Grève étudiante : choisir les bonnes images (TJ Midi)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada à propos des images de manifestations qui accompagnaient une entrevue de Mme Françoise David, porte-parole de Québec solidaire, au Téléjournal Midi du 22 mai 2012.

LA PLAINTE

Mme Geneviève Allaire-Duquette estime que Le téléjournal Midi a manqué « d’objectivité et d’impartialité », le 22 mai 2012, en choisissant les images de manifestations qui illustraient l’entrevue réalisée par l’animateur, M. Philippe Schnobb, avec la porte-parole de Québec solidaire, Mme Françoise David.

L’entrevue portait essentiellement sur la prise de position de Québec solidaire à l’égard de la désobéissance civile. Mme David expliquait que son parti n’encourageait pas la désobéissance civile pacifique, mais ne la condamnait pas non plus. L’échange entre
M. Schnobb et Mme David a duré cinq minutes. Pour illustrer l’entrevue, on a montré à différents moments des images de manifestations. C’est le choix des images diffusées que Mme Allaire-Duquette conteste.

Voici comment elle exprime son insatisfaction :

« Mme David insiste avec raison pour mettre l’emphase sur le mot pacifique mais malgré ceci Radio-Canada a fait un choix d’images qui accompagnent l’entrevue très déconcertant où l’on voit une série d’images loin d’être pacifiques, et qui représentent une infime minorité de manifestants. Pourquoi avoir choisi ces images pour illustrer son propos? Il n’y a qu’une image qui corresponde à notre compréhension de désobéissance civile dans tout le montage. Il me semble que Radio-Canada a manqué d’objectivité et d’impartialité par ce choix d’images (…) »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes, a répondu à Mme Allaire-Duquette au nom de la direction de l’Information.

Il rappelle d’abord que « Françoise David était invitée à s’expliquer davantage sur la position du parti Québec solidaire à l’égard de la loi spéciale communément appelée loi 78 ». Et il ajoute que les images utilisées pendant l’entrevue « rejoignaient d’une façon ou d’une autre les propos de madame David ».

« (…) Il était adéquat, écrit-il, de voir à l’écran des images de manifestations accompagnées de grabuge lorsque l’entrevue abordait la question de la désobéissance civile. Au moment où madame David parlait de manifester pacifiquement, on voyait simultanément à l’écran des images de la manifestation pacifique de la veille au soir. Lorsqu’il a été question de s’opposer à la loi 78, on pouvait voir des gens qui manifestaient leur opposition. Les manifestations violentes comme celles qu’on pouvait voir à l’écran, c’était justement ce que madame David souhaitait éviter et ces images servaient donc son propos. »

LA RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait la plaignante.

« Je trouve complètement inconcevable, m’écrit-elle, que M. Dallaire, un responsable de la direction de l’Information de Radio-Canada, puisse affirmer que : « il était adéquat de voir à l’écran des images de manifestations accompagnées de grabuge lorsque l’entrevue abordait la question de la désobéissance civile ». Il semble que M. Dallaire ne se soit pas renseigné sur la définition du principe de désobéissance civile dont le fondement est la non-violence. »

Mme Allaire-Duquette m’a donc demandé de réviser son dossier.

Je rappelle que les journalistes de Radio-Canada sont tenus de respecter ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ). Et c’est aussi en vertu de ces normes et pratiques que l’ombudsman étudie les plaintes qui lui sont soumises. Dans le cas présent, c’est à la lumière de la valeur d’impartialité des NPJ qu’il faut l’examiner, puisque la plaignante considère que les images diffusées durant l’entrevue ont été choisies avec partialité.

Voici comment cette valeur est définie dans les NPJ :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

La question est donc de savoir si les images utilisées ont illustré correctement les propos de Mme David, ou si elles les ont, au contraire, déformés pour favoriser un autre point de vue que le sien.

J’ai procédé à un examen attentif de ces images. J’en tire une lecture différente de celle de la plaignante, tout autant que de celle de M. Dallaire.

D’abord, parce que je n’y ai vu aucune « manifestation violente » pour utiliser les termes de M. Dallaire. Je n’y ai pas vu non plus cette « série d’images loin d’être pacifiques, et qui représentent une infime minorité de manifestants » dont parle la plaignante.

Voici en détail et dans l’ordre, à partir du début, le découpage, la durée et la description des séquences qui ont été montrées :

Onze secondes : des manifestants sont massés devant un feu allumé dans une rue avec des planches. On peut présumer que ce feu a été allumé par des manifestants, mais jamais on ne voit l’un d’eux le faire, ou poser un acte illégal. Tout ce qu’ils font, c’est l’observer en criant ou en gesticulant. Puis, on voit un policier qui observe, sans intervenir, le feu et les manifestants.

Sept secondes : trois manifestants courent, puis des policiers arraisonnent vigoureusement, on pourrait dire violemment, un manifestant. Mais, encore une fois, on ne voit pas ce manifestant, ni d’autres, poser d’acte violent ou illégal.

Huit secondes : des manifestants marchent pacifiquement.

Seize secondes : des manifestants sont assis, puis debout, impassibles devant une rangée de policiers, dans un geste évident de désobéissance civile pacifique; on voit ensuite les mêmes manifestants autour d’autobus, sans doute nolisés par la police; puis ils discutent avec un policier, probablement un gradé; enfin, on en aperçoit quelques-uns assis dans un des autobus. Encore là, aucun acte violent n’est posé.

Dix secondes : des policiers arrêtent vigoureusement des individus couchés sur le sol et leur passent les menottes; puis des policiers de l’antiémeute marchent au pas. Toujours pas d’acte de violence ou illégal de la part de manifestants.

Quinze secondes : des manifestants déambulent pacifiquement.

Trente-cinq secondes : des policiers s’affairent à arrêter et à menotter un individu étendu par terre; d’autres policiers emmènent un homme menotté vers un véhicule. Aucune violence dans ces séquences de la part de manifestants, pas plus que des policiers.

En tout, ces images ont été diffusées pendant 1 min 42 s sur les 5 minutes qu’aura duré l’entrevue. Sur ces images, jamais on ne peut voir un manifestant commettre un acte illégal, encore moins violent.

En fait, la seule violence que ces images illustraient était celle des policiers qu’on voit procéder à des arrestations, de façon « musclée » à deux occasions. Je signale à cet égard que durant l’entrevue, Mme David a dénoncé la violence de quelque côté qu’elle vienne : celle des manifestants, mais aussi celle des policiers qu’elle mentionne à deux reprises et sur laquelle elle insiste le plus.

J’en conclus donc que les images choisies et diffusées au cours de l’entrevue ne montraient aucune violence de la part des manifestants et qu’en conséquence, elles n’étaient pas en porte-à-faux avec les propos de Mme David.

Conclusion

L’entrevue de l’animateur Philippe Schnobb avec Mme Françoise David, porte-parole de Québec solidaire, durant Le téléjournal Midi du 22 mai 2012, n’a pas enfreint la valeur d’impartialité telle que définie dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc