Israël et les Palestiniens : prudence, prudence… (Radiojournaux)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman d’une plainte portant sur cinq reportages en relation avec le conflit israélo-palestinien, diffusés à la Radio de Radio-Canada en décembre 2011

LA PLAINTE

La plainte porte sur cinq reportages de Mme Ginette Lamarche, correspondante de la Radio de Radio-Canada au Moyen-Orient, diffusés dans les radiojournaux et à l’émission Désautels, du 19 au 23 décembre 2011. La plaignante, Mme Michelle Whiteman, directrice régionale pour le Québec d’HonestReporting Canada, un organisme pro-israélien de surveillance des médias, estime qu’il est faux de dire, comme l’affirme la journaliste dans son reportage du 19 décembre, que « plusieurs jeunes Palestiniens passent une bonne partie de leur jeunesse derrière les barreaux pour avoir jeté des pierres ou participé à une manifestation ». Elle ajoute qu’il est aussi erroné de prétendre, comme dans le reportage du 20 décembre, qu’« Israël a emprisonné pratiquement le même nombre de personnes qu’elle a relâché » en octobre en échange de la libération du soldat Gilad Shalit. Elle reproche également à la journaliste d’avoir pris à son compte, dans un autre reportage, celui-là daté du 22 décembre, le terme Naqba qui signifie « catastrophe » en langue arabe et que les Palestiniens utilisent pour qualifier la création de l’État d’Israël. Enfin, Mme Whiteman considère qu’il est faux d’affirmer, comme l’a fait la journaliste dans deux reportages diffusés le 23 décembre sur la situation des chrétiens de Bethléem, que le barrière de séparation et les colonies juives encerclent la ville et que les chrétiens ne peuvent la quitter sans autorisation, une situation qui les pousserait à fuir la région.

Je reproduis ici quelques extraits pertinents de sa plainte.

Sur le reportage du 19 décembre, diffusé au radiojournal, à propos du retour de jeunes Palestiniens libérés par Israël :

« La déclaration faite par Mme Lamarche : « Plusieurs jeunes Palestiniens passent une bonne partie de leur jeunesse derrière les barreaux pour avoir jeté des pierres ou avoir participé à une manifestation » est une généralisation et ne résiste pas aux faits. La liste des 550 prisonniers libérés a été publiée par l’Administration pénitentiaire d’Israël. Cette liste indique les peines infligées pour avoir jeté des pierres. Pour les jeunes âgés de 24 ans et moins, le temps passé en prison est en moyenne de 7 mois. Le temps le plus long d’emprisonnement pour jeter des pierres a été de 1,3 an. Cela s’est produit dans un seul cas. Par conséquent, on ne peut pas dire que passer moins d’un an en prison représente « une bonne partie de sa jeunesse ».

Par ailleurs, (…) Israël est une démocratie (…). La participation à de simples manifestations ne conduit pas à une incarcération (…). »

Sur le reportage du 20 décembre, diffusé au radiojournal, sur de nouvelles arrestations de Palestiniens par Israël :

« (Dans l’introduction au reportage de Mme Lamarche, l’animatrice) a déclaré : « depuis l’accord d’échange de prisonniers pour la libération du soldat Gilad Shalit en octobre, Israël a emprisonné pratiquement le même nombre de personnes qu’elle a relâché ».

Cette déclaration est inexacte. (…) Addameer, l’ONG qui fournit ces données, est une ONG pro-palestinienne et ses statistiques ne sont pas fiables. »

Sur le reportage en direct du 22 décembre, diffusé à l’émission Désautels et portant sur le bilan de l’année au Moyen-Orient :

« Mme Lamarche introduisait le sujet du printemps arabe palestinien en disant : « Depuis laNaqba (…) c’est la création d’Israël en 1948″. Le terme Naqba représente la version palestinienne de la création de l’état Israël et signifie une « catastrophe ». Mme Lamarche aurait dû attribuer ce terme aux Palestiniens. Sans attribution, elle indique que Radio-Canada considère la création de l’État d’Israël comme une catastrophe. »

Sur deux reportages du 23 décembre, diffusés au radiojournal et à l’émission Désautels, portant sur la situation des Palestiniens chrétiens et sur le tourisme à Bethléem :

« (…) Mme Lamarche fait les déclarations suivantes : « Depuis la construction du Mur en 2003, les résidents de Bethléem ne peuvent pas quitter la ville sans autorisation ». Plus loin (…) elle déclare que « le mur et les colonies qui encerclent Bethléem poussent les Palestiniens chrétiens à fuir la ville où Jésus est né ».

Ces déclarations sont inexactes. Les colonies n’encerclent pas Bethléem. Gilo longe une partie de Bethléem mais ne l’encercle pas. En plus, c’est un quartier de Jérusalem, et non pas une colonie. La clôture de sécurité n’entoure pas complètement Bethléem, (elle) sépare Bethléem de Jérusalem et d’Israël. Les Palestiniens sont libres de quitter Bethléem, quand ils le souhaitent, sans autorisation car l’accès de Bethléem à d’autres endroits en Cisjordanie est ouvert (…).

En disant que le mur et les colonies font fuir les Palestiniens chrétiens de Bethléem, MmeLamarche fait aussi une omission importante qui est le sujet de la persécution des chrétiens par les musulmans. (…) Le phénomène panarabe de persécution vis-à-vis des chrétiens est bien connu. Les chrétiens « fuient » Bethléem parce qu’ils ne sont plus majoritaires et ne se sentent plus à l’aise.

En outre, (…) Mme Lamarche (…) déclare que bien que le nombre de touristes augmente (à Bethléem), les retombés pour les Palestiniens restent minces, car Israël contrôle le tourisme. Ce rapport fait fi des préoccupations de sécurité d’Israël et le fait que le tourisme augmente au fur et à mesure que la violence de l’Intifada est réduite. (…) Cette année marque une année record pour le tourisme à Bethléem (100 000 touristes), un fait qui a été totalement ignoré (…). »

La plaignante estime donc que ces reportages enfreignent les valeurs d’exactitude, d’équité et d’équilibre des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. En conséquence, elle demande que des correctifs soient apportés.

La réponse de la direction de l’Information

La réponse de la direction de l’Information a été envoyée à la plaignante par M. André Dallaire du service de Traitement des plaintes.

Sur le reportage du 19 décembre, à propos du retour des jeunes prisonniers palestiniens libérés par Israël, M. Dallaire écrit :

« (…) vous qualifiez d’exagérée la déclaration de la journaliste voulant que « plusieurs jeunes Palestiniens passent une bonne partie de leur jeunesse derrière les barreaux pour avoir jeté des pierres ou avoir participé à une manifestation ». Votre objection porte sur trois aspects de cette déclaration : d’une part, la durée de la détention en soi, d’autre part que cette durée puisse représenter une « bonne partie » de la jeunesse et enfin, le fait que la détention puisse être la conséquence d’une participation à une manifestation pacifique.

Chacun peut avancer sa propre conception du laps de temps que constitue « une bonne partie de sa jeunesse », tout dépendant de l’idée qu’on se fait du temps que dure la jeunesse.

(…)

Vous écrivez, pour votre part, que la peine la plus longue imposée (…) était de un an et trois mois. Cependant, il faut prendre en compte l’existence de détentions administratives qui peuvent être renouvelées de six mois en six mois et qui ne sont pas toujours comptabilisées comme durée d’emprisonnement ou de détention.

(…)

La journaliste n’a pas évoqué d’arrestations pendant des manifestations pacifiques. Elle s’est bornée à parler de manifestations. Généralement, c’est quand une manifestation tourne à la violence qu’il y a arrestation. (…) L’un des jeunes entendus dans le reportage déclare que cette expérience de détention n’a fait qu’exacerber sa colère contre Israël, un autre déclare que cela lui a servi de leçon et qu’il gardera la paix. Nous pouvons conclure qu’il s’agissait d’un reportage équilibré. »

Sur le reportage du 20 décembre dans le radiojournal à propos de nouvelles arrestations de Palestiniens, M. Dallaire répond :

« Vous écrivez qu’il est inexact de dire, comme l’affirme l’ONG palestinienne Addameer, qu’Israël a emprisonné presque le même nombre de personnes qu’elle en a relâché à la libération du soldat Shalit le 18 octobre.

(…)

D’après les chiffres fournis par l’administration pénitentiaire israélienne et dont vous faites état, le nombre de prisonniers de sécurité a diminué de mille en deux mois (ce qui correspond, en gros, au nombre de détenus palestiniens échangés contre Gilad Shalit). (…) Madame Lamarche n’avait pas accès à ces chiffres quand elle a effectué son reportage-terrain dans un camp de réfugiés à Bethléem. Elle y a recueilli des témoignages qui corroboraient les propos de l’organisme Addameer qui, ce jour-là, protestait contre de multiples arrestations de Palestiniens par les autorités israéliennes. »

Sur le bilan de l’année au Moyen-Orient du 22 décembre à l’émission Désautels :

« (…) vous signalez que madame Lamarche a associé le terme Naqba à la création d’Israël en 1948, sans prendre la peine de préciser que ce terme signifiait « catastrophe » dans la langue arabe et que c’était l’expression utilisée par les Palestiniens pour parler de cet événement.

Vous avez raison sur ce point, mais (…) le contexte de l’entrevue permet de comprendre que la journaliste ne s’est pas rendu compte de son omission ni de son impact. »

Sur les deux reportages du 23 décembre à propos de la situation des Palestiniens chrétiens et du tourisme à Bethléem :

« (…) Vous signalez que la reporter n’a pas raison de dire que « les résidents de Bethléem ne peuvent pas quitter la ville sans autorisation » ni que « le mur et les colonies (…) encerclent Bethléem ».

(…)

Au sujet de l’encerclement dont parle madame Lamarche, on constate qu’il y a d’un côté un obstacle physique doublé d’une surveillance militaire, qu’on appelle mur, clôture, barrière ou point de contrôle, et qui sépare Bethléem d’Israël. De l’autre côté, un chapelet de colonies ou de postes avancés qui, sans constituer un cordon continu, forment un large cercle inégal autour de Bethléem, à un point tel que, le 12 décembre dernier, le secrétaire général de l’ONU s’est dit très préoccupé par la décision du gouvernement israélien d’autoriser de nouvelles constructions en Cisjordanie, notamment à proximité de Bethléem.

Les Palestiniens qui vivent à Bethléem ont besoin d’une autorisation pour aller à Jérusalem. Ils peuvent se rendre en Cisjordanie, mais les barrages en découragent plusieurs de quitter Bethléem comme le dit dans le reportage le commerçant Rami. Le mot » encerclé » n’est pas inapproprié dans cette perspective.

Vous déplorez, en outre, que ce reportage omette de parler des persécutions musulmanes envers les chrétiens et qui expliqueraient en partie pourquoi les chrétiens palestiniens désertent progressivement Bethléem. (…)On peut donc parler d’un ensemble de facteurs expliquant le phénomène. Le but du reportage n’était pas d’en faire la liste exhaustive mais de témoigner de la morosité d’un bon nombre de résidents et commerçants de Bethléem à l’approche de la fête de Noël. Ainsi, sur le plan touristique, il est vrai que le nombre de touristes a augmenté mais les Palestiniens expliquent qu’ils n’en profitent pas parce qu’une bonne partie du tourisme est contrôlé par les voyagistes israéliens à partir de Jérusalem. »

LA RÉVISION

La réponse de la direction de l’Information n’a pas convaincu la plaignante qui a demandé à l’ombudsman de procéder à une révision de sa plainte. J’aborderai, moi aussi, les reportages l’un après l’autre.

Reportage du 19 décembre sur le retour des jeunes Palestiniens libérés par Israël

Dans le reportage de Mme Lamarche, celle-ci affirme que les jeunes Palestiniens interrogés ont purgé entre 10 mois et trois ans de prison pour avoir lancé des pierres lors de manifestations à l’évidence violentes. La plaignante soutient, sur la foi de données officielles israéliennes, que les jeunes libérés avaient plutôt purgé en moyenne sept mois, la peine la plus forte ayant été de « 1,3 an » (un an et quatre mois?), ce qui est loin des trois ans que prétend avoir purgés un des jeunes entendus dans le reportage de Mme Lamarche.

Par contre, M. Dallaire soumet que les peines dont parle la plaignante ne tiennent pas compte du temps que les jeunes peuvent avoir passé en détention préventive. Peut-être. Toujours est-il qu’il aurait été souhaitable que la journaliste valide auprès de sources officielles la durée des séjours en prison que prétendent avoir faits les jeunes interviewés ou qu’elle insère dans son reportage un point de vue israélien. Je sais bien que sur le terrain il n’est pas toujours possible de procéder immédiatement à ce genre de vérifications. Dans ce cas, la prudence voudrait qu’on attribue à l’interviewé ses affirmations plutôt que de donner l’impression, comme dans les phrases suivantes, qu’on les prend à son compte : « (…) ses deux fils qui ont écopé de 10 mois de prison (…) »; « Moanad a passé trois ans en prison (…) ».

Mme Whiteman considère aussi, étant donné la légèreté relative de leurs peines, qu’il est exagéré de dire que les jeunes Palestiniens condamnés pour avoir lancé des pierres « passent une bonne partie de leur jeunesse derrière les barreaux ». M. Dallaire fait remarquer que, selon l’UNICEF, 55 des jeunes libérés récemment avaient entre 14 et 17 ans. Je soumets avec respect qu’à cet âge, qu’on purge sept mois, un an ou « 1,3 an » de prison, il est sans doute normal de considérer qu’il s’agit d’« une bonne partie de sa jeunesse ». C’est, en fait, une question de perspective et d’opinion.

Reportage du 20 décembre sur de nouvelles arrestations de Palestiniens

Ce reportage porte sur des arrestations de Palestiniens par l’armée israélienne. Il repose plus précisément sur la dénonciation de ces arrestations par une organisation non gouvernementale (ONG) palestinienne de soutien aux Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes. Selon l’ONG Addameer, ces arrestations auraient suivi la libération de plusieurs centaines de Palestiniens échangés contre le soldat israélien Gilad Shalit, qui était détenu par le Hamas.

Dans le reportage diffusé au radiojournal, l’animatrice affirme en introduction que depuis la libération de 550 prisonniers palestiniens, « l’armée israélienne a emprisonné pratiquement le même nombre (de Palestiniens) qu’elle en a relâchés ». La plaignante, sur la foi des chiffres fournis par l’administration pénitentiaire israélienne, conteste cette affirmation. La direction de l’Information explique que la journaliste, qui se trouvait dans un camp de réfugiés palestiniens, n’avait pas accès aux chiffres mentionnés par la plaignante et qu’elle avait recueilli sur le terrain des témoignages qui corroboraient la dénonciation de l’ONG Addameer. Par contre, je constate que le reportage ne contient qu’un seul de ces témoignages.

Ma première remarque concerne l’introduction lue par l’animatrice. Il m’apparaît clair que l’affirmation voulant que « l’armée israélienne (ait) emprisonné pratiquement le même nombre (de Palestiniens) qu’elle a relâchés » aurait dû être attribuée à l’ONG Addameer. À défaut, l’auditeur devait assumer que l’affirmation était strictement exacte parce qu’elle avait été vérifiée par la journaliste. Ce qui n’avait pas été le cas.

Mon deuxième commentaire concerne la présentation d’Addameer. Tout le reportage porte sur la dénonciation des arrestations par cette organisation. La journaliste nous fait entendre son porte-parole, M. Morad Jadallah, à trois reprises. L’introduction lue par l’animatrice nous présente cette ONG comme « l’organisation Addameer pour la défense des droits des détenus », sans dire qu’elle est non gouvernementale, sans dire non plus qu’elle est palestinienne et qu’elle défend les prisonniers palestiniens d’Israël.

Quant à la journaliste, elle ne la désigne que par son nom, Addameer (deux fois), ou en la qualifiant d’« association ». Il aurait fallu être plus précis, que l’auditeur sache au moins qu’Addameer est une organisation palestinienne et que, par conséquent, elle pouvait défendre un point de vue engagé.

D’autre part, parlant des arrestations, la journaliste dit : « l’association Addameer dénonce ces arrestations brutales; Addameer fait appel à la communauté internationale pour qu’Israël cesse ces arrestations arbitraires ». Encore une fois, la journaliste aurait dû attribuer les termes « brutales » et « arbitraires » à Addameer pour éviter toute perception de partialité.

Enfin, comme je l’ai dit plus haut, tout le reportage repose sur les affirmations d’Addameer. Il aurait été bon que le reportage nous offre aussi le point de vue israélien.

Reportage du 22 décembre sur le bilan de l’année au Moyen-Orient

Ce reportage prenait la forme d’une discussion en direct avec l’animateur de l’émission Désautels. On y faisait le survol des événements marquants de l’année au Moyen-Orient. C’est dans ce contexte que la journaliste, parlant des manifestations de Palestiniens à l’occasion de l’anniversaire de la création d’Israël, a utilisé, en le prenant à son compte, le terme Naqba. Voici ce qu’elle a dit, précisément : « Il y a eu lors de la Naqba, c’est-à-dire l’arrivée d’Israël en 1948, (…) de grandes manifestations de la jeunesse (…) ».Or, le mot Naqba, qui signifie « catastrophe » en langue arabe, est le terme utilisé par les Palestiniens pour qualifier la création d’Israël. La plaignante croit, à juste titre, que Mme Lamarche « aurait dû attribuer ce terme aux Palestiniens ». La direction de l’Information explique qu’il s’agissait d’une erreur de bonne foi, commise dans le feu d’une conversation en direct, et reconnaît l’erreur. Elle a donc coiffé le reportage, toujours disponible sur Radio-Canada.ca, d’une clarification des propos de la journaliste qui a aussi été publiée dans l’espace réservée aux mises au point.

Deux reportages du 23 décembre sur le tourisme et la situation des chrétiens à Bethléem

Les reportages dont il est question ici traitent de la situation de la communauté palestinienne chrétienne de Bethléem et de l’état du tourisme dans cette ville importante pour les religions chrétienne, musulmane et juive. Ces sujets sont abordés dans le contexte de l’expansion de certaines colonies israéliennes des environs, de la construction de la barrière de séparation et des points de contrôle mis en place par l’armée israélienne. Le reportage principal, qui dure près de 10 minutes, a été diffusé à l’émission Désautels. Le second, diffusé dans les radiojournaux, est une version courte du premier et dure un peu plus d’une minute.

Dans le reportage court, la journaliste affirme que « depuis la construction du mur (de séparation) en 2003, les résidents de Bethléem ne peuvent pas sans permission sortir de la ville ». Elle dit aussi « que le mur, les colonies (de peuplement juives) qui encerclent Bethléem et qui l’empêche de se développer poussent les chrétiens palestiniens à fuir la ville où Jésus est né ». La plaignante soutient que ces affirmations sont fausses.

Sur l’emploi du mot « encerclé », je me range à l’avis de la direction de l’Information. Celle-ci rappelle que Bethléem, si elle n’est pas parfaitement « encerclée », est tout de même coupée de Jérusalem et d’Israël par la barrière de séparation et des postes de contrôle militaires, et bordée ailleurs par un « chapelet » de colonies de peuplement ou de postes avancés. J’estime, moi aussi, que dans ce contexte l’emploi du mot « encerclé » par la journaliste n’est pas inapproprié.

Quant à l’affirmation voulant que les résidents aient besoin d’une permission pour quitter Bethléem, elle souffre d’imprécision puisque la permission n’est pas nécessaire pour tous les déplacements à l’extérieur de la ville. Il en va de même de l’affirmation faite au début du long reportage sur le même sujet lorsqu’on dit que la barrière de séparation « coupe Bethléem du reste de la Cisjordanie ».

La plaignante insiste beaucoup sur le fait que ce ne sont pas seulement les colonies de peuplement juives autour de Bethléem et l’érection de la barrière de séparation qui poussent les chrétiens à quitter Bethléem, comme on le dit dans le reportage, mais aussi la persécution des chrétiens par les musulmans, ce qui n’a pas été mentionné. S’il est vrai que la journaliste aurait pu aborder cette question, ça ne rend pas faux pour autant ce qu’elle a dit.

Mme Whiteman reproche aussi à la journaliste de n’avoir donné qu’un point de vue, dans le reportage long, sur la question du tourisme; de ne pas avoir parlé, entre autres, de la coopération en matière de sécurité entre l’Autorité palestinienne et le gouvernement israélien. Cette coopération a permis, dit-elle, de faire que 2011 aura été une année record pour le tourisme avec 100 000 visiteurs, un fait qui a été ignoré par la journaliste.

Sur cet aspect de ce reportage, je me permets de relever les propos suivants de la journaliste : « même si le nombre de touristes augmente, dit-elle, les retombées restent bien minces pour les Palestiniens de Bethléem ». Ici encore, je constate qu’elle assume une affirmation qui aurait dû être attribuée à ses interlocuteurs palestiniens, puisqu’elle repose complètement sur leur opinion.

Mme Whiteman estime que les cinq reportages dont elle se plaint enfreignent les valeurs d’exactitude, d’équité et d’équilibre des NPJ de Radio-Canada. Voici comment les NPJ, dans le chapitre d’introduction, définissent la valeur d’exactitude :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Le reportage du 20 décembre a manqué à l’exigence d’exactitude dans sa description de l’ONG palestinienne Addameer, pourtant à l’origine des critiques qu’il véhicule. Même chose pour celui du 22 décembre qui n’explique par que le mot Naqba est un terme péjoratif utilisé par les Palestiniens pour décrire la création de l’État d’Israël; l’erreur a cependant été admise et corrigée par la direction de l’Information. Les deux reportages du 23 décembre sur la situation à Bethléem sont imprécis sur la question des permissions nécessaires pour quitter la ville et sur celle de la barrière de séparation.

La plaignante soutient que les reportages manquent également d’équité. Voici ce que les NPJ disent à cet égard :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect. Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Je ne vois rien dans les cinq reportages dont il est question ici qui laisse penser que les organismes et les personnes contactées et interrogées par la journaliste n’ont pas été traités correctement et sans parti pris. Je crois que Mme Whiteman a mal interprété cet extrait des NPJ. En fait, cette norme n’a pas pour but de s’assurer que les reportages soient équilibrés ou impartiaux.

Mme Whiteman croit aussi que les reportages n’ont pas respecté la valeur d’équilibre des NPJ :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Le reportage en direct du 22 décembre dressant un bilan de l’année au Moyen-Orient n’est pas concerné ici. Il s’agissait d’un survol factuel de l’actualité. Quant aux quatre autres reportages, aucun d’entre eux ne contient « une diversité d’opinions ».

Ils reposent essentiellement sur des points de vue palestiniens convergents et ne présentent pas, comme le demande la valeur d’équilibre lorsque des sujets controversés sont abordés, « les points de vue divergents ».

La norme qui guide l’exigence d’équilibre donne aux différentes émissions et au service de l’Information en général une grande latitude pour atteindre l’équilibre des points de vue sur un sujet donné. D’abord en permettant aux responsables de l’Information de juger de la pertinence des « points de vue divergents » et de « l’ampleur du courant qu’ils représentent ». Dans le cas qui nous occupe, on peut difficilement contester que les points de vue divergents des Israéliens sur les questions abordées soient pertinents, ni qu’ils représentent un courant d’opinion important. La norme permet aussi que l’équilibre puisse être atteint sur une période de temps raisonnable, et à travers l’ensemble des contenus diffusés sur les différentes plateformes (Radio, Télévision, Internet). Cette marge de manœuvre s’explique du fait qu’il n’est pas souvent possible de vider une question controversée en tenant compte de tous les points de vues pertinents dans une seule émission, fût-elle plus longue parce que d’affaires publiques ou d’actualités, à plus forte raison dans un reportage de nouvelles radio qui dépasse à peine la minute. J’ai donc vérifié si les sujets abordés dans les cinq reportages en cause avaient à nouveau été traités depuis leur diffusion, il y a maintenant près de deux mois sur l’une ou l’autre plateforme, et je n’ai rien trouvé. Ce n’est pas anormal, puisque les sujets n’étaient plus d’actualité, et plutôt pointus dans le cas des reportages sur Bethléem.

Il ne me revient pas de déterminer comment la direction de l’Information doit gérer l’application des NPJ en général, ni l’objectif d’équilibre en particulier. Je me permettrai tout de même de l’inviter à réfléchir aux meilleurs moyens d’atteindre cet objectif et, surtout, d’en faire partager la responsabilité à tout le personnel journalistique, pour qu’elle ne repose pas uniquement sur les cadres de l’Information.

La question de l’équilibre ne peut être envisagée sans considérer également celle de l’impartialité. S’il n’y a pas équilibre des points de vues, si un seul point de vue est proposé, et si ce point de vue n’est pas contesté, discuté, confronté aux faits, à des points de vue et à des arguments contraires par le reporter ou l’interviewer qui les traite, alors il n’y a pas impartialité non plus. Voici ce que disent les NPJ sur la valeur d’impartialité :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Les quatre reportages montés qui font l’objet de la plainte ne proposent que des points de vue palestiniens; aucune opinion divergente pertinente, qu’elle soit israélienne ou autre, n’y a été offerte, et la journaliste n’a pas pu vérifier les données qu’on lui présentait comme des faits; elle n’a pas contesté non plus les arguments qu’on lui soumettait. À quelques occasions, elle a repris à son compte les prétentions des personnes qu’elle interviewait. Pour ces raisons, ces reportages présentent au moins une apparence de partialité.

J’ai déjà eu l’occasion tout au long de cette révision de démontrer qu’il aurait fallu peu de chose pour que les reportages discutés ici soient conformes aux NPJ : un texte plus précis, des commentaires plus prudents, des affirmations attribuées, quelques points de vue contraires portés par d’autres intervenants ou, à défaut, par la journaliste elle-même. Je reconnais aussi les difficultés auxquelles sont souvent confrontés les reporters sur le terrain, particulièrement en zones de conflits : déplacements difficiles et longs, porte-paroles non disponibles, faits invérifiables, barrière de la langue qui nous met à la merci des interprètes et des guides, heures de tombée réduites, etc. Aussi, je n’entretiens aucun doute sur la bonne foi de la journaliste et suis certain que les infractions aux NPJ que j’ai relevées dans cette révision sont involontaires et « accidentelles ». J’en suis d’autant plus convaincu – je tiens à le souligner ici par soucis de transparence – que je siégeais au comité de sélection de trois personnes qui a choisi en 2010 Mme Ginette Lamarche pour le poste de correspondante au Moyen-Orient. J’étais alors responsable des journalistes de nouvelles au service de l’Information à titre de premier directeur, Contenus, Nouvelles et Actualités. Sur la base de cette expérience, je suis tout aussi persuadé que la direction de l’Information fait tout en son pouvoir pour assurer une couverture impartiale et équilibrée de l’actualité en général, des relations israélo-palestiniennes en particulier.

Conclusion

Les cinq reportages qui font l’objet de la plainte ne respectent pas l’une ou l’autre des valeurs d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Compte tenu de la portée de cette révision, j’émets le vœu que la direction de l’Information et sa journaliste aient une discussion de fond sur ses arguments et constats.

Version PDF : Révision Reportages Ginette Lamarche

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc