Agressivité? Partisanerie? Complaisance? Le dur métier d’intervieweur (24 h en 60 min)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’entrevue effectuée le 14 mars 2012 à l’émission 24 heures en 60 minutes par Mme Anne-Marie Dussault avec M. Daniel Zizian, président-directeur général de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ).

LA PLAINTE

La plainte de M. Rosaire Couture porte sur l’entrevue de Mme Anne-Marie Dussault avec M. Daniel Zizian, président-directeur général de la CREPUQ. Cette entrevue s’est déroulée lors de l’émission 24 heures en 60 minutes du 14 mars 2012. Le plaignant reproche à la journaliste d’avoir été trop agressive avec son invité, et il affirme que cette agressivité était motivée par des considérations partisanes.

Voici quelques extraits de sa plainte :

« … après avoir maintenu une conduite agressive envers l’interviewé, Anne-Marie Dussault a essayé de l’achever en lui faisant une crise d’hystérie; d’autres disent qu’elle a pété les plombs. (…) Vous avez deviné, l’homme qui a subi l’attitude pitoyable, le 14 mars 2012, de Anne-Marie Dussault, est un fédéraliste qui œuvre dans le milieu universitaire. Le « pas chanceux » exprimait des convictions à l’opposé de celles de Anne-Marie Dussault.

(…)

Il n’y a pas de secret, Anne-Marie Dussault (avocate) est séparatiste dans l’âme (…)

(…)

Vu que Anne-Marie Dussault est séparatiste à l’os et contre que les droits de scolarité soient haussés, ce ne fut aucune surprise qu’elle pose à Martine Desjardins (la porte-parole de la Fédération étudiante universitaire du Québec) des questions complaisantes avec douceur, ton civilisé, regard complice… »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse aux griefs de M. Couture est venue de M. André Dallaire du service du Traitement des plaintes à la direction de l’Information. M. Dallaire explique au plaignant qu’il ne fait pas du tout la même lecture que lui de l’entrevue menée par Mme Dussault. Voici une partie de sa réponse :

« Cette entrevue a été menée de façon professionnelle, sur un ton ferme mais pas irrespectueux. On ne peut pas non plus déceler de complaisance dans l’entrevue suivante faite avec Martine Desjardins, présidente de la Fédération universitaire du Québec.

Nous estimons que c’est bel et bien le rôle d’un bon intervieweur de poser des questions difficiles et de s’assurer que les réponses aux questions posées seront claires et concrètes. En posant de vraies questions et en relevant les imprécisions de la part de son invité, l’intervieweur lui permet de mieux s’expliquer. Les réponses de l’invité permettent au public de bien évaluer la situation. Et si l’invité offre des réponses solides, il y a de bonnes chances que cela soit à son avantage.

Les journalistes et les animateurs des émissions d’information de Radio-Canada sont tenus à la plus stricte neutralité politique. Parce que nous avons observé attentivement leur travail pendant des années et que nous continuons de le faire, nous avons une grande confiance en nos journalistes les plus expérimentés et dans leur engagement à la neutralité. »

LA RÉVISION

Depuis le début de la crise sociale qui secoue le Québec et tire son origine du mouvement de contestation lancé par des organisations étudiantes contre la hausse des frais de scolarité décrétée par le gouvernement québécois, le bureau de l’ombudsman a reçu, et continue de recevoir, un nombre considérable de plaintes de la part des auditeurs de Radio-Canada. Nombre d’entre elles portent sur des entrevues réalisées par Mme Anne-Marie Dussault, animatrice de l’émission d’actualités du RDI, 24 heures en 60 minutes. Certains plaignants reprochent à Mme Dussault son agressivité envers les porte-parole étudiants ou les représentants du gouvernement, d’autres sa complaisance envers eux. Bref, on retrouve dans ces plaintes tout et son contraire.

La lecture de ces plaintes m’a permis de constater que la plupart des plaignants analysent le travail des journalistes, des intervieweurs en particulier, à travers le filtre de leurs propres points de vue sur le conflit. Ce n’est pas un comportement anormal, et on le constate pour tous les sujets traités en information. Toutefois, dans des situations de grande tension sociale, lorsque les positions sont très polarisées, les opinions de chacun deviennent plus tranchées et les réactions aux contenus d’information plus émotives. Ce phénomène s’observe régulièrement durant des campagnes électorales, ou des référendums, ou lorsque des questions très controversées occupent l’avant-scène de l’actualité durant une longue période de temps.

Autre constat : plusieurs auditeurs comprennent mal le rôle des journalistes. Dans sa plainte, M. Couture reproche à Mme Dussault d’avoir été agressive avec son invité, voire « hystérique », de l’avoir contredit, d’avoir défendu des positions contraires aux siennes. J’ai regardé l’entrevue avec M. Zizian et j’ai constaté que les questions posées par Mme Dussault reprenaient essentiellement les arguments mis de l’avant par les organismes et les individus qui soutiennent que les universités sont mal gérées, qu’elles paient trop cher leurs dirigeants, qu’elles gaspillent de l’argent dans des projets douteux, etc. M. Couture y voit la preuve que Mme Dussault est « séparatiste », j’y vois la preuve qu’elle joue parfaitement son rôle d’intervieweuse en opposant aux commentaires de son invité les points de vue divergents véhiculés sur les sujets abordés dans l’entrevue.

Les journalistes ne font pas les relations publiques des gens qu’ils interrogent, ils cherchent à obtenir d’eux les réponses aux questions que les gens se posent. M. Couture ne souhaitait-il pas savoir ce que les dirigeants d’universités répondent à ceux qui prétendent qu’ils font mal leur travail de gestionnaires? Qu’ils gaspillent les fonds publics? Qu’ils sont trop bien payés?

Si Mme Dussault n’avait pas posé ces questions, parfois avec insistance, il est vrai, M. Zizian n’aurait pas donné les réponses qu’il a données, fort bien par ailleurs. Et si l’insistance de l’animatrice a pu être perçue par M. Couture comme de l’agressivité, on est loin de l’« hystérie » qu’il y a vue. À mon avis, cette entrevue a été réalisée dans les règles de l’art, en tout respect de l’invité.

Quant à l’entrevue qui a suivi avec la porte-parole de la FEUQ, Mme Martine Desjardins, il est vrai que l’allure en était différente; les relances de l’animatrice étaient moins appuyées et l’échange en tant que tel moins serré. Était-ce en raison du type de réponses apportées par Mme Desjardins, précises et émaillées d’exemples spécifiques sur lesquelles il était difficile pour l’intervieweuse d’argumenter? Mme Dussault maîtrisait-elle moins bien les arguments de M. Zizian qu’elle a tenté à quelques reprises d’opposer à Mme Desjardins? C’est possible. Il faut toutefois comprendre qu’une entrevue est une joute verbale que tous ne pratiquent pas avec la même facilité, que la performance qu’on y livre dépend de plusieurs facteurs qui en établissent la dynamique : connaissance du sujet, préparation mentale et recherche, état d’esprit, position et attitude des protagonistes, etc. Et ça vaut autant pour l’intervieweur que pour l’interviewé.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas repéré la complaisance ni le « regard complice » que le plaignant a trouvés dans l’entrevue de Mme Dussault avec Mme Desjardins. Mais il est clair que lorsqu’on regarde les deux entrevues l’une après l’autre, on peut estimer qu’une des deux personnes interviewées s’en est tirée plus facilement que l’autre. Cela dit, j’ai par ailleurs vu d’autres entrevues de Mme Dussault avec les trois porte-parole étudiants, dont Mme Desjardins, qui ont été beaucoup plus, disons, mouvementées. J’ai d’ailleurs reçu un grand nombre de plaintes d’auditeurs qui estiment que Mme Dussault les avait traités trop durement.

Enfin, j’éviterai de discuter les affirmations du plaignant à l’effet que Mme Dussault était guidée dans son travail par des considérations partisanes. D’abord, parce que, je le répète, loin d’être biaisée lors de l’entrevue avec M. Zizian, Mme Dussault a su aller chercher les réponses que le public devait connaître. Ensuite, parce que les affirmations de M. Couture ne sont pas étayées et qu’elles relèvent du procès d’intention. De même, son affirmation à l’effet que l’invité de Mme Dussault, le président-directeur général de la CREPUQ, Daniel Zizian, soit « fédéraliste » est tout à fait gratuite. J’ai en effet vérifié la prétention du plaignant auprès de M. Zizian lui-même. Celui-ci affirme qu’il ne milite pour aucune option politique, le seul rôle qu’on pourrait qualifier de « partisan » qu’il ait joué étant celui de directeur de cabinet du ministre de l’Éducation François Legault au sein du dernier gouvernement du Parti québécois, il y a plus de dix ans.

Pour conclure, je dirai que j’ai choisi exprès de ne pas discuter à fond les principes et valeurs des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada qui sont visés par la plainte de M. Couture. Comme je l’ai expliqué plus haut, les plaintes ont été nombreuses depuis le début du conflit entre le gouvernement et les associations étudiantes, de sorte que j’ai déjà eu à me prononcer sur des questions semblables à celles soulevées par le plaignant. Une lecture de deux révisions, en particulier, permettrait au lecteur d’avoir une meilleure compréhension des principes journalistiques en cause. La première est intitulée Radio-Canada et le RDI font-ils la promotion de la grève étudiante? La seconde : Le service de l’Information doit-il prioriser les propos des élus? Toutes les deux sont disponibles en ligne sur le site Internet de l’ombudsman de Radio-Canada.

Conclusion

L’entrevue de Mme Anne-Marie Dussault avec M. Daniel Zizian, président-directeur général de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ), le 14 mars 2012, dans le cadre de l’émission du RDI 24 heures en 60 minutes, respecte en tous points les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radi o-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc