Des vertus du dégel sur le Plateau-Mont-Royal (TJ Grand Montréal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

LA PLAINTE

Révision de l’ombudsman au sujet d’un reportage de Davide Gentile sur le déneigement de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, diffusé au Téléjournal Grand Montréal, le 8 mars 2012.

Le 8 mars 2012, Le téléjournal Grand Montréal a diffusé un reportage du journaliste Davide Gentile sur le déneigement inadéquat de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal à Montréal. M. Gentile a commencé son reportage par la phrase suivante : « Bienvenue dans le seul arrondissement qui se fie au dégel pour faire disparaître les traces de l’hiver ». Dans le reste du reportage, il s’est employé à montrer les inconvénients causés par la décision de l’arrondissement de ne pas ramasser la neige : accumulations de neige et de glace en bordure des rues et des trottoirs; stationnement en angle des véhicules ou à distance des trottoirs et rétrécissement conséquent des rues; difficultés de circuler pour les camions, etc.

Le plaignant, M. Guillaume Barreau, estime que le reportage a induit le public en erreur puisque, à son avis, le Plateau-Mont-Royal n’était pas le seul arrondissement à ne pas avoir ramassé la dernière bordée de neige. Voici ce qu’il écrit :

« Étant habitant du Plateau et fréquentant quotidiennement l’arrondissement Ville-Marie, j’ai trouvé étrange que le Plateau soit pointé du doigt de la sorte car la situation du déneigement ne m’apparaît pas à priori très différente dans Ville-Marie. Renseignement pris auprès de l’arrondissement Ville-Marie, il s’avère que celui-ci n’a pas davantage chargé la dernière bordée de neige. Il semble donc que votre journaliste n’ait pas fait son travail de journaliste et qu’il ait fondé son reportage sur une prémisse qui était fausse. Étant donné le climat constant de dénigrement de l’administration du Plateau, il serait intéressant que Radio-Canada prenne la peine de rectifier son erreur. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes, qui a répondu à M. Barreau au nom de la direction de l’Information. M. Dallaire admet que la phrase d’introduction du reportage n’était pas « rigoureusement exacte », même si elle « n’est pas très loin de la vérité ». Pour que la phrase ait été « absolument exacte », ajoute-t-il, il aurait plutôt fallu dire : « le Plateau est le seul arrondissement qui se fie au dégel pour faire disparaître les deux dernières tempêtes de neige ».

Voici d’autres extraits pertinents de sa réponse :

« Vérification faite auprès de la Ville de Montréal, il y a eu une précipitation de 23 cm les 24 et 25 février. Tous les arrondissements ont procédé à une opération de ramassage de la neige, sauf le Plateau. Il y a eu une autre précipitation, de 18 cm, entre le 29 février et le 2 mars. Dans ce cas-ci, tous les arrondissements ont ramassé la neige à l’exception du Plateau, du Sud-Ouest, de Verdun et de Ville-Marie. (…)

Faut-il rappeler que ces deux tempêtes non chargées contreviennent à une promesse du maire Ferrandez qui avait, devant notre caméra, affirmé qu’à partir de 15 cm il ferait ramasser la neige? Le reporter s’est abstenu de faire ce rappel aux téléspectateurs.

Par ailleurs, dans son reportage, le journaliste fait état des difficultés des camions à circuler dans les rues du Plateau. Les pompiers se sont aussi plaints à ce sujet avant Noël. Urgence Santé avait souligné ce problème dans un autre reportage. Il ne s’agissait pas d’une mise en scène.

Le maire Ferrandez a répété à plusieurs reprises, au cours d’une conférence de presse ce jour-là, que le fait de ne pas enlever la neige avait peut-être été une erreur. Il a aussi admis « … que les critiques de l’administration à l’endroit de l’arrondissement n’étaient pas sans fondement ». Il a proposé des ajustements pour les années à venir. En outre, à plusieurs reprises, il a souligné qu’il comprenait les critiques des citoyens de l’arrondissement et les inconvénients que posaient les congères de glace visibles à plusieurs endroits.

Monsieur Ferrandez, dans une entrevue en direct qui suivait le reportage, a répété ce qu’il avait dit en conférence de presse, et réexpliqué que cette absence de déneigement était liée à des choix financiers. »

LA RÉVISION

La réponse de M. Dallaire n’a pas satisfait le plaignant qui m’a demandé une révision de sa plainte. M. Barreau estime que « si l’information exacte avait été donnée au téléspectateur, (…) le ton du reportage aurait dû être modifié en conséquence ».

« En effet, écrit-il dans sa demande de révision, le ton adopté ne pouvait marcher que si l’on avait préalablement bien fait comprendre au spectateur que ce que faisait le Plateau était franchement hors du commun, or ça n’était pas le cas. »

La question est donc de savoir si ce que l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal a fait « était franchement hors du commun », pour utiliser les termes de M. Barreau. Et c’est à la lumière de la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) qu’il faut se la poser. Voici comment on définit cette valeur, une des cinq qu’on retrouve dans le chapitre d’introduction et sur lesquelles reposent l’ensemble des NPJ :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Trois autres arrondissements, ceux de Ville-Marie, de Verdun et du Sud-Ouest, n’ont pas, comme celui du Plateau-Mont-Royal, cru bon procéder au ramassage des 18 centimètres de neige laissés par la dépression qui a touché Montréal du 29 février au 2 mars. Quatre arrondissements, donc. En soi, c’est déjà, me semble-t-il, « hors du commun » si on considère que Montréal compte 19 arrondissements en tout.

Cependant, seul l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal avait déjà laissé sur place les 23 centimètres de neige de la tempête de la semaine précédente. M. Dallaire a donc raison de dire, dans sa réponse au plaignant, que « le Plateau est le seul arrondissement qui a laissé fondre le résultat de deux tempêtes qui totalisaient 41 cm ». Ça n’est pas banal. Comme le plaignant, j’ai moi-même eu l’occasion de me déplacer à plusieurs reprises dans les rues des arrondissements de Ville-Marie, du Sud-Ouest et du Plateau-Mont-Royal après les chutes de neige du début de mars. Seulement dans les rues de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal ai-je pu constater pareilles accumulations de neige, de glace et autres congères en bordure des rues et des trottoirs. C’est aussi le seul des quatre arrondissements mentionnés au paragraphe précédent où les voitures étaient en aussi grand nombre stationnées en angle de 45 degrés par rapport à la rue, ce qui limitait grandement la circulation, particulièrement celle des camions et des véhicules d’urgence. Et tout ça à la suite d’une décision délibérée des autorités de ne pas ramasser la neige des deux dernières tempêtes, une décision prise par ce seul arrondissement.

En ce sens, il n’était peut-être pas « rigoureusement exact » de dire, comme l’a fait le journaliste, que le Plateau-Mont-Royal était « le seul arrondissement qui se fie au dégel pour faire disparaître les traces de l’hiver ». Mais c’était aussi loin d’être inexact, comme on peut d’ailleurs le constater à l’examen des faits discutés plus haut et des propos mêmes du maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, M. Luc Ferrandez, rapportés par le journaliste dans son reportage. Voici d’ailleurs ce que le maire y disait : « il y a une occasion de faire 1.8 million (sic) en attendant, de ne pas charger la neige parce qu’on pense qu’elle va fondre, ben, on a sauté sur l’occasion ».

Conclusion

La première phrase du reportage de M. Davide Gentile sur le déneigement du Plateau-Mont-Royal, diffusé au Téléjournal Grand Montréal, le 8 mars 2012, aurait mérité d’être plus précise. Par contre, elle n’est pas inexacte. Le reportage n’a donc pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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