Doit-on renoncer à couvrir un sujet d’intérêt public si des auditeurs risquent de s’en trouver affectés? (L’épicerie)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage intitulé Le dangereux petit bedon des jeunes, diffusé à l’émission L’épicerie.

LA PLAINTE

M. José Breton se plaint d’un reportage de l’émission L’épicerie, intitulé Le dangereux petit bedon des jeunes, diffusé le 26 septembre 2012 à la Télévision de Radio-Canada. Il estime qu’il n’est pas dans le mandat de l’émission L’épicerie de traiter de santé et d’embonpoint, que ce reportage ne fait qu’encourager l’obsession de la minceur chez les jeunes femmes, et qu’il n’est en réalité qu’une infopublicité déguisée pour l’industrie pharmaceutique.

Voici quelques extraits pertinents de sa plainte :

« L’émission L’épicerie n’a pas la mission de parler de santé. Ce n’est pas une émission sur la santé. Tant qu’à y être, si cette émission de télévision parle d’obésité, pourquoi ne traite-t-elle pas aussi des brûlements d’estomac, du reflux gastrique, des indigestions, de la gastroentérite, d’anorexie, de colique ulcéreuse, de maladie de Crohn, du cancer de l’intestin, etc.

(…)

Dans cette émission on sous-entend que la seule manière d’être en santé, c’est de surveiller son tour de taille. En d’autres mots, il faut absolument être mince pour être en santé. Le choix du titre du reportage Le dangereux petit bedon des jeunes donne le ton. Un ton qui dramatise à l’extrême le fait d’être un peu enveloppé.

(…)

La guerre au surpoids ou à l’obésité est plus nuisible qu’autre chose. Elle entraîne une préoccupation excessive chez les femmes au sujet de leur poids corporel et contribue à la stigmatisation des gros. Les enfants, un peu plus gros que la moyenne, se font rire d’eux et sont victimes d’intimidation. »

M. Breton ajoute que Mme Lucie Gagnon, la réalisatrice du reportage, n’aurait pas dû donner la parole dans le reportage au Dr Jean-Pierre Després, qui est entre autres directeur scientifique de la Chaire internationale sur le risque cardiométabolique.

« Cet homme, écrit-il, a perdu toute crédibilité depuis que la chaîne de télévision française France 2 l’a ridiculisé dans un de leurs reportages (Cash Investigation : les vendeurs de maladies) avec sa théorie de la maladie du petit bedon. Maladie qui se nomme, de son vrai nom, le syndrome métabolique. (… ) Le syndrome métabolique n’est qu’une maladie inventée par l’industrie pharmaceutique et Jean-Pierre Després est à la solde de celle-ci. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Il indique d’abord que l’émission L’épicerie « a pour mandat de parler d’alimentation sous tous ses angles » et que les sujets touchant la santé s’inscrivent donc dans le mandat de l’émission ».

En ce qui concerne l’obsession de la minceur chez les jeunes femmes pour laquelle M. Breton accuse l’émission d’avoir manqué de sensibilité, M. Dallaire réplique que « l’esthétisme de la minceur n’était pas du tout le propos du reportage », et qu’il n’a jamais été dit « ni même suggéré dans le reportage que pour être en santé il faut être mince ».

Sur le recours au Dr Jean-Pierre Després, M. Dallaire indique que celui-ci est un chercheur reconnu dans son domaine, et qu’il dit dans le reportage « essentiellement trois choses :

a) c’est chez les moins de 20 ans que l’acquisition d’un surplus de poids croît le plus;

b) le surpoids devient de plus en plus répandu dans la population en général;

c) le surplus de gras qui s’accumule dans le tour de taille est annonciateur de complications liées à l’obésité, au diabète et aux problèmes cardiaques si on laisse aller ».

« Ses propos, ajoute-t-il, sont corroborés par les autres experts de la santé cités dans le reportage. Nulle part, le Dr Després ne fait l’apologie de régimes amaigrissants, de médicaments, de méthodes non homologuées pour maigrir. Il plaide pour la prévention et l’exercice physique. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Dallaire n’a pas satisfait M. Breton. Dans sa demande de révision, il réitère que l’émission L’épicerie a outrepassé son mandat.

Il ajoute que la réponse de la direction de l’Information « démontre son ignorance complète de la problématique de l’obsession de la minceur ».

« L’obsession de la minceur, écrit-il, se nourrit des perceptions. Une jeune femme, qui ne pense qu’à perdre du poids et qui vit avec la peur d’engraisser, influence sa manière de percevoir les informations qu’on lui présente. La question qu’il faut se poser ici est : comment les femmes ont pu percevoir ce reportage? Comment les jeunes femmes aux prises avec l’obsession de la minceur ont perçu le titre du reportage, Le dangereux petit bedon des jeunes? Comment les jeunes femmes aux prises avec l’obsession de la minceur ont perçu la partie dans le reportage où on demande à deux adolescentes de mesurer leur tour de taille? »

Enfin, M. Breton considère qu’un reportage de France 2 (Cash Investigation : les vendeurs de maladies) démontre que le Dr Jean-Pierre Després « a inventé la fausse maladie du syndrome métabolique (obésité viscérale) » et que ses recherches « ont été financées par la pharmaceutique Sanofi pour développer un argument de vente pour le médicament Rimonabant (Acomplia) », un médicament anti-obésité. M. Breton ajoute que le reportage français « explique que le gras abdominal ne peut pas être associé à quelque maladie que ce
soit ».

« En résumé, conclut-il, le reportage Le dangereux petit bedon des jeunes est une vulgarisation de la théorie du syndrome métabolique inventée par l’industrie pharmaceutique pour vendre des médicaments. Il est donc inacceptable que l’émission L’épicerie ait parlé d’un problème qui n’existe pas et d’avoir contribué à enfoncer les jeunes femmes dans leur obsession de la minceur. »

Et il exige que la réalisatrice Lucie Gagnon « fasse une rétractation publique » et « avoue publiquement qu’elle a fait une erreur ».

LA RÉVISION

L’information à Radio-Canada est soumise à un ensemble de règles de conduite et de balises qui sont colligées dans ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ). Les NPJ reflètent rassemblent, et codifient les meilleures pratiques observées à travers le monde en matière d’exercice du journalisme. C’est à la lumière de ces NPJ que l’ombudsman de Radio-Canada, en vertu du mandat qui lui est confié, doit analyser les plaintes qu’il reçoit.

Le premier élément de la plainte concerne le mandat de l’émission L’épicerie et soulève la question de la liberté éditoriale des médias d’information en général, de celui de Radio-Canada en particulier. Un des quatre grands principes à la base des NPJ touche spécifiquement à cette question. Voici ce principe :

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

J’ai déjà eu l’occasion, et plusieurs ombudsmans de nombreux médias avant moi, d’expliquer que les libertés de presse et d’expression consenties par la constitution, au Canada comme dans l’ensemble des pays démocratiques, laissent aux médias toute la liberté de choisir et de traiter comme ils l’entendent les sujets qu’ils jugent pertinents. De la même manière, ils peuvent inviter et interviewer qui ils veulent dans leurs émissions.

M. Breton peut très bien considérer que l’obésité, ou le surpoids ne sont pas du ressort de l’émission L’épicerie. Il pourrait même avoir raison d’un point de vue éditorial. Les auditeurs, et les journalistes, ne sont pas toujours d’accord avec les sujets choisis pour les reportages ou avec les thèmes retenus par les émissions d’actualités et d’affaires publiques. C’est même un sujet constant de discussion dans les salles de nouvelles, à Radio-Canada comme ailleurs. Il demeure que les médias d’information, Radio-Canada et, dans ce cas-ci, l’émission L’épicerie sont tout à fait libres de choisir les sujets dont ils veulent traiter.

Cela dit, le plaignant invoque d’autres raisons pour soutenir que L’épicerie n’aurait pas dû traiter d’obésité viscérale ou « du petit bedon des jeunes » qui peut être, selon ce qu’on dit dans le reportage, un indicateur de maladies à venir avec le temps, diabète, maladies cardiaques, etc. D’abord, selon M. Breton, parce que le simple fait de traiter de ces sujets encouragerait et perpétuerait l’obsession de la minceur chez les jeunes femmes et l’exclusion des gens plus « enveloppés ». Mais surtout, estime-t-il, parce que l’obésité viscérale (qu’il associe au syndrome métabolique), dont on traite dans l’émission, serait une maladie inventée par l’industrie pharmaceutique pour faire vendre certains médicaments.

Le principe d’indépendance cité plus haut dit que le service de l’Information de Radio-Canada est indépendant « des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques » et que seul « l’intérêt public » doit guider ses choix éditoriaux. Autrement dit, si les journalistes et les émissions d’information sont convaincus que le public a intérêt à être informé de certaines questions, ils n’ont pas à s’autocensurer sous prétexte que certains auditeurs y seront plus sensibles que d’autres. On ne peut pas raisonnablement demander aux médias et aux journalistes d’éviter des sujets parce qu’ils sont délicats ou douloureux pour certains auditeurs. À ce compte, ils ne traiteraient plus de grand-chose. Bien sûr, ils doivent tenir compte de certaines parties de leur auditoire qui pourraient être affectées par un reportage et faire preuve de respect à leur endroit. C’est d’ailleurs ce que les NPJ demandent.

Celles-ci exigent aussi que les informations diffusées soient exactes et impartiales. Voici ce que disent les valeurs d’exactitude et d’équité des NPJ :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible.

Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Je remarque d’abord que ni la journaliste ni aucun des intervenants dans le reportage, pas même le Dr Després, ne qualifient l’obésité viscérale de maladie. Ils en parlent plutôt comme d’un facteur de risque et d’un signe avant-coureur de certaines maladies habituellement associées à l’obésité, comme le diabète de type 2 ou l’artériosclérose. Le reportage tout entier est d’ailleurs axé sur la prévention par l’adoption de meilleures habitudes alimentaires et d’un style de vie physiquement plus actif.

Par ailleurs, le concept même d’obésité abdominale, ou viscérale, a émergé à la fin des années 40 et a gagné en popularité au début des années 80 lorsque les chercheurs se sont rendu compte que cet état était plus étroitement lié que l’obésité générale aux maladies cardiovasculaires et au diabète.

S’il y a effectivement débat dans la communauté scientifique sur le fait de considérer que le syndrome métabolique est une maladie, il se dégage de la littérature scientifique un consensus pour dire qu’une personne est touchée par ce syndrome lorsqu’elle souffre de trois des affections suivantes : hypercholestérolémie; taux d’insuline élevé; obésité, surtout abdominale; hypertension; et hyperglycémie. Il reste que certains spécialistes considèrent effectivement que le syndrome métabolique n’existe pas réellement, qu’il n’est que la somme de plusieurs affections qui peuvent être traitées séparément.

Cela dit, je comprends de tout ceci qu’il y a une distinction à faire entre l’obésité viscérale et le syndrome métabolique, la première n’étant qu’une des conditions qui doivent être réunies pour que le second existe. Il est donc erroné d’assimiler, comme le fait M. Breton dans sa plainte, l’obésité abdominale au syndrome métabolique.

En fait, il n’est jamais question du syndrome métabolique dans le reportage, et très peu d’obésité viscérale, terme employé une seule fois, par le DrDesprés, pour expliquer que l’accumulation de graisse au niveau des viscères constitue un facteur de risque pour certaines maladies reliées à l’obésité.

Je ne m’étendrai pas sur la littérature scientifique qui démontre depuis des décennies les liens entre l’obésité et le surpoids d’une part et les maladies cardiaques, le diabète et le cancer d’autre part. Cette littérature est nombreuse et facilement accessible.

Pour toutes ces raisons, je ne peux donc pas partager l’opinion du plaignant pour qui le reportage « est une vulgarisation de la théorie du syndrome métabolique. »

Par ailleurs, M. Breton m’a invité à regarder le reportage de la chaîne française France 2, intitulé Cash Investigation : les vendeurs de maladies. Ce que j’ai fait. Le plaignant considère que ce reportage démontre que les recherches du Dr Després « ont été financées par la pharmaceutique Sanofi dans le but de développer un argument de vente pour le médicament Rimonabant (Acomplia) », un médicament contre l’obésité. M. Breton ajoute que le reportage français « explique que le gras abdominal ne peut pas être associé à quelque maladie que ce soit ».

Je ne fais pas la même lecture que le plaignant du reportage de France 2. Ce ne sont pas les recherches du Dr Després qui ont été financées par la pharmaceutique Sanofi Aventis, mais en partie la Chaire internationale sur le risque cardiométabolique dont il est le directeur scientifique. Et il ressort du reportage que le Dr Després a mis en lumière et rendu publics certains effets secondaires du médicament Rimonabant que la pharmaceutique a minimisés.

Le reportage ne dit pas non plus que le gras abdominal ne peut être relié à « quelque maladie que ce soit »; on y parle plutôt du syndrome métabolique. Comme je l’ai expliqué plus haut, ce n’est pas la même chose.

Je ne peux donc me ranger à l’avis de M. Breton lorsqu’il soutient que le reportage de L’épicerie est une infopublicité déguisée pour le médicament Rimonabant, d’autant qu’il n’a jamais été question de ce médicament, ni d’aucun autre d’ailleurs, dans le reportage en question.

Conclusion

Le reportage de l’émission L’épicerie, intitulé Le dangereux petit bedon des jeunes, diffusé à la Télévision de Radio-Canada le 26 septembre 2012, n’enfreint pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Révision Épicerie 26 sept 12

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