lourds de sens peut nuire à la crédibilité et mérite une attention particulière. La langue évolue constamment. Nous sommes attentifs à l’évolution du sens des mots. Nous consultons les ressources linguistiques et les autorités rédactionnelles pour nous assurer de bien circonscrire la portée d’expressions pouvant être interprétées de plusieurs façons et pouvant heurter une partie de l’auditoire. »

S’il y a un reproche qu’on peut faire à Mme Dussault, c’est à mon avis d’avoir utilisé un mot de trop, un mot « lourd de sens (qui) peut nuire à la crédibilité et mérite une attention particulière », une expression pouvant être interprétée « de plusieurs façons et pouvant heurter une partie de l’auditoire ».

M. Dallaire, au nom de la direction de l’Information, et Mme Dussault admettent que l’emploi du mot « noir » pour qualifier M. Jackson était une « maladresse ». Et ils disent comprendre pourquoi le plaignant a été heurté et s’en disent sincèrement désolés.

Malgré tout, le plaignant a demandé que l’ombudsman fasse cette révision, « pour qu’il essaye, écrit-il, de faire en sorte que la situation soit corrigée ».

Voici ce que disent les NPJ à propos de la correction des erreurs :

« Principes – Correction des erreurs

Nous mettons tout en œuvre afin d’éviter les erreurs en ondes et dans nos services en ligne. Dans le respect des principes d’exactitude, d’intégrité et d’équité, nous n’hésitons pas à corriger une erreur importante lorsque nous avons pu établir qu’elle a été commise. Cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens. Lorsque nous devons apporter une mise au point, nous le faisons dans les meilleurs délais, en tenant compte des circonstances et de l’ampleur donnée à la diffusion des éléments erronés.

Le fait qu’une situation ait pu évoluer et qu’une information qui était exacte au moment de sa diffusion ne le soit plus ne signifie pas qu’une erreur a été commise. Toutefois, nous devons considérer la pertinence d’une mise à jour, selon l’importance de l’information et ses répercussions.

Le choix de la forme et du moment de diffusion d’une mise au point incombe au directeur, qui peut, si nécessaire, consulter le Service juridique. »

Comme je l’ai précisé plus haut, la direction de l’Information et Mme Dussault ont admis qu’une maladresse avait été commise et s’en sont excusés en se disant désolés d’avoir heurté le plaignant. Un avis a d’ailleurs été mis sur le site de l’émission 24 heures en 60 minutes qui renvoie à une mise au point publiée dans la section réservée à cet effet du site web de Radio-Canada.

Conclusion

L’aguiche présentée au RDI, le 29 février 2012, par l’animatrice de l’émission 24 heures en 60 minutes, Anne-Marie Dussault, dans laquelle elle qualifiait le politicien américain Jesse Jackson de « révérend noir », enfreint l’article des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada traitant de la qualité et de la précision de la langue.

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ADDENDA

Une erreur de manipulation a amputé ma révision des commentaires que j’ai portés en vertu d’un autre article des NPJ. Je me permets donc de reprendre ici l’examen de la plainte à la lumière de la norme en question que voici :

« Respect et absence de préjugé

Nous choisissons notre vocabulaire de façon à respecter l’égalité des droits.

Par ailleurs, nous choisissons nos expressions de manière à respecter l’égalité des sexes, et nous privilégions les formes inclusives sans toutefois tomber dans la lourdeur excessive.

Nous sommes conscients de notre influence sur la perception de l’auditoire à l’égard des groupes minoritaires ou vulnérables. En règle générale, nous ne mentionnons pas l’origine nationale ou ethnique, la couleur, l’appartenance religieuse, les caractéristiques ou déficiences physiques, la maladie mentale, l’orientation sexuelle ou l’âge d’une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet ou lorsque cette personne est recherchée et que ses caractéristiques personnelles facilitent son identification.

Nous évitons l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris. Nous sommes particulièrement prudents et précis lorsqu’il est question de criminalité.

Lorsque nous devons faire référence aux groupes minoritaires, nous choisissons le vocabulaire avec soin, en tenant compte de l’évolution de la langue. »

La direction de l’Information, je le rappelle, explique que l’animatrice voulait « permettre aux téléspectateurs d’identifier très rapidement la personne dont il était question ». Elle a donc cru que c’était « important pour la compréhension du sujet », comme le dit la norme ci-haut citée, mais elle a admis, après coup, qu’il s’agissait d’une maladresse. Pour les mêmes raisons que j’ai déjà exposées dans ma révision, je ne considère pas que l’emploi du mot « noir », dans le contexte précis où il a été utilisé, était susceptible, comme le dit la norme discutée ici, « d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris ».

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Version PDF de la révision.


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