Charia, laïcité et droit de réplique (Dimanche magazine)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet d’une entrevue diffusée à l’émission Dimanche magazine, le 6 novembre 2011, avec la Dre Cécile Rousseau, psychiatre de l’Université McGill attachée au CSSS de la Montagne, à propos des conflits de valeurs au sein de certaines familles d’immigrants de foi musulmane.

LA PLAINTE

La plainte de M. Michel Lincourt, qui se présente comme membre de la Coalition Laïcité Québec, porte sur l’entrevue diffusée à l’émission Dimanche magazine, le 6 novembre 2011, de l’animatrice Joane Arcand avec la Dre Cécile Rousseau, psychiatre de l’Université McGill attachée au Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de la Montagne. L’entrevue suivait un reportage illustrant les conflits de valeurs entre certaines jeunes filles de familles d’immigrants musulmans et leurs parents, et les comportements parfois menaçants ou violents de ces derniers. Dans cette entrevue, la Dre Rousseau a soutenu que la médiation entre parents et enfants par des personnalités en vue des communautés concernées, notamment des imams ou des leaders religieux, devait être l’avenue privilégiée par les services sociaux, de santé ou les écoles pour régler ce genre de conflits. Le plaignant estime que ce point de vue suscite la controverse parce qu’il remet en cause certains droits et principes reconnus et qu’il revient entre autres à appliquer la charia, la loi canonique islamique, ce qui est interdit. En conséquence, M. Lincourt a demandé qu’on lui accorde un « droit de réplique », car il estime que l’émission aurait dû faire entendre un point de vue opposé, en l’occurrence le point de vue laïque qu’il représente en tant que membre de la Coalition Laïcité Québec.

Voici un extrait de la plainte :

« (…) Parlant des conflits familiaux d’immigrants musulmans (principalement), madame Rousseau soutient qu’il ne faut pas débusquer (ou dépister?) la violence afin de ne pas traumatiser ces familles ou ces communautés; elle soutient aussi que c’est par faiblesse que les hommes musulmans violentent leur épouse ou leurs filles et qu’il faut les comprendre, que les adolescentes musulmanes peuvent sans préjudices s’affranchir facilement de leur condition familiale ou sociale et que, pour régler les conflits familiaux, il faut faire appel à la médiation assurée par des imams (entre autres). En d’autres termes, sur ce dernier point, madame Rousseau fait la promotion de la charia, ce qui est interdit au Québec et au Canada.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ses opinions, clamées haut et fort du haut de la prestigieuse tribune de Radio-Canada, sont discutables. Elles appellent une réplique sur la même tribune. Surtout dans le contexte du drame de la famille Shafia. »

M. Lincourt expose plus en profondeur ses arguments dans une lettre à la Dre Rousseau qu’il a publié sur son propre site Internet.

L’échange entre le plaignant et la direction de l’Information

C’est M. Daniel Martineau, réalisateur-coordonnateur de l’émission Dimanche magazine, qui a répondu par écrit au plaignant. M. Martineau a indiqué à M. Lincourt que Mme Rousseau avait été interviewée « non pas pour ses opinions, mais pour son expertise, en tant que spécialiste de la psychiatrie transculturelle ». Et il a ajouté :

« Il arrive qu’une personne qui s’estime lésée par un de nos reportages ou entrevues réclame que nous diffusions ses propos en guise de réplique. Sachez que nos Normes et pratiques journalistiques n’accordent pas un droit de réplique automatique. Mais nous prenons bien en note vos arguments. »

Pas du tout convaincu, M. Lincourt a répliqué :

« Vous n’avez peut-être pas invité madame Rousseau pour ses opinions mais elle ne s’est pas gênée pour les exprimer. Et ses opinions, et les pratiques que celles-ci laissent entendre, soulèvent quelques questions, pour le moins. La principale question qui réclame une réponse est celle-ci : Est-ce que le CSSS de la Montagne pratique ou encourage la pratique de la charia? C’est pourquoi je me permets d’insister : une réponse de notre part aux propos de madame Rousseau s’impose. »

Et M. Lincourt d’invoquer à l’appui de sa demande certains principes et valeurs qu’on trouve dans l’introduction des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada :

« Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

(…)

Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

M. Luc Simard, directeur des Affaires publiques à l’Information Radio, a par la suite discuté au téléphone avec le plaignant, lui réitérant essentiellement ce que M. Martineau lui avait déjà expliqué.

LA RÉVISION

M. Lincourt a cité un certain nombre de passages des NPJ pour réclamer que son point de vue et celui du laïcisme soient entendus en réplique aux propos tenus par Mme Rousseau. Il a raison de dire que les extraits des NPJ qu’il cite appellent les émissions d’information à présenter « une diversité d’opinions » et à refléter avec respect « les points de vue divergents » sur les sujets controversés. Il est également vrai que la mission du service de l’Information précise que les contenus doivent être pertinents « aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances… ».

La direction de Dimanche magazine affirme que Mme Rousseau a été interviewée en raison de son expertise en psychiatrie transculturelle; que ses propos n’étaient pas des opinions personnelles, mais un avis expert. En fait, Mme Rousseau décrivait des méthodes d’intervention sociale qu’elle, et plusieurs praticiens, considèrent souhaitables, entre autres la médiation par des membres respectés de la communauté d’origine. Cette pratique est particulièrement indiquée, disait-elle, pour des familles musulmanes aux prises avec une violence attribuable à un choc de valeurs, lorsque, par exemple, des jeunes filles veulent s’affranchir des valeurs traditionnelles. Voici un extrait pertinent de ses propos :

« La médiation entre la famille et la jeune fille peut se faire souvent à partir d’une personne significative respectée de la communauté. Dans le cas de familles musulmanes, certains imams font des médiations intéressantes. Certaines figures respectées, des grands-parents, peuvent faire aussi une médiation, des personnes qui sont respectées dans la communauté. Il faut aller chercher un médiateur qui comprend les deux côtés, qui va respecter et la société québécoise, ne pas en avoir trop peur aussi, et respecter la famille et ses valeurs, et que la famille va écouter, comme interlocuteur, entre nous et eux. Bref ne pas polariser (…). »

Je dois admettre qu’après avoir entendu cette entrevue, je suis resté sur ma faim. Non pas que j’aie douté de la qualité d’experte de Mme Rousseau, ni de la pertinence de ses propos. Seulement, j’aurais souhaité en savoir plus sur les pratiques de médiation et sur l’approche générale d’intervention qu’elle préconisait. Car dans le contexte du procès très médiatisé des parents Shafia, accusés d’avoir tué trois de leurs enfants pour une question « d’honneur », et du bruit de fond récurrent dans les médias depuis des années sur la question des accommodements raisonnables, j’ai trouvé que les propos de MmeRousseau pouvaient prêter à controverse.

J’ai donc vérifié moi-même auprès d’autres spécialistes des relations interculturelles si l’approche qu’elle a présentée faisait consensus dans les milieux concernés. Il en ressort que si elle compte bon nombre d’adeptes, elle n’est qu’une des stratégies possibles et utilisées. Mes interlocuteurs estiment qu’on doit l’employer avec précaution et doigté, notamment en s’assurant de la pertinence des organismes ou personnes retenues comme médiateurs. Mais ils m’ont aussi indiqué que cette façon d’intervenir ne faisait pas l’unanimité, que certains praticiens considèrent qu’elle peut confiner les familles concernées à leur communauté d’origine en y créant des services parallèles qui les détournent des services « officiels », freinant ainsi leur intégration. Par ailleurs, beaucoup de musulmans y sont réfractaires, soit parce qu’ils n’apprécient pas qu’un membre de leur communauté ou un religieux se mêlent de leurs problèmes; soit parce qu’ils craignent pour leur réputation.

Il aurait donc été pertinent que ces points de vue soient exprimés ou, à tout le moins, que MmeRousseau, en sa qualité d’experte, étaie ses propos des précisions et nuances dont je viens de faire part. Cela dit, je suis tout à fait conscient qu’une entrevue, même dans une émission d’affaires publiques, ne réussit pas toujours à faire le tour d’une question. On ne peut non plus exiger de l’interviewer qu’il soit plus « expert » que son expert et qu’il connaisse à fond le sujet traité jusqu’à savoir ce que son interlocuteur a omis de préciser. Par contre, j’estime que la question abordée lors de cette entrevue est toujours d’actualité et qu’elle mériterait d’être approfondie. J’en fais une suggestion; c’est à la direction de l’Information d’en disposer.

Par ailleurs, M. Lincourt soutient que le processus de médiation exposé par Mme Rousseau, entre autres par des imams, revenait à prôner l’instauration de la charia, la loi canonique islamique, et qu’en conséquence il était impératif que le « point de vue divergent », qui aurait dû être entendu sur cette question, soit celui du laïcisme. Pour les raisons que je viens d’expliquer, je considère qu’il n’y a pas eu infractions aux NPJ, même si j’aurais souhaité une discussion plus en profondeur de la question. Je souhaite tout de même préciser ceci sur la prétention du plaignant : même en admettant qu’un point de vue divergent ait été nécessaire dans le cas qui nous occupe, il est loin d’être évident que ça aurait dû être celui du laïcisme, car je suis convaincu que l’interprétation de M. Lincourt à propos de la charia est loin de faire l’unanimité. Il me semble, par exemple, que les opinions d’un intervenant du milieu ou d’un travailleur communautaire musulman opposés à l’approche de Mme Rousseau auraient été plus pertinentes dans le contexte du sujet traité.

Cela dit, chaque principe, valeur, norme ou pratique des NPJ ne peut être interprété isolément. Les NPJ constituent un ensemble dont chaque élément doit être lu en conjonction avec les autres. L’obligation de « refléter la diversité », que cite M. Lincourt à l’appui de sa demande, est un des quatre grands principes qui définissent la mission du service de l’Information dans le chapitre d’introduction des NPJ. Cependant, un autre de ces quatre principes vient préciser la portée de cette obligation en ce qu’il laisse aux émissions le choix des moyens pour la remplir, et les invite à résister aux pressions des lobbies. Je rappelle que M. Lincourt se réclame d’un courant, le laïcisme, et se présente comme membre de l’organisation Coalition Laïcité Québec, qu’on peut qualifier de lobby. Voici le principe en question :

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

Me référant à ce principe, j’ai déjà eu l’occasion dans une révision précédente d’établir que la « liberté d’expression » comme la « liberté de presse » ne se conçoivent que si les responsables d’une émission d’information ont l’entière liberté des sujets qui y sont abordés; que cette liberté relève « du jugement journalistique » qu’il leur revient « d’exercer librement et sans contrainte ». Il en va de même évidemment du choix des invités et experts appelés à commenter. Je ne vois donc pas en vertu de quoi l’émission Dimanche magazine aurait dû accorder automatiquement à M. Lincourt le droit de réplique qu’il réclamait.

Dans ses échanges avec la direction et moi-même, le plaignant a soutenu à quelques reprises que le point de vue laïque trouvait peu d’écho sur les plateformes de Radio-Canada alors qu’on y traite souvent et régulièrement des religions, de religion et de spiritualité. J’ai vérifié dans l’ensemble des émissions de radio et de télévision de Radio-Canada diffusées à travers le pays au cours des six derniers mois. J’ai constaté que le thème de la laïcité avait été abordé régulièrement durant cette période et pas seulement dans des émissions d’information. Par contre, je constate que, la plupart du temps, la question a été abordée dans le cadre de discussions plus larges sur des problématiques religieuses ou en réaction à des événements, comme des décisions portant sur le port ou l’affichage de symboles religieux, des cérémonies de prière dans des institutions publiques, etc. Ceci me permet de constater que le réflexe d’obtenir le point de vue laïque est bien ancré dans les pratiques du service de l’Information lorsque l’actualité le commande. Certaines émissions, autant en information qu’ailleurs, ont aussi abordé plus directement la question de la laïcité, souvent par des entrevues avec des écrivains, philosophes ou essayistes. Voici quelques exemples :

  • L’émission Le 21e (information radio, 24 octobre 2011), animée par Michel Lacombe, a reçu pendant une heure le philosophe français Marcel Gauchet. L’entrevue a porté en grande partie sur la laïcité;
  • L’émission Plus on est de fous, plus on lit! (radio générale, 10 et 17 octobre 2011) a présenté et discuté l’ouvrage collectif intitulé Le Québec en quête de laïcité, publié sous la direction de Normand Baillargeon et Jean-Marc Piotte;
  • L’émission Tout le monde en parle (télévision générale, 16 octobre 2011) a reçu Djemila Benhabib, qui réclame pour le Québec une charte de la laïcité, pour discuter de son dernier ouvrage Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident. Mme Benhabib a aussi été reçue à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! (13 septembre 2011);
  • L’émission C’est bien meilleur le matin (radio générale, 16 septembre 2011) a présenté une entrevue de son animateur René Homier-Roy avec le journaliste français Mathyas Lefebure sur la laïcité en France dans le contexte des prochaines présidentielles;
  • Le magazine d’actualités Le national (version estivale de Désautels, information radio, 25 juillet 2011) a présenté une entrevue de l’animateur Fréréric Nicoloff avec l’auteure française Martine Cerf, qui a coécrit avec une cinquantaine de chercheurs, d’historiens, d’avocats et de journalistes le Dictionnaire de la laïcité;
  • L’émission d’affaires publiques Second regard, qui se consacre pourtant à la spiritualité et à la pratique religieuse (information télévision, 17 juillet 2011), a présenté une entrevue de son animateur Alain Crevier avec le philosophe français Luc Ferry sur ce qu’il appelle la « spiritualité laïque »;
  • L’édition nationale de l’émission d’actualités Désautels (information radio, 23 juin 2011) a présenté une entrevue de son animateur Michel Désautels avec Guy Durand, éthicien et juriste, sur son dernier ouvrage intitulé La culture religieuse n’est pas la foi, Identité du Québec et laïcité.

Quand on constate l’ensemble de ce qui se produit sur la laïcité et les sujets afférents à cette question, il est difficile de conclure que cette matière est négligée. Les services de l’Information devraient-ils y accorder plus d’importance, en faire une couverture plus étendue? Veiller à ce qu’on lui accorde autant d’espace qu’on en donne, par exemple, à la couverture des phénomènes religieux? Le service de l’Information n’est pas à l’origine de tout ce qui se diffuse en la matière à Radio-Canada; les autres secteurs y contribuent beaucoup. Quelques exemples : la série documentaire Un siècle, des religions,diffusée en dix épisodes d’une heure à la Première Chaîne Radio en décembre dernier; le web documentaire imposant de Radio-Canada International, Moi, le musulman d’à côté, mis en ligne dernièrement; Le jour du Seigneur, la messe catholique dominicale présentée depuis des lustres le dimanche matin à la télévision de Radio-Canada. Le service de l’Information, de son côté, proposeSecond regard, une émission d’affaires publiques hebdomadaire diffusée à la télévision « sur la quête du sens, la spiritualité et la pratique religieuse ».

Les dernières données de Statistique Canada, qui datent déjà d’il y a dix ans, montrent que le Canada comptait 13 millions de catholiques en 2001; 8,6 millions de protestants; 580 000 musulmans; 330 000 juifs; et un peu moins de bouddhistes, d’hindous ou de sikhs. Mais le pays comptait aussi tout près de 5 millions de citoyens sans aucune affiliation religieuse. Et bien sûr, il faut aussi considérer que ce n’est pas parce qu’on s’identifie à une religion ou qu’on en pratique une qu’on n’est pas favorable à la neutralité de l’État, des institutions et de l’espace public ou qu’on ne défend pas le principe de la laïcité.

J’estime qu’il est légitime et normal pour l’ombudsman, comme pour l’ensemble des citoyens d’ailleurs, de soulever les questions que j’ai posées ici. Par contre, il est très clair dans mon esprit qu’il n’appartient qu’à la direction de l’Information d’y répondre, en vertu même du principe d’indépendance que j’ai évoqué plus haut.

Conclusion

L’émission Dimanche magazine n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en refusant au plaignant le droit de réplique qu’il réclamait pour réagir aux propos d’une spécialiste de la violence domestique au sein de familles musulmanes.

_________________________________________________________________________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc