Israël-Gaza : paysans ou provocateurs? (TJ 22 h)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de Jean-François Bélanger au Téléjournal du 23 novembre 2012 sur des heurts à la frontière d’Israël et de la bande de Gaza.

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Michelle Whiteman, est directrice régionale pour le Québec de l’organisme HonestReporting Canada qui veille à ce que les médias canadiens assure une couverture qui soit, de son point de vue, juste et impartiale d’Israël et du Moyen-Orient.

Mme Whiteman se plaint d’un reportage en direct de M. Jean-François Bélanger, diffusé au Téléjournal le soir du 23 novembre 2012, sur des heurts entre l’armée israélienne et des Palestiniens à la frontière entre Israël et la bande de Gaza. Elle estime que le journaliste n’avait pas raison de dire de ces manifestants qu’ils étaient des « paysans qui voulaient revenir sur leurs terres ».

Pour contexte, je précise que M. Bélanger se trouvait en Israël au lendemain d’un séjour à Gaza où il couvrait depuis quelques jours le conflit armé qui a fait rage pendant huit jours entre le Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza, et Israël.

Le 23 novembre 2012, il rendait compte depuis Tel-Aviv, en conversation avec l’animatrice du Téléjournal, Mme Pascale Nadeau, des réactions des Palestiniens et, surtout, des Israéliens au cessez-le-feu intervenu deux jours plus tôt entre les belligérants.

C’est au cours de cet échange avec Mme Nadeau que M. Bélanger a expliqué la nature des heurts survenus quelques heures plus tôt à la frontière, entre la bande de Gaza et Israël, et au cours desquels un jeune Palestinien a été tué par un soldat israélien. Les commentaires de M. Bélanger ont été formulés alors que défilaient à l’écran des images des incidents en question tournées par des journalistes de l’agence Reuters.

Mme Whiteman soutient que les Palestiniens repoussés par l’armée israélienne n’étaient pas des paysans. Voici donc l’essentiel de sa plainte :

« Selon l’armée israélienne, l’objectif de ces hommes n’était pas de retourner sur leur terre, mais bien de provoquer l’armée israélienne. De plus, tel que communiqué par d’autres dépêches, seulement certains d’entre eux étaient des fermiers. Une telle déclaration insinue qu’Israël avait pour objectif d’empêcher ces fermiers d’atteindre leurs champs. Or, en réalité, Israël tentait d’empêcher environ 300 personnes de franchir la barrière frontalière.

En brossant ainsi un tableau champêtre dans lequel de pauvres fermiers de Gaza tentent en vain d’atteindre leurs champs, les propos de Jean-François Bélanger ne décrivent qu’une infime partie des évènements qui ont eu lieu au long de la frontière depuis le cessez-le-feu qui a mis fin à l’opération Pilier de défense le 22 novembre.

Le fait est que plusieurs tentatives ont eu lieu depuis lors. Par exemple, le 26 novembre, un homme de Gaza a franchi la frontière, s’est introduit dans une maison d’un village israélien (Sde Avraham) et a poignardé une mère de famille. Ceci n’a jamais été mentionné par Radio-Canada.

La frontière entre la bande de Gaza et Israël n’a rien de bucolique comme Radio-Canada veut le faire croire à ses auditeurs. Les propos de M. Bélanger sont une entrave à la compréhension des motifs qui ont poussé Israël à créer cette zone tampon. »

Je dois préciser ici que j’ai reçu une plainte similaire, à propos du reportage de M. Bélanger, provenant cette fois de M. Edmond Silber. M. Silber est président du Regroupement québécois pour un journalisme informé, honnête et responsable, un groupe pro-israélien qui surveille le traitement du conflit israélo-palestinien dans les médias.

Voici un extrait de sa plainte :

« On ne mentionne pas que les Palestiniens voulaient s’en prendre à la clôture de sécurité, on prend comme du cash la version du Hamas qui prétend parler de fermiers venus gentiment et très « pacifiquement » pour cultiver la terre dans la zone interdite le long de la clôture de sécurité, mais quelle valise veut-on bourrer? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La direction de l’Information n’a pas répondu à Mme Whiteman, non parce qu’elle a refusé de le faire, mais parce que la plaignante s’est plaint du reportage de M. Bélanger pour la première fois dans la demande de révision qu’elle m’a envoyée et qui portait sur plusieurs reportages. Par contre, on avait déjà répondu à M. Edmond Silber. C’est M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, qui a répondu à sa plainte.

M. Dallaire cite les propos exacts qu’on reproche au reporter Jean-François Bélanger d’avoir tenus et explique à M. Silber qu’ils lui semblent « fidèles à la réalité ». Et il précise qu’ils sont semblables à ce que d’autres médias internationaux ont rapportés, notamment la BBC (British Broadcasting Corporation) et l’agence de presse Associated Press.

M. Dallaire admet toutefois que l’Associated Press avait indiqué que tous les Palestiniens sur place n’étaient pas fermiers, une précision que le journaliste de Radio-Canada n’a pas faite.

Par contre, il ajoute :

« Toutefois, il importe de dire que les images parlent aussi dans un reportage télévisé. On y voit nettement qu’une bonne partie de la foule de Palestiniens assemblés non loin de la clôture barbelée est composée de jeunes gens venus là vraisemblablement pour sonder le terrain et mettre à l’épreuve la tolérance des soldats israéliens. Ce n’était pas le premier et sans doute pas le dernier incident du genre. Il témoigne de la fragilité d’une trêve qui jusqu’ici tient quand même le coup. »

LA RÉVISION

Pour la bonne compréhension de tous, je reproduis ici l’échange complet entre Jean-François Bélanger et l’animatrice du Téléjournal Pascale Nadeau sur l’incident dont il est question dans la plainte. Cet échange a eu lieu durant la soirée du 23 novembre 2012, par lien satellite, alors que M. Bélanger se trouvait à Tel-Aviv.

Je rappelle que la trêve dont il est question est celle qui, deux jours plus tôt, soit le 21 novembre, avait mis fin aux hostilités entre le Hamas et l’armée israélienne.

Question de Pascale Nadeau :

« Par contre Jean-François, de nouvelles violences viennent fragiliser cette trêve à peine 48 heures après son entrée en vigueur? »

Réponse de Jean-François Bélanger :

« Oui Pascale. Le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas a connu son premier test majeur 48 heures après son entrée en vigueur lorsque des soldats israéliens ont ouvert le feu à balles réelles sur des Palestiniens qui s’approchaient de la ligne de démarcation entre Gaza et Israël. Des paysans palestiniens qui voulaient revenir sur leurs terres. C’est impossible pour eux de le faire puisque ces terres se trouvent maintenant dans une zone tampon décrétée par Israël. Et donc, il est interdit de se rendre sur place.

Donc, incident marqué par beaucoup de violence. Il y a un Palestinien qui est mort d’une balle dans la tête. Il y en a 19 autres qui ont été blessés. Une violation claire du cessez-le-feu selon le Hamas qui a porté la cause devant l’arbitre. On sait que l’Égypte est chargé d’arbitrer ce cessez-le-feu-là.

Côté israélien, on affirme au niveau de l’armée israélienne que les incidents sont actuellement sous enquête. Donc, on attend un peu les conclusions de cette enquête-là avant de se prononcer. Mais d’ores et déjà, on peut dire que ce cessez-le-feu, à peine entré en vigueur, est déjà, commence déjà en tous cas, à être menacé. »

Voici d’abord quelques données pour éclairer le contexte de cette plainte.

La bande de Gaza fait de 5 à 12 kilomètres de largeur. La zone tampon, dont il est question ici, s’étend sur une largeur de 300 mètres du côté palestinien de la frontière avec Israël.

Décrétée par Israël en 2000 pour empêcher l’infiltration de terroristes, cette zone tampon, de 150 mètres de large à l’origine, a été agrandie à 300 mètres en 2009. Mais elle peut être plus large à certains endroits.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, cette zone, interdite d’entrée par l’armée israélienne, couvre maintenant 17 pour cent de l’ensemble de la bande de Gaza, et compte pour 35 pour cent de toutes ses terres agricoles.

J’ai comparé les propos de M. Bélanger avec certains reportages des agences de presse ou d’autres médias qui en rendaient compte, notamment celui de l’Associated Press, auquel réfère M. Dallaire.

L’Associated Press écrit effectivement que « les manifestants étaient surtout de jeunes hommes, mais (qu’) il y avait aussi des paysans espérant recommencer à travailler sur leurs terres dans la zone tampon ».

Le journaliste explique ensuite qu’il a pu parler avec un jeune manifestant de 19 ans qui lui a déclaré « que son père et lui étaient venus voir leurs terres laissées en jachère depuis plusieurs années ».

Toutefois, le même jour, un article de la chef de Bureau du New York Times à Jérusalem, Mme Jodi Rudoren, jette un éclairage différent sur la présence de tous ces Palestiniens à proximité de la zone tampon.

Mme Rudoren fait état de la confusion qui régnait depuis le cessez-le-feu intervenu deux jours plus tôt sur les termes de l’entente. Depuis la veille, des centaines de Palestiniens affluaient tout près de la clôture de séparation sans en être empêchés par les forces israéliennes.

Mme Rudoren a pu vérifier que les chefs palestiniens avaient informé les gens que l’entente signée par Israël permettait un allégement du blocus de Gaza, entre autres un adoucissement de l’interdiction de circuler à l’intérieur de la zone tampon près de la frontière, et un agrandissement de la zone en mer à l’intérieur de laquelle les pêcheurs palestiniens étaient autorisés à pêcher.

Les autorités israéliennes ont soutenu que tout ce que l’entente de cessez-le-feu prévoyait, c’était la négociation à venir de ces allégements.

Toujours est-il que les Palestiniens vivant à proximité de la zone tampon, essentiellement des agriculteurs, prirent apparemment pour acquis qu’ils pouvaient maintenant accéder à leurs terres, ce qu’ils n’avaient pu faire depuis des années. Jusqu’à ce que les heurts se produisent.

La suite des événements semble vouloir valider cette version des faits.

En effet, le lendemain des accrochages entre les civils palestiniens et l’armée israélienne, soit le 24 novembre, l’Agence France-Presse rapportait qu’Israël avait accepté le déploiement de policiers palestiniens à la frontière afin d’y maintenir l’ordre. La même dépêche précisait qu’Israël acceptait aussi que, « dans le cadre de l’accord de trêve, les pêcheurs seraient autorisés à aller jusqu’à 6 milles nautiques au lieu de 3 ».

Le même jour, un article de l’Agence France-Presse, diffusé sur Radio-Canada.ca, indiquait que des paysans palestiniens avaient pu « se rendre sur leurs terres près de la clôture frontalière (…) sans risque de tirs militaires ».

On y ajoute qu’un responsable militaire israélien avait indiqué « que l’armée ne faisait plus respecter l’interdiction de se rendre sur la zone tampon, mais qu’elle se réservait le droit d’agir contre des personnes suspectes ».

Pour revenir à la plainte de Mme Whiteman, celle-ci considère que le journaliste Jean-François Bélanger aurait dû donner préséance au point de vue de l’armée israélienne selon lequel elle tentait « d’empêcher environ 300 personnes de franchir la barrière frontalière ». Rien dans les relations des faits, dont j’ai pu prendre connaissance, ne m’a permis de valider cette interprétation des événements. Par ailleurs, le journaliste a clairement indiqué que les terres auxquelles les « paysans » palestiniens tentaient d’accéder étaient situées dans la zone tampon dont Israël leur interdisait l’accès.

Enfin, la plaignante conclut que « les propos de M. Bélanger sont une entrave à la compréhension des motifs qui ont poussé Israël à créer cette zone tampon ».

Là-dessus, je dirai simplement que M. Bélanger n’explique pas les motifs en question. Ce n’était pas l’objectif de son reportage en direct, et il serait illusoire et irréaliste de croire que, chaque fois qu’on doit rendre compte d’un nouveau développement de l’interminable conflit israélo-palestinien, on puisse expliquer la genèse de chacun des éléments qu’on aborde. Et comme il n’explique pas ces motifs, je ne vois pas en quoi les propos du journaliste pourraient être « une entrave » à leur compréhension.

Conclusion

Le reportage, en direct de Tel-Aviv, du journaliste Jean-François Bélanger au Téléjournal du 23 novembre 2012, sur des heurts entre l’armée israélienne et des Palestiniens à la frontière entre Israël et la bande de Gaza, a respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Révision Manifestants palestiniens frontière

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