Gaza-Israël : les victimes au cœur du conflit, même après leur mort (Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de la manière dont Radio-Canada.ca rapporte le nombre et l’identité des victimes du conflit armé de novembre 2012 entre Israël et le Hamas.

LA PLAINTE

La plainte émane de Mme Michelle Whiteman, directrice régionale pour le Québec de l’organisme HonestReporting Canada. Celui-ci s’est donné comme mission de s’assurer que les médias canadiens font une couverture juste et impartiale d’Israël et du Moyen-Orient.

Mme Whiteman se plaint de la manière dont Radio-Canada.ca rapporte le nombre et l’identité des victimes du conflit armé de novembre 2012 entre Israël et le Hamas. Elle soutient entre autres qu’en ne distinguant pas les victimes civiles de celles qui sont des militants armés du Hamas, Radio-Canada renforce l’opinion voulant que toutes les victimes des attaques israéliennes soient des civils.

Mme Whiteman a relevé, à titre d’exemples, deux articles parus sur Radio-Canada.ca : le premier le 18 novembre; le second le 22 novembre.

Voici ce qu’elle écrit à propos de l’article du 18 novembre, intitulé Gaza : journée la plus meurtrière depuis le début de l’offensive israélienne :

« L’article intitulé Gaza, journée la plus meurtrière s’attarde sur le nombre de femmes et d’enfants palestiniens qui ont été blessés ou tués. Mais quand il s’agit d’Israël, il dit simplement : « sept Israéliens ont été blessés ». L’audience de la SRC a le droit de savoir aussi combien de femmes et d’enfants israéliens étaient parmi les blessés. »

Et voici ce qu’elle écrit concernant celui du 22 novembre, intitulé Israël-bande de Gaza : une semaine sanglante :

« Un article en date du 22 novembre, ventile les données statistiques en trois groupes distincts : Israéliens, soldats israéliens et Palestiniens.

On ne peut donc que conclure, à la lecture de cet article, que parmi les Palestiniens, les seules victimes étaient des civils.

Or, l’armée israélienne indique que parmi les Palestiniens tués, 120 étaient des terroristes. Pourtant, Radio-Canada ne fait aucune distinction entre civils et combattants.

Dans un souci d’équité, d’impartialité et d’exactitude, et particulièrement dans le cas d’un conflit aussi controversé que celui de la question israélo-palestinienne, il incombe à Radio-Canda de communiquer avec exactitude les pertes causées par celui-ci en utilisant l’ensemble des données statistiques disponibles. »

La plaignante soutient que, durant tout le conflit entre le Hamas et Israël, Radio-Canada a systématiquement rapporté le nombre de victimes « sans mentionner le nombre de terroristes palestiniens tués ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Puisque la plainte de Mme Whiteman s’est faite en plusieurs temps et auprès de plusieurs personnes, celle-ci a reçu deux réponses de la direction de l’Information.

La première est venue de M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, qui a répondu aux critiques de Mme Whiteman à propos de l’article du 18 novembre, intitulé Gaza : journée la plus meurtrière depuis le début de l’offensive israélienne.

Voici ce qu’il a répondu à la plaignante :

« Loin de nier la souffrance du peuple israélien, nous tâchons de rapporter le plus fidèlement possible les faits. Votre remarque est pertinente et, pourvu que l’information soit disponible et vérifiable, nous nous efforcerons d’y donner suite. »

La deuxième réponse, celle-là concernant l’article du 22 novembre, intitulé Israël-bande de Gaza : une semaine sanglante, a été écrite par M. Pierre Champoux, directeur de l’Information, Information continue multiplateforme.

Voici cette réponse :

« Nous ne souhaitons pas offrir systématiquement ce genre de détails. En plus d’être extrêmement difficiles à valider et de varier selon les sources, ils alourdissent inutilement le texte.

Cela dit, si l’objet de l’article était spécifiquement le rôle ou l’identité des victimes du conflit, il va de soi que nous prendrions le temps d’ajouter ces détails, au meilleur de nos connaissances, tout en tenant compte des différentes versions. »

LA RÉVISION

Insatisfaite des deux réponses qu’on lui a faites, Mme Whiteman m’a demandé de trancher.

Aux fins de cette révision, je reproduirai les passages pertinents des deux articles et ferai suivre chacun d’entre eux de mes commentaires.

L’article du 18 novembre 2012

Voici le début de cet article où sont traités les éléments soulevés par la plainte :

« Gaza : journée la plus meurtrière depuis le début de l’offensive israélienne

Au moins 26 Palestiniens, surtout des femmes et des enfants, ont été tués dimanche dans l’offensive israélienne sur la bande de Gaza, en faisant la journée la plus meurtrière depuis le début de l’opération il y a cinq jours.

L’attaque la plus meurtrière a fait 11 morts. Une famille palestinienne a été décimée lorsqu’un missile est tombé sur une demeure du quartier de Nasser dans la ville de Gaza. Quatre femmes et cinq enfants, et neuf membres d’une même famille, ont été tués dans l’attaque.

Le père de famille, Mohammad al-Dallou, était un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur du Hamas, chargé de la protection des personnalités.

Le correspondant de Radio-Canada Jean-François Bélanger qui a réussi à entrer dans la bande de Gaza était sur place au moment de l’attaque. « Ce qu’on a vu, rapporte-t-il, était une scène impressionnante, une véritable course contre la montre. Des bulldozers s’affairaient sur les décombres de la maison de la famille pour essayer de trouver des survivants. »

(…)

L’armée a par ailleurs annoncé avoir tué un haut cadre du Hamas, Yehia Bea, chargé de superviser les tirs de roquettes contre Israël. L’annonce n’a pas été confirmée par le Hamas.

Dimanche soir, dans de nouveaux raids, deux hommes sont morts alors qu’ils se trouvaient à bord d’une voiture au nord de la ville de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Une femme de 60 ans a aussi été tuée dans sa maison à Rafah, lors d’un bombardement.

La marine israélienne s’est jointe dimanche à l’offensive contre le Hamas, combinant ses forces à celles des missiles de l’armée.

Tandis que l’offensive se poursuit, sur le territoire israélien, pour la quatrième journée consécutive, les sirènes d’alerte ont retenti à Tel-Aviv. Trois roquettes du Hamas ont été interceptées et détruites dimanche au-dessus de Tel-Aviv par le dispositif antimissile baptisé Dôme de fer.

Sept Israéliens ont été blessés. Un bâtiment de quatre étages a été touché de plein fouet. (…) »

Je remarque d’abord que cet article est un texte écrit par un journaliste de Radio-Canada.ca à partir des informations obtenues sur place par l’envoyé spécial de Radio-Canada Jean-François Bélanger et des dépêches des agences de presse AFP (Agence France-Presse) et Reuters.

Cette précision apparaît sur Radio-Canada.ca sous le titre de l’article.

Je précise ensuite que les articles comme celui-ci, qui rendent compte de l’évolution d’une situation donnée à un moment précis, sont mis à jour à jour au fur et à mesure que les informations deviennent disponibles. Dans ce cas-ci, l’article faisait le point de la situation le 18 novembre et il a été mis à jour pour la dernière fois à 21 h 52, ce qui est aussi mentionné sous le titre.

Le journaliste qui rédige ce genre de bilan quotidien le fait avec les éléments qui lui sont disponibles selon les sources auxquelles il a accès : communiqués officiels des parties en cause, organismes ou observateurs plus ou moins neutres, témoignages recueillis sur le terrain par différents médias, journalistes sur place, etc. La plupart du temps, ces informations lui parviennent par des agences de presse comme AFP et Reuters et ne sont pas vérifiables. C’est pourquoi il importe de préciser autant que faire se peut la provenance de ces informations.

L’article, écrit Mme Whiteman, « s’attarde sur le nombre de femmes et d’enfants palestiniens qui ont été blessés ou tués », mais ne fait pas cette distinction avec les blessés israéliens.

M. Dallaire rétorque que la remarque de la plaignante est pertinente, mais qu’on ne peut travailler qu’avec les données « disponibles et fiables ».

L’article, dont il est question ici, s’attarde particulièrement à une frappe israélienne qui a fait 11 victimes, dont neuf membres d’une même famille, parmi lesquelles quatre femmes et cinq enfants. Et on explique que le père, lui aussi décédé, était « un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur du Hamas, chargé de la protection des personnalités ».

Le côté tragique de cette frappe pour toute une famille, le nombre de femmes et d’enfants parmi les victimes, ont certainement fait beaucoup pour en assurer une couverture plus importante et plus détaillée de la part des médias sur le terrain, ce qui en a rendu les détails disponibles et plus faciles à vérifier. La présence sur place du correspondant de Radio-Canada,

Jean-François Bélanger, qui pouvait témoigner des efforts des secouristes pour trouver des survivants, a aussi contribué à la place accordée dans l’article à cet événement précis.

Cela dit, l’article nous apprend également que l’armée israélienne soutenait « avoir tué un haut cadre du Hamas »; que d’autres raids israéliens ont tué deux hommes dans une voiture et une femme dans un appartement; et que « sept Israéliens ont été blessés ».

Mme Whiteman s’insurge parce que l’article, quand il s’agit des victimes israéliennes, ne donne pas les mêmes détails que pour les victimes palestiniennes. « L’audience de la SRC, écrit-elle, a le droit de savoir aussi combien de femmes et d’enfants israéliens étaient parmi les blessés. »

Soit. Mais encore faut-il que ces précisions soient disponibles. Une recherche sommaire sur Internet m’a permis de constater qu’il y avait très peu d’éléments d’information connus sur ces sept blessés israéliens du 18 novembre 2012. Les seules dépêches qui en parlaient, sur des médias israéliens repris entre autres par l’AFP, citaient des sources israéliennes qui ne donnaient pas le genre de détails réclamés par la plaignante. Voici des extraits pertinents du texte de l’AFP :

« Sept personnes ont été blessées dans le sud d’Israël dimanche par des tirs de projectiles de la bande de Gaza (…), selon des sources officielles israéliennes.

Une personne a été grièvement blessée par une roquette dans la région de Shaar Haneguev, près de la frontière avec Gaza, selon les services de secours israéliens.

Un autre tir a fait deux blessés légers à Ashkelon. Un bâtiment de quatre étages a été touché de plein fouet dans cette ville côtière, provoquant des dégâts importants dans plusieurs appartements, selon la police.

En milieu d’après-midi, une roquette a heurté de plein fouet une voiture qui circulait à Ofakim (sud), faisant quatre blessés parmi ses passagers, a indiqué la police israélienne. »

Aucune identification, donc, sur le sexe et l’âge des victimes. Le journaliste qui a rédigé l’article de Radio-Canada.ca aurait pu, bien sûr, y inclure les précisions sur le lieu des incidents, mais je ne crois pas qu’ils auraient été très éclairants pour le public canadien qui ne connaît pas la géographie d’Israël.

Et je ne crois pas non plus qu’il serait correct, sous prétexte d’équilibre, de ne pas donner les détails disponibles sur les victimes palestiniennes parce que les précisions équivalentes sur les victimes israéliennes ne sont pas connues.

Je rappelle également que l’article de Radio-Canada.ca était largement inspiré des dépêches de l’AFP et de Reuters. À tel point que les principaux passages de l’article, le début entre autres, étaient à peu près identiques aux textes de ces agences. Ce qui explique qu’on puisse trouver des articles similaires contenant les mêmes informations, coiffés du même titre, ou à peu près, et rédigés de la même manière dans de nombreux autres médias francophones, au Canada comme en Europe.

À cet égard, j’ai aussi trouvé, reproduit intégralement, l’article de l’AFP sur le site d’information Juif.org, un site web destiné à la communauté juive francophone. Ce site, un des plus consultés par les juifs d’expression française, se définit comme « un média apolitique créé dans le but d’offrir une vision globale et la plus complète possible de l’information circulant autour d’Israël et du monde juif ». La direction du site explique qu’elle offre à ses lecteurs « un accès aux articles et dépêches d’une multitude de sources officielles, qualifiées et sans partis pris ».

L’article du 22 novembre 2012

« Israël-bande de Gaza : une semaine sanglante

Le jour de l’entrée en vigueur de la trêve, 18 Palestiniens, dont un enfant, ont été tués mercredi dans les raids et 5 soldats israéliens ont été légèrement blessés par un tir de roquette dans la région d’Eshkol (sud d’Israël).

Au huitième jour de l’opération « Pilier de défense », l’immeuble abritant les bureaux de l’AFP a été visé pour la seconde fois en 24 heures.

L’armée israélienne a indiqué que 122 roquettes avaient été tirées mercredi de la bande de Gaza en direction d’Israël.

Au total, 163 Palestiniens ont été tués dans les frappes aériennes israéliennes, et 6 Israéliens, dont deux soldats, ont été victimes de tirs de roquettes dans le sud d’Israël.

Ce bilan inclut deux nouvelles victimes. Jeudi, un homme a été découvert sous les décombres de la maison familiale à Gaza et un soldat israélien a succombé à ses blessures.

1 450 bombardements

L’armée israélienne a bombardé 1 450 cibles depuis le début « Pilier de défense », le 14 novembre dernier.

Israël affirme avoir « éliminé » 56 militants palestiniens, dont Ahmed al Djaabari, chef de la branche armée du Hamas, les Brigades Ezzedine al Kassam, tué au premier jour de l’offensive.

Les groupes armés palestiniens affirment de leur côté avoir tiré plus de 1 000 roquettes en direction du territoire israélien, dont quelques-unes ont atteint la région de Tel-Aviv et Jérusalem. Une première depuis le début du conflit. (…) »

Si Mme Whiteman se plaint qu’on ne donne pas suffisamment de détails dans le premier article sur les victimes israéliennes, elle se plaint aussi qu’on n’en donne pas assez non plus dans le deuxième, mais, dans ce cas-ci, sur les victimes palestiniennes.

Ce second article, celui du 22 novembre 2012, est comme le premier rédigé par un journaliste de Radio-Canada.ca à partir des dépêches de l’AFP et de Reuters. On le retrouve donc, lui aussi, reproduit sous différentes déclinaisons de textes et de titres sur plusieurs sites web de médias à travers le monde francophone.

Cette fois, la plaignante considère qu’en ventilant les données sur les victimes entre « Israéliens, soldats israéliens et Palestiniens », Radio-Canada laisse entendre que les victimes palestiniennes étaient toutes des civils.

Mme Whiteman ajoute pourtant que l’armée israélienne avait indiqué que, parmi les victimes en question, « 120 étaient des terroristes ». Et elle voit dans l’omission de Radio-Canada.ca de départager les victimes palestiniennes entre civils et combattants un manque d’équité, d’impartialité et d’exactitude.

À la relecture de l’article, je remarque qu’on y dresse le bilan provisoire total des victimes, palestiniennes et israéliennes, en date du 22 novembre. On y apprend :

  • que six Israéliens ont été tués, dont deux soldats;
  • que 163 Palestiniens ont été tués, dont 56, selon l’armée israélienne, étaient des militants palestiniens, y inclus Ahmed al Djaabari, le chef de la branche armée du Hamas.

J’en conclus donc que l’auteur de l’article, contrairement à ce que soutient la plaignante, a bel et bien départagé les victimes palestiniennes entre civils et combattants. Mais même s’il ne l’avait pas fait, il n’aurait pas nécessairement enfreint pour autant les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. Il aurait très bien pu arriver que les renseignements jugés par Mme Whiteman essentiels à l’impartialité, à l’exactitude et à l’équité de l’article n’aient pas été disponibles.

On ne peut pas écrire ce qu’on ignore, et je ne vois pas comment, dans les cas soumis par Mme Whiteman, cette incapacité pourrait constituer une infraction à quelque règle d’éthique ou de pratique que ce soit.

À cet égard, les commentaires que j’ai formulés à propos de l’article précédent sur la disponibilité des informations réclamées par la plaignante sont tout autant pertinents dans le cas de cet article-ci.

Conclusion

L’article du 18 novembre 2012, intitulé Gaza : journée la plus meurtrière depuis le début de l’offensive israélienne, et celui du 22 novembre 2012, intitulé Israël-bande de Gaza : une semaine sanglante, tous les deux publiés sur Radio-Canada.ca, respectent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Révision Nombre et identité victimes

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