Israël-Gaza : choisir le mot juste sans brimer l’indépendance journalistique (24 h en 60 min)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une analyse du journaliste François Brousseau dans le cadre de la couverture du conflit armé entre Israël et le Hamas en novembre 2012.

LA PLAINTE

La plaignante est Mme Michelle Whiteman, directrice régionale pour le Québec de l’organisme HonestReporting Canada. Celui-ci s’est donné comme mission de s’assurer que les médias canadiens font une couverture juste et impartiale d’Israël et du Moyen-Orient.

Mme Whiteman n’a pas apprécié un commentaire du journaliste François Brousseau tenu dans une analyse des derniers développements du conflit armé de novembre 2012 entre Israël et le Hamas. M. Brousseau échangeait alors en direct, le 16 novembre 2012, avec l’animateur de l’émission du RDI 24 heures en 60 minutes, M. Sébastien Bovet.

Mme Whiteman considère que le journaliste a utilisé le mot « occupation » en l’associant à la création de l’État d’Israël, ce qui, à son avis, équivalait à nier sa légitimité.

Elle soutient également qu’il était inapproprié de qualifier, comme l’a fait M. Brousseau, l’opération militaire israélienne à Gaza de « punitive ».

Voici comment elle formule sa plainte :

« Le commentateur François Brousseau a déclaré que le conflit remonte aux années 1940 avec « l’occupation », et que les hostilités actuelles sont le résultat de ce que les habitants de Gaza considèrent comme l’occupation et le blocus.

Dire que la création de l’État d’Israël est une « occupation » est équivalent à déclarer qu’Israël n’a aucun droit d’exister. (…) En outre, le rapport Palmer de l’ONU a indiqué que le blocus naval de Gaza par Israël est légal, y compris dans des eaux internationales. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu à la plaignante au nom de la direction de l’Information.

Voici en quels termes il réfute l’interprétation que fait Mme Whiteman des propos de M. Brousseau :

« Lorsque François Brousseau parlait d’occupation, il a bien pris soin de spécifier qu’il évoquait la version palestinienne des événements. Vous dites aussi que le blocus est légal. Cela n’interdit pas d’en parler. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Insatisfaite de la réponse qu’elle a reçue, Mme Whiteman m’a demandé de réviser le dossier.

Voici en quels termes :

« En affirmant qu’Israël occupe les territoires palestiniens depuis plus de 60 ans, soit depuis la déclaration d’indépendance de 1948, il remet en question la légalité d’Israël, le droit d’Israël d’exister en tant qu’état souverain, membre de l’ONU et seule nation juive au monde. »

Dans sa demande de révision, la porte-parole d’HonestReporting se plaint d’un autre élément du reportage de M. Brousseau qu’elle n’avait pas soulevé dans sa plainte originale et pour lequel la direction de l’Information n’avait donc fourni aucun élément de réponse.

Voici ce nouvel aspect soulevé par Mme Whiteman :

« M. Brousseau décrit également l’opération Pilier de défense comme une mesure « punitive » et ceci, bien que le gouvernement israélien ait clairement précisé que l’objectif de cette opération était de supprimer les caches de missiles et autres armements et de protéger les Israéliens. L’expression « punitive » est donc inexacte. »

La plaignante en conclut que « ces affirmations constituent une interprétation erronée des faits historiques et influencent l’opinion publique et elles sont donc contraires aux normes et pratiques de la Société Radio-Canada ».

LA RÉVISION

Pour les besoins de cette révision, je reproduirai le texte exact des propos de M. Brousseau qui ont poussé Mme Whiteman à porter plainte.

L’extrait qui suit concerne le premier aspect de la plainte. Ils ont été tenus au tout début de l’échange du journaliste avec l’animateur Sébastien Bovet. Celui-ci a demandé à M. Brousseau pourquoi les hostilités avaient repris entre le Hamas et Israël, une question très large à laquelle il a répondu ainsi :

« On pourrait même dire, on pourrait renverser la question : pourquoi ils arrêtent de se battre à certains moments? Et que tout à coup, l’étincelle remet le feu aux poudres. En fait, je pense que c’est comme ça qu’il faut poser la question.

C’est un très vieux conflit qui remontre presque à Mathusalem. On peut remonter un peu moins loin, aux années quarante avec l’occupation. Dans le cas de Gaza, quand les Palestiniens disent « occupation », les Israéliens peuvent leur dire, bien quoi? On a quitté Gaza en 2005, sauf qu’ils leur répondent immédiatement que Gaza est complètement enclavée, d’un côté par l’Égypte, et surtout des trois autres côtés par la mer et Israël qui, en fait, maintient un blocus (…) »

Mme Whiteman estime qu’en disant que le conflit remonte « aux années quarante avec l’occupation », M. Brousseau établit un lien avec la création de l’État d’Israël en 1948, l’associant de facto à une occupation.

Pour ma part, j’estime que le sens que donne M. Brousseau au mot « occupation » dans le contexte de la phrase qu’il utilise est certainement confus et qu’il prête ainsi à interprétation. Mais pas nécessairement et seulement à celle qu’a retenue la plaignante. Je ne suis pas d’accord non plus avec M. Dallaire lorsqu’il soutient que François Brousseau « évoquait la version palestinienne des événements ».

En fait, on ne sait trop de quelle occupation parle M. Brousseau. En effet, il y a eu de nombreuses « occupations » dans cette région du Moyen-Orient dans les années quarante et le journaliste ne précise pas de laquelle il parle.

D’abord il y a eu celle de la Grande-Bretagne qui administrait, et donc « occupait », depuis la fin de la Première Guerre mondiale cette partie de l’ancien empire Ottoman. Elle le faisait à la demande de la Société des Nations, puis de l’Organisation des Nations unies quand cette dernière a remplacé la première. Son mandat était de créer, dans ce qu’on appela donc la Palestine mandataire britannique, deux États : l’un juif, l’autre arabe.

Il y a eu également celles des émigrants juifs venus d’Europe après la Deuxième Guerre mondiale à l’instigation d’organisations juives comme la Mossad Le Aliyah Beth chargée de l’émigration clandestine en Palestine mandataire britannique. Cette organisation relevait de l’Agence juive, sorte de gouvernement juif en devenir, qui travaillait depuis ses débuts en 1929 à la création de l’État juif que les Britanniques devaient créer. L’objectif de ce mouvement d’émigration était, évidemment, d’« occuper » de facto le territoire.

Au moment où Israël déclara son indépendance, en mai 1948, les pays arabes voisins envahirent le nouvel État et « occupèrent », un temps, certaines parties du territoire qui lui avait été attribué l’année précédente par l’ONU.

Cette guerre, qualifiée de guerre d’indépendance par les Israéliens, se termina en 1949 à l’avantage du jeune État juif. À ce moment-là, Israël avait conquis, et « occupé », des territoires qui ne lui avaient pas été attribués par l’ONU dans le plan de partage de la Palestine mandataire britannique adopté en 1947. Pour mémoire, ce plan de partage prévoyait la création de deux États, l’un juif, l’autre arabe. Les pays arabes rejetèrent ce plan, ce qui explique que seul Israël naquit à la suite de ce plan.

En 1949, après la guerre, l’Égypte « occupa » la bande de Gaza, et la Jordanie « occupa » la Cisjordanie, deux territoires assignés par l’ONU à l’État arabe, et donc « palestinien », que le plan de partage de 1947 devait créer.

Toutes ces « occupations » se sont produites dans les années quarante. Dans ses propos, M. Brousseau ne précise pas de laquelle il parle. Mme Whiteman en déduit tout de même que le journaliste assimile la création d’Israël à une « occupation », lui prêtant même l’intention de nier à l’État juif le droit d’exister.

Le commentaire de M. Brousseau souffre à l’évidence d’un manque de précision qui confine à la confusion. Cette équivoque pouvait prêter à bien des interprétations, y compris à celle qu’a retenue la plaignante.

Il demeure que si ses propos étaient imprécis, confus, voire fuligineux, je ne peux, dans ce cas-ci, conclure qu’ils étaient inexacts. Comme je l’expliquais dans une révision récente à la suite d’une autre plainte de Mme Whiteman, toujours sur le récent conflit entre Israël et le Hamas, l’imprécision peut conduire à l’inexactitude. J’ajoute maintenant que ce n’est pas toujours le cas.

Par ailleurs, dans sa plainte originale, Mme Whiteman se plaint aussi des propos que M. Brousseau a tenus sur le blocus de Gaza imposé par Israël. Selon elle, le journaliste a dit que « les hostilités actuelles sont le résultat de ce que les habitants de Gaza considèrent comme l’occupation et le blocus ». En relisant les commentaires de M. Brousseau, que j’ai reproduis plus haut, je constate que cette affirmation de la plaignante est inexacte.

Enfin, Mme Whiteman, dans sa demande de révision, reproche aussi au journaliste Brousseau d’avoir qualifié l’offensive militaire d’Israël à Gaza de « mesure punitive », et ce, dit-elle, malgré
« que le gouvernement israélien ait clairement précisé que l’objectif de cette opération était de supprimer les caches de missiles et autres armements et de protéger les Israéliens ».

Voici, précisément, ce qu’a dit M. Brousseau :

« (…) On peut se dire que ça ressemble à 2008-2009, avec une nouvelle opération punitive d’Israël après les bombardements qui ont duré quelques jours. Et on a dit aujourd’hui même en Israël, bon, bien maintenant les bombardements ont atteint les cibles qu’on voulait atteindre; 500 frappes ont atteint les caches d’armes, les endroits, les camions entre autres, d’où on lançait les fameuses nouvelles roquettes (…) »

Je constate d’abord que le journaliste explique clairement ce que Mme Whiteman estime qu’il a escamoté en qualifiant de « punitive » l’opération militaire d’Israël, soit qu’elle avait « atteint les cibles qu’on voulait atteindre », comme les caches d’armes et les bases de lancement des missiles du Hamas.

Quant à l’emploi du mot « punitif » pour qualifier l’opération militaire israélienne, je considère qu’il est tout à fait approprié dans les circonstances, d’autant que le journaliste a pris la peine, on vient de le voir, d’expliquer en quoi consistait exactement l’opération en question.

Le Petit Robert explique que le mot « punitif » signifie « propre ou destiné à punir ». Quant au verbe « punir », il signifie « frapper d’une peine pour avoir commis un délit ou un crime », ou encore « frapper d’une sanction pour un acte répréhensible ». Je ne sais trop si je dois comprendre que Mme Whiteman, en s’opposant à l’emploi de l’expression « opération punitive », considère que les attaques à la roquette du Hamas ne sont pas « un délit », « un crime » ou « un acte répréhensible »; ou encore que la réplique d’Israël n’est pas une « sanction ».

Le langage journalistique, la communication orale de manière générale, ne peut s’enfermer dans des barrières sémantiques si restreintes qu’ils ne puissent, en fin de compte, livrer qu’un message édulcoré, qu’une langue de bois mort et sans saveur qui satisfasse si bien tout le monde qu’elle ne veuille plus rien dire.

Je rappelle par ailleurs que dans leur introduction, les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada établissent d’entrée de jeu que les services de l’Information de la société publique sont « indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques » et qu’ils défendent la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique ». C’est là un des quatre grands principes sur lesquels ont été construites les NPJ.

Mme Whiteman estime que le mot « punitif », dans le contexte où M. Brousseau l’utilise, est inexact sous prétexte que le gouvernement israélien n’a pas utilisé ce terme lorsqu’il a décrit les objectifs de son opération militaire. Le gouvernement israélien a tout à fait le droit de choisir les stratégies de communication et le langage qu’il veut. Radio-Canada, et les médias d’information en général, ne sont pas ses courroies de transmission et choisissent librement, en conformité avec leurs règles d’éthique et de pratique, comment rapporter et analyser les faits et les événements.

Pour terminer, je souligne que pour le reportage qui fait l’objet de cette plainte, le journaliste Brousseau intervenait en direct, ad libitum, sans texte. Les reportages en direct sont tout à fait différents de ceux qui sont montés et dans lesquels les journalistes ont tout le loisir de peser chacun de leurs mots, de raffiner la structure de leur intervention. Le direct comporte des aléas. Et il arrive qu’un journaliste, dans le feu de l’explication parfois complexe qu’il doit donner, trébuche ou cherche ses mots, s’exprime plus difficilement, hésite, retienne le mauvais terme, omette une précision. Il est rare qu’il le fasse exprès.

Conclusion

L’analyse du conflit entre Israël et Gaza, présentée à l’émission 24 heures en 60 minutes par le journaliste François Brousseau, le 16 novembre 2012, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Révision analyse François Brousseau conflit Israel Hamas

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