Commission Charbonneau : un raccourci qui mène au mauvais endroit (RDI et Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une manchette du RDI se rapportant à la Commission Charbonneau sur l’octroi des contrats publics dans l’industrie de la construction et du titre d’un article de Radio-Canada.ca

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Louise Lebrun, estime que le RDI a utilisé une manchette erronée pour faire état du témoignage de l’entrepreneur en construction André Durocher, devant la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, présidée par la juge France Charbonneau.

Mme Lebrun dit avoir été « estomaquée » d’entendre l’animatrice Geneviève Asselin, dans la soirée du 21 novembre dernier, annoncer sur les ondes du RDI : « André Durocher admet avoir utilisé la collusion ». Elle se plaint également du titre utilisé le même jour par Radio-Canada.ca pour coiffer son article sur le témoignage de M. Durocher. Voici le titre en question : « André Durocher admet avoir cédé à l’appel de la collusion pour survivre ».

Or, rappelle Mme Lebrun, M. André Durocher a expliqué à la Commission Charbonneau que s’il avait bien tenté d’organiser un système de collusion pour les contrats publics lancés par certaines municipalités il n’avait cependant jamais réussi.

Voici quelques extraits de sa plainte :

« Il est fréquent, ajoute Mme Lebrun, qu’on ne lise que les grands titres, que l’on n’écoute que les grands titres à la télé, je ne vous apprends rien. De là l’obligation à choisir les mots avec le plus grand soin.

(…)

Je pense qu’un titre de nouvelle erroné est inadmissible d’autant plus quand aucune explication ne suit, car il ne s’agissait pas des grands titres avant le téléjournal, mais bien uniquement des grands titres en rafale entre les émissions du RDI. Quant au titre de l’article de la page web, le même que celui de Mme Asselin par ailleurs, il est tout autant inadmissible, bien que les faits réels soient rapportés correctement dans l’article. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information est venue de M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales :

« Voici textuellement, écrit-il à la plaignante, ce que Mme Asselin dit à 20 heures : « … il a même tenté d’organiser son propre système collusoire pour survivre. Sa démarche a échoué. »

Au RDI express de 20 h 27, elle dit textuellement : « L’ex-entrepreneur
André Durocher admet avoir tenté d’organiser un système de collusion dans les villes au nord de Montréal. »

Est-il possible que vous ayez mal saisi ce qu’elle disait? »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Mme Lebrun n’a pas apprécié la réponse de M. Dallaire.

« Misère, lui répond-elle, voilà que je me fais dire que je suis une nounoune qui ne comprend pas le sens d’un texte. »

Et elle souligne que M. Dallaire ne lui a pas fourni de réponse adéquate, puisque les textes dont il fait état ont été diffusés après 20 heures, alors que sa plainte portait d’abord sur une manchette diffusée avant 19 heures.

Elle ajoute que M. Dallaire n’a pas répondu non plus à la partie de sa plainte qui concerne le titre de l’article publié sur Radio-Canada.ca.

Mme Lebrun m’a donc demandé de réviser le dossier.

LA RÉVISION

La commission d’enquête présidée par la juge France Charbonneau est un événement important qui est suivi de très près par tous les médias; chaque témoignage qui y est livré est scruté à la loupe.

Radio-Canada diffuse et publie 24 heures sur 24, sept jours par semaine, sur plusieurs plateformes et dans plusieurs formats : radio, télévision, Internet, information continue, bulletins de nouvelles, émissions d’actualités ou d’affaires publiques. Le fonctionnement y est nécessairement complexe et les reportages y prennent différentes formes : entrevue, compte-rendu en direct, reportage monté, manchette, nouvelle brève, article, etc.

Il faut donc comprendre qu’un sujet comme la Commission Charbonneau, qui en plus se déroule sur plus d’un quart de travail, est traité à Radio-Canada par plusieurs reporters, rédacteurs, réviseurs, secrétaires de rédaction, animateurs, intervieweurs. Ce qui, évidemment, multiplie les risques d’erreur. Dans le cas qui nous occupe, l’animatrice Geneviève Asselin a lu des textes qui ont été écrits par d’autres journalistes.

La plaignante dit avoir entendu une manchette erronée avant 19 heures sur les ondes du RDI; elle soutient avoir entendu la même après 20 heures. Elle affirme aussi que le titre de l’article de Radio-Canada.ca sur le témoignage de M. Durocher comportait la même erreur que la manchette du RDI.

Les journalistes de Radio-Canada sont tenus de respecter les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de la société publique. Une des valeurs de base définies dans l’introduction de ces NPJ porte précisément sur l’exactitude. Voici ce qu’on y lit :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Établissons d’abord une chose : le témoin André Durocher n’a effectivement jamais avoué à la Commission Charbonneau qu’il avait participé ou mis en place un système de collusion. Il a bien admis, toutefois, avoir échoué dans sa tentative de le faire.

J’ai recherché et trouvé les manchettes ou nouvelles brèves dont parle la plaignante, et aussi celles que cite M. Dallaire dans sa réponse.

En voici les textes, leur format, et l’heure de leur diffusion. J’ai souligné les passages pertinents.

  • Bulletin de manchettes RDI express de 18 h 28; lu par l’animatrice Geneviève Asselin : « L’entrepreneur André Durocher admet avoir eu recours à la collusion pour les contrats publics des villes au nord de Montréal. »
  • Bulletin de manchettes RDI express de 19 heures; lu par l’animatrice Geneviève Asselin : « L’entrepreneur André Durocher admet avoir eu recours à la collusion pour les contrats publics des villes au nord de Montréal. »
  • Bulletin de nouvelles brèves RDI en direct de 20 heures; lu par l’animatrice Geneviève Asselin : « À la Commission Charbonneau, l’ex-entrepreneur André Durocher a relaté des tactiques déloyales dont il a été la cible pour empêcher la libre concurrence entre soumissionnaires. Étouffé par la collusion qui l’empêchait d’obtenir des contrats à Montréal et à Laval, il a même tenté d’organiser son propre système collusoire pour survivre. Sa démarche a échoué. »
  • Bulletin de manchettes RDI express de 20 h 27; lu par l’animatrice Geneviève Asselin : « L’entrepreneur André Durocher admet avoir tenté d’organiser un système de collusion dans les villes au nord de Montréal. »

Je constate donc que la plaignante a raison de dire que la manchette lue dans les bulletins de manchettes RDI express de 18 h 28 et de 19 heures était erronée. Par contre, M. Dallaire a lui aussi raison de prétendre que les textes lus en ondes par l’animatrice Geneviève Asselin après 20 heures étaient conformes aux faits.

Le texte de la manchette fautive a donc bel et bien été corrigé après deux diffusions.

À cet égard, il serait illusoire de croire qu’une opération aussi complexe que celle du RDI soit complètement à l’abri des erreurs. C’est pour cette raison que les NPJ de Radio-Canada demandent aux journalistes et aux responsables des émissions d’apporter les corrections nécessaires dès qu’ils se rendent compte qu’une erreur a été commise. C’est bien ce qui s’est produit dans ce cas-ci : une erreur a été commise, elle a été corrigée rapidement. Je considère donc que malgré l’inexactitude de la manchette diffusée deux fois, à 18 h 28 et à 19 heures, le RDI s’est conformé aux NPJ.

Reste le titre de l’article de Radio-Canada.ca : « André Durocher admet avoir cédé à l’appel de la collusion pour survivre. » À mon avis, ce titre est suffisamment imprécis pour que je le considère inexact. Et dans ce cas-ci aucune correction n’y avait encore été apportée plusieurs jours après sa publication en ligne. Il faudrait donc que ce titre soit corrigé.

Conclusion

Une manchette du RDI sur le témoignage d’un ex-entrepreneur devant la Commission Charbonneau a enfreint la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, mais elle a été rapidement corrigée comme l’exigent ces mêmes normes.

Le titre de l’article sur le même sujet, publié sur Radio-Canada.ca, contrevient lui aussi à la valeur d’exactitude. Il devrait être corrigé.

Version PDF : Révision Raccourci erroné

Pour me joindre :

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Twitter : @ombudsmanrc