Grève étudiante : ne tirez pas sur le messager (Dimanche magazine)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de Michel Labrecque sur la grève étudiante au Québec, diffusé dans l’édition du 29 avril 2012 de l’émission Dimanche magazine à la Première Chaîne Radio.

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Sophie Vaillancourt, estime que le journaliste Michel Labrecque n’aurait pas dû inclure certains propos du premier ministre Jean Charest dans son reportage diffusé lors de l’édition du 29 avril 2012 de l’émission Dimanche magazine à la Première Chaîne Radio. Ce reportage passait en revue les événements de la dernière semaine dans le conflit entre plusieurs associations étudiantes et le gouvernement du Québec à propos de la hausse annoncée des frais de scolarité. Pour mémoire, il s’agissait d’une semaine charnière dans le conflit, puisqu’on avait assisté à des négociations entre les parties, puis à l’échec de celles-ci.

Plus précisément, Mme Vaillancourt estime que le journaliste a manqué d’éthique professionnelle en incluant les propos de M. Charest parce que, écrit-elle, « tout ce que dit Jean Charest est faux ». Voici des extraits de sa plainte :

« Il (le premier ministre) n’a jamais été à l’écoute, il n’a jamais eu de porte ouverte, il n’a jamais eu l’intention de trouver de solution et tout ce qu’il mentionne ce sont des balivernes. Qu’est-ce que vous faites avec une telle citation bidon dans un tel reportage!!!! C’est décevant.

(…)

Tout ce que dit cette citation est à l’opposé de ce qui s’est réellement passé depuis le début de la crise. Et ça vient donner de la légitimité à l’exclusion par le gouvernement de l’un des trois négociateurs étudiants des négociations mardi dernier. Manque d’éthique professionnelle grave. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information à la plainte de Mme Vaillancourt est venue de M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes.

Il rappelle d’abord que le reportage d’une quinzaine de minutes fait « revivre chronologiquement les événements de la semaine, à travers de nombreux témoignages et un éventail d’opinions diverses et équilibrées ».

« Le reportage, écrit-il, débute le lundi par des bruits de manifestations matinales puis un extrait de la ministre Beauchamp qui se dit ouverte au dialogue. En contrepoint du début, le reportage se termine le vendredi par un extrait du premier ministre Charest qui dit que les étudiants doivent se prononcer sur l’offre du gouvernement, puis par la réponse des manifestants, le vendredi soir, qui scandent « Charest dehors! ». »

Et il ajoute :

« »Tout ce que dit Jean Charest est faux », écrivez-vous à la défense de votre argumentaire. Ce à quoi on peut répondre que ce n’est pas au journaliste de qualifier les propos du premier ministre de vérité et de mensonge. Il se ferait aussitôt reprocher un parti-pris.

(…)

Comme le souligne dans le reportage Martine Desjardins, la présidente de la FEUQ, c’est un débat qui est devenu extrêmement émotif. Il faut alors se méfier de tout jugement expéditif. »

LA RÉVISION

Cette réponse n’a pas convaincu Mme Vaillancourt qui m’a demandé de réviser le dossier dans les termes suivants :

« Je maintiens ma plainte et je répète que la citation du premier ministre Charest ajoutée en fin de reportage n’avait pas lieu d’être utilisée. Elle est mensongère et pour avoir diffusé une telle citation contraire aux faits en conclusion de reportage le service de l’information de Radio-Canada prend position en faveur de la partie gouvernementale dans le conflit avec les étudiants. Et je vois toujours là une tentative d’orienter l’opinion publique. »

Mme Vaillancourt nous dit que la citation du premier ministre est « mensongère » et qu’elle dénature les faits. Peut-être, ou peut-être que non. Ce n’est pas au journaliste d’en juger, ni à moi. Pas plus que des autres affirmations contenues dans ce reportage, que ce soit celles de la ministre de l’Éducation d’alors, Mme Line Beauchamp, des étudiants qui s’y expriment ou des porte-parole des associations étudiantes, comme Mme Martine Desjardins. Le rôle du reporter est de rapporter les événements tels qu’ils se produisent, dans ce cas-ci de rappeler les événements et les déclarations des parties, chacun faisant valoir sa vision des faits et ses arguments.

Les journalistes ne peuvent pas s’interdire de citer les propos des acteurs d’un conflit sous prétexte que ceux-ci interprètent les faits à leur façon. S’ils le faisaient, ils ne citeraient jamais personne.

La plainte de Mme Vaillancourt illustre bien, à mon avis, la mauvaise compréhension du travail journalistique par une bonne partie de la population. C’est particulièrement évident quand survient un événement qui suscite les passions, ou une crise sociale comme celle que vit le Québec depuis maintenant quatre mois. Les opinions sont alors si tranchées et chargées d’émotion qu’on en vient souvent à confondre le message et le messager. Une question embêtante ou insistante d’un intervieweur, la diffusion de certaines images ou de certains propos, la couverture même de certains événements ou incidents sont perçues comme des signes de partialité.

Le service de l’Information de Radio-Canada et ses journalistes sont tenus d’appliquer des règles strictes de pratiques et des normes d’éthique dans l’exercice de leur mandat d’informer. Ces règles sont d’autant plus importantes que Radio-Canada est une société publique qui, à ce titre, doit rendre des comptes. C’est entre autres pour cette raison qu’il existe à Radio-Canada un ombudsman chargé d’examiner les plaintes du public portant sur le contenu journalistique, une exception dans le paysage médiatique québécois, une rareté dans celui du Canada.

Voici quelques principes et valeurs qu’on retrouve dans le chapitre d’introduction des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada et qui sont particulièrement pertinents pour l’analyse de la plainte de Mme Vaillancourt, et la compréhension du rôle des journalistes.

« Servir l’intérêt public

Notre mission est d’informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public et d’encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique.

Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs. (…)

Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions.

Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible.

Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Il en ressort que le service de l’Information et ses journalistes et émissions ont comme premier devoir de « servir l’intérêt public » en reflétant une diversité de points de vue; que leur travail doit s’exercer librement et en toute indépendance des pressions, des lobbies et des pouvoirs quels qu’ils soient; qu’ils doivent rechercher la vérité en se fondant sur les faits et sans défendre « un point de vue particulier » sur les questions publiquement débattues.

Le reportage de M. Labrecque retraçait chronologiquement les événements survenus durant la semaine. Pour chacune des journées, du dimanche au vendredi, il a fait entendre les acteurs de ces événements, la ministre de l’Éducation de l’époque,
Mme Line Beauchamp, certains porte parole étudiants, des étudiants en faveur de ou en désaccord avec la grève étudiante et, finalement, le premier ministre Jean Charest.

Vers la fin du reportage, on entend longuement Martine Desjardins, porte-parole de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et actrice sur les premières lignes du conflit. Elle explique que l’intensité de l’affrontement a considérablement accru le stress et l’émotivité des représentants de toutes les parties. Voici l’extrait des propos de Mme Desjardins que le journaliste a inclus dans son reportage, juste avant celui de M. Charest que la plaignante lui reproche d’avoir utilisé :

Martine Desjardins : « C’est très émotif la situation actuellement. C’est pas juste les étudiants qui sont émotifs. Le gouvernement est extrêmement émotif. J’ai vu des sorties de M. Charest, de Mme Beauchamp, où je les sentais exaspérés. Et donc, je pense qu’il faut absolument sortir de cette crise-là. Mais la question est comment. »

Cet extrait des propos de Mme Desjardins vient donc conclure l’ensemble de ceux qu’ont tenus les étudiants entendus dans le reportage. Celui de Jean Charest, qui suit, vient de son côté résumer la position gouvernementale et conclure la semaine dont le reportage retraçait la chronologie.

Mais, il y a aussi une logique « sémantique » à avoir juxtaposé les deux citations. Mme Desjardins parle de l’exaspération du premier ministre, exaspération qui s’exprime et se perçoit, à mon avis, très bien dans ses propos. Je cite maintenant cet extrait, mais il faut surtout l’entendre pour saisir l’exaspération mentionnée par Mme Desjardins :

Jean Charest : « Aujourd’hui, on fait le point. Je veux que tous les Québécois sachent qu’on a toujours été à l’écoute, qu’on a mis de l’avant des solutions, qu’on n’a jamais fermé la porte, et je veux que les Québécois sachent ce qui a été justement discuté. Ils le savent maintenant, ils l’ont devant eux, et les étudiants ont ça devant eux maintenant. Ils ont la solution que nous proposons. »

Je précise que le reportage de Michel Labrecque ne se termine pas sur cette citation de M. Charest, mais plutôt sur un extrait sonore qui dure six secondes et qui nous fait entendre des manifestants qui scandent : « Charest, dehors! On va te trouver une job dans le Nord ».

Je l’ai déjà écrit dans des révisions précédentes sur la grève étudiante : tous les citoyens, peu importe leur fonction ou leur statut, de l’auditeur aux personnalités publiques, perçoivent les faits et les événements à travers le prisme de leurs propres valeurs, croyances, morale ou positions politiques.

Il en va de même pour Mme Martine Desjardins et les autres acteurs de ce conflit, incluant le premier ministre Jean Charest. Et c’est justement parce que leurs visions des choses sont différentes que le journaliste doit placer les auditeurs devant leurs propos. Si Mme Vaillancourt n’avait jamais entendu le commentaire de M. Charest qu’elle reproche au journaliste d’avoir mis dans son reportage, elle n’aurait jamais pu arriver à la conclusion qu’à son avis ces propos sont « des mensonges ».

La plaignante a tout à fait le droit d’approuver la vision des choses des porte-parole étudiants. Pour elle, les « faits » sont ceux qui s’expriment à travers leur vision. Elle a aussi tout à fait le droit de considérer comme des « mensonges » et des « faussetés » ce que M. Charest, lui, considère et présente comme des faits. De son côté, dans un reportage factuel retraçant les événements de la semaine écoulée, le journaliste ne pourra faire mieux, pour respecter les Normes et pratiques journalistiques qui lui imposent de chercher la « vérité », que de refléter et d’opposer les points de vue divergents des protagonistes. Ce qu’il a fait.

Conclusion

Le reportage de Michel Labrecque sur la grève étudiante au Québec, diffusé dans l’édition du 29 avril 2012 de l’émission Dimanche magazine à la Première Chaîne Radio respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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