Affaire Duchesne : pas de preuve de conflit d’intérêts (Service de l’Information)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte du Parti libéral du Québec à propos d’un conflit d’intérêts allégué de l’ex-journaliste de Radio-Canada, M. Pierre Duchesne.

LA PLAINTE

M. Karl Blackburn, directeur général du Parti libéral du Québec (PLQ), soutient que l’ex-journaliste et analyste politique de Radio-Canada, M. Pierre Duchesne, a exercé ses fonctions alors qu’il discutait avec le Parti québécois (PQ) dans le but de se porter candidat pour ce parti lors d’éventuelles élections générales au Québec. M. Blackburn considère qu’il se plaçait ainsi en situation de conflit d’intérêts grave.

Pour mémoire, rappelons que M. Duchesne était depuis 2005 correspondant parlementaire à l’Assemblée nationale pour le service de l’Information de Radio-Canada. Depuis quelques années, il y agissait plus spécifiquement comme analyste politique. M. Duchesne a quitté son emploi à Radio-Canada le 15 juin 2012, affirmant alors vouloir se consacrer à l’enseignement et à l’écriture. Il disait aussi n’entretenir aucun « scénario de politique active ».

Le 30 juin, le journaliste du quotidien La Presse, M. Denis Lessard, écrivait que
M. Duchesne se porterait candidat pour le PQ dans le comté de Borduas. Il ajoutait qu’une source, qu’il n’identifiait pas, lui avait confié que le PQ réservait, dès le mois de mars 2012 (« il y a trois mois »), le comté de Borduas « à un candidat vedette de Radio-Canada ».

Le 3 juillet, le journaliste de La Presse Canadienne, M. Martin Ouellet, écrivait qu’une source sûre au sein du PQ lui avait affirmé « que des discussions avaient été entamées avec M. Duchesne en début d’année ».

Le 5 juillet, la chef du PQ, Mme Pauline Marois, annonçait officiellement que M. Duchesne serait effectivement candidat pour son parti dans la circonscription de Borduas. Elle soutenait toutefois que les discussions avec sa nouvelle recrue n’avaient commencé qu’après son départ de Radio-Canada.

Le lendemain, 6 juillet, M. Duchesne confirmait à son tour en point de presse qu’il faisait le saut en politique pour le PQ. Et il affirmait lui aussi n’avoir eu aucune discussion sur son entrée en politique avec le PQ avant sa démission comme journaliste de Radio-Canada.

S’appuyant sur les articles de MM. Lessard et Ouellet, le directeur général du PLQ, M. Karl Blackburn, écrit :

« L’idée qu’une figure importante de l’information ait été en onde à critiquer les partis politiques alors qu’elle avait elle-même la volonté d’en découdre comme candidat lors d’une élection est extrêmement troublante et soulève des doutes sur son éthique et son impartialité. »

M. Blackburn ajoute que bien avant l’annonce de son entrée en politique, M. Duchesne était une figure controversée de l’information. Voici ce qu’il affirme à ce sujet :

« Dans les semaines qui ont précédé la campagne électorale de 2007, des rumeurs voulant qu’il fasse le saut en politique active se sont faites tenaces. Lors de la campagne de 2008, son travail de couverture a également fait l’objet de plaintes qui ont été, selon nos informations, sources importantes de préoccupation à Radio-Canada. »

Le plaignant indique aussi qu’un autre journaliste aurait confié au PLQ avoir été au courant depuis longtemps que M. Duchesne serait candidat pour le PQ, mais « ne pas l’avoir divulgué par respect pour lui ».

À l’appui de sa démonstration, M. Blackburn cite également le chroniqueur du Journal de Montréal, M. Richard Martineau, qui écrivait sur son blogue :

« C’est confirmé : l’ex-journaliste de Radio-Canada Pierre Duchesne fera bel et bien le saut au PQ. Pas étonnant : sa couverture de la crise étudiante semblait avoir été écrite par l’attaché de presse de Pauline Marois. »

Il cite aussi la chroniqueuse du Toronto Star, Mme Chantal Hébert, qui écrivait, dans un échange sur Twitter :

« Difficile d’imaginer une situation qui corresponde davantage à celle d’un conflit d’intérêts quel que soit l’angle. »

M. Blackburn en conclut que M. Pierre Duchesne a enfreint le principe d’indépendance, la valeur d’intégrité, et les normes sur les conflits d’intérêts, tels que définis dans les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse du service de l’Information est venue de son directeur général, M. Michel Cormier. En voici l’essentiel :

« Vous alléguez que Pierre Duchesne, alors qu’il était à l’emploi de Radio-Canada comme journaliste et analyste politique, se serait trouvé dans une situation de conflit d’intérêts parce qu’il aurait exercé ses fonctions alors qu’il était en discussion avec le Parti québécois dans le but d’être candidat lors des prochaines élections générales.

Jamais, la direction de l’Information à Radio-Canada n’a eu d’indication probante provenant d’une source tierce que monsieur Duchesne s’était placé en situation de conflit d’intérêts et qu’il aurait été en délinquance à l’égard de nos Normes et pratiques journalistiques. Jamais monsieur Duchesne lui-même ne nous a informés de quelconques démarches qu’il aurait entreprises avec le Parti québécois dans le but que vous mentionnez dans votre plainte ou dans tout autre but partisan. »

LA DEMANDE DE RÉVISION DU PLAIGNANT

Cette réponse n’a pas satisfait le plaignant qui m’a demandé de réviser le dossier.

Dans sa demande de révision, M. Blackburn prend note du fait que la direction de l’Information de Radio-Canada affirme ne pas avoir été informée par M. Duchesne des discussions qu’il aurait eues avec le PQ alors qu’il était encore journaliste. Mais il souligne que cela ne signifie pas que de telles discussions n’ont pas eu lieu.

« (…) nous estimons, écrit-il, que la vérification devrait également être faite auprès de monsieur Duchesne lui-même.

Cela s’impose d’autant plus que M. Duchesne et les représentants du Parti québécois ont laissé planer d’importants doutes sur la date et la nature des premiers contacts entre monsieur Duchesne et le Parti québécois. »

M. Blackburn ajoute que, de toute façon, la plainte « porte davantage sur la substance du travail journalistique de monsieur Duchesne et sur la situation de conflit d’intérêts dans laquelle il s’est placé alors qu’il était journaliste à la SRC sans égards au fait qu’il ait ou n’ait pas communiqué ses intentions à son employeur ».

« Pour traiter notre plainte adéquatement, conclut-il, nous ne voyons pas comment vous pouvez vous abstenir de visionner les reportages de monsieur Duchesne de l’année 2012. Nous pensons également que vous devriez consulter ses interventions sur le réseau social Twitter. »

LA RÉVISION

Les règles d’éthique

Les NPJ de Radio-Canada sont édifiées sur quatre grands principes et cinq valeurs. Le principe d’indépendance et la valeur d’intégrité traitent directement du conflit d’intérêts. Voici comment les NPJ les définissent :

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions.

Intégrité

La confiance du public est notre capital le plus précieux. Nous évitons de nous placer en situation de conflit d’intérêts réel ou potentiel. Cela est essentiel au maintien de notre crédibilité. »

Les NPJ contiennent aussi des articles spécifiques sur la gestion des conflits d’intérêts. Il en va de même de la politique institutionnelle de Radio-Canada qui s’applique à tous ses employés. On doit en retenir qu’un journaliste, comme tout autre employé de la société, ne doit pas entretenir de conflit entre ses intérêts personnels et ses obligations professionnelles. Il est aussi tenu de révéler à ses supérieurs toute situation de conflit d’intérêts potentiel ou réel.

Sur l’allégation de conflit d’intérêts

M. Blackburn affirme essentiellement que M. Pierre Duchesne était en conflit d’intérêts lorsqu’il travaillait pour Radio-Canada et que, conséquemment, il n’a pu faire son travail de journaliste de manière impartiale.

Pour être bien clair, et au risque d’être redondant, il y a conflit d’intérêts lorsque les faits permettent d’établir qu’une personne pourrait, même si elle ne le fait pas, défendre ou favoriser des intérêts qui sont en contradiction avec les objectifs de sa charge ou les intérêts de son employeur.

La question clé est donc de savoir si le journaliste Pierre Duchesne était en conflit d’intérêts, potentiel ou réel. Pour y répondre, il faut déterminer non seulement s’il a eu des discussions avec le PQ en vue de son éventuelle candidature alors qu’il travaillait encore pour Radio-Canada, mais s’il a accepté lors de ces discussions de se porter candidat et donc d’adhérer aux intérêts du PQ.

Se basant surtout sur deux articles de journaux qui citent des sources non identifiées, le plaignant prétend que M. Duchesne était effectivement en conflit d’intérêts. Le principal intéressé et les autorités du PQ affirment que les discussions entre eux ont été entreprises après la démission de M. Duchesne de Radio-Canada.

Dans sa plainte, M. Blackburn écrit :

« Deux journalistes, de deux médias distincts, ont obtenu de deux sources la confirmation que Pierre Duchesne était, alors qu’il œuvrait comme journaliste et analyste, en discussion avec le Parti québécois depuis plusieurs mois (…). »

Je n’arrive pas aux mêmes conclusions que M. Blackburn. D’abord parce que la source citée par M. Denis Lessard du quotidien La Presse, dans son article du 30 juin, ne nomme jamais spécifiquement M. Pierre Duchesne. Voici l’extrait pertinent de l’article de M. Lessard :

« Selon les informations obtenues par La Presse, la direction du PQ a prévenu il y a trois mois l’ex-députée bloquiste Carole Lavallée, pressentie dans Borduas, que la circonscription était réservée « à un candidat-vedette de Radio-Canada. » »

Quant à M. Martin Ouellet, de La Presse Canadienne, voici ce qu’il écrivait le 3 juillet :

« (…) une source sûre au sein du parti [le PQ] a confié à la Presse Canadienne que des discussions avaient été entamées avec
M. Duchesne « en début d’année ».»

Rien ne permet d’établir que la source non identifiée, citée par le journaliste
Martin Ouellet, n’est pas la même que celle que M. Lessard citait quatre jours plus tôt, ou que cette source n’a pas obtenu son information par le même canal.

Cela dit, seuls MM. Lessard et Ouellet connaissent ces sources qui ont par ailleurs choisi de demeurer anonymes. M. Duchesne et Mme Marois ont tous les deux nié les affirmations de ces sources. Le plaignant estime que leurs propos étaient confus. J’ai donc vérifié moi-même auprès de M. Duchesne. Celui-ci m’a assuré qu’il n’avait eu aucun contact ou discussion avant le 15 juin, date de son départ de Radio-Canada, avec quelque représentant que ce soit du PQ portant sur son éventuelle candidature. J’ai obtenu la même réponse des représentants du PQ avec lesquels je me suis entretenu.

Je ne vois donc pas comment, sur la foi de ces seuls éléments, je pourrais conclure que le journaliste Pierre Duchesne s’était placé en situation de conflit d’intérêts alors qu’il travaillait encore pour Radio-Canada.

Il en va de même des brèves opinions exprimées par les chroniqueurs Richard Martineau, du Journal de Montréal, et Chantal Hébert du Toronto Star, que M. Blackburn évoque à l’appui de sa plainte. Des opinions, si tranchées et légitimes soient-elles, demeurent des opinions si elles ne sont pas étayées par des faits. D’ailleurs, quelques jours après le message Twitter de Mme Hébert cité par M. Blackburn, soit le 6 juillet, celle-ci écrivait une chronique complète dans le Toronto Star sur le passage de Pierre Duchesne en politique; ses propos y étaient plus nuancés et, selon ma compréhension du texte, je n’ai pas lu qu’elle concluait que le journaliste Pierre Duchesne s’était retrouvé en conflit d’intérêts.

Dans sa plainte, M. Blackburn écrit aussi qu’un autre journaliste, qu’il n’identifie pas, a confié au PLQ qu’il savait « depuis longtemps » que M. Duchesne serait candidat pour le PQ. Ce journaliste, ajoute-t-il, n’a pas diffusé cette information « par respect » pour M. Duchesne. Ici encore, je ne suis pas en mesure de vérifier l’identité du journaliste en question, ni l’existence ou la qualité de sa ou de ses sources, ni la nature ou la substance des confidences qui lui auraient été faites. Quoi qu’il en soit, ce « ouï-dire » ne peut aucunement constituer une preuve.

Le plaignant fait également état de rumeurs qui avaient déjà circulé avant la campagne électorale de 2007 voulant que M. Duchesne se lance dans l’arène politique. Cinq ans plus tard, M. Duchesne était toujours journaliste.

Des rumeurs ne sont pas des faits, et elles sont faciles à lancer. S’il fallait conclure au conflit d’intérêts chaque fois qu’une rumeur circule sur un politicien ou sur un journaliste politique, il n’y aurait plus beaucoup de politiciens dans les parlements ni beaucoup de journalistes pour couvrir la politique.

Sur l’allégation de partialité

En fin de compte, M. Pierre Duchesne a bien fini par faire le saut en politique, mais alors qu’il avait déjà démissionné de Radio-Canada. Sachant maintenant qu’il adhère au PQ, on peut logiquement conclure qu’il était au moins sympathique aux idées de ce parti lorsqu’il était journaliste. Toutefois, cela n’implique pas qu’il ait exercé ses fonctions avec partialité.

Au fil des ans, des auditeurs se sont plaints du travail de M. Duchesne, le jugeant partial. En 2007, M. Duchesne s’était vu confier la couverture de l’Action démocratique du Québec (ADQ), alors l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale. En juillet 2008, ce parti s’est plaint à l’ombudsman d’alors, Mme Julie Miville-Dechêne, de plusieurs reportages de M. Duchesne, les jugeant trop critiques et injustes à son endroit. L’ADQ s’est contentée de la réponse reçue de la direction de l’Information et n’a donc jamais saisi l’ombudsman du dossier. Ce fut la seule plainte logée cette année-là au bureau de l’ombudsman contre M. Duchesne.

Depuis 2005, année de son entrée en fonction comme correspondant parlementaire, et jusqu’à son départ de Radio-Canada le 15 juin 2012, M. Duchesne a fait l’objet de 17 plaintes à l’ombudsman. Comme le veut la procédure, elles ont toutes été acheminées pour réponse au service de l’Information. La moitié de ces plaintes portait sur des questions d’impartialité. C’est peu, considérant que M. Duchesne intervenait souvent et régulièrement en ondes et qu’il agissait depuis quelques années comme analyste politique, une fonction délicate qui l’amenait à commenter à peu près tous les événements de la vie politique québécoise. Un seul plaignant a demandé une révision du dossier à l’ombudsman, et celui-ci (moi-même, en l’occurrence) a jugé qu’il n’y avait pas eu infraction aux NPJ. En fait, M. Duchesne n’a pas fait l’objet de plus de plaintes que d’autres journalistes vedettes de Radio-Canada.

On l’a dit souvent : les journalistes ne sont pas désincarnés. Ils ont des valeurs et des opinions personnelles, comme chaque citoyen. Ils doivent cependant en faire abstraction dans l’exercice de leurs fonctions. Les NPJ sont claires et exigeantes à cet égard : en vertu de la valeur d’impartialité, les journalistes de Radio-Canada doivent exercer leur jugement professionnel en se fondant « sur des faits et sur l’expertise ». Et ils ne doivent pas défendre « un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public », ni exprimer « leurs opinions personnelles ». Enfin, ils sont tenus d’offrir au public « les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public ».

Plusieurs auditeurs ont vu dans l’entrée de Pierre Duchesne en politique la preuve de la partialité qu’ils croyaient ou disaient avoir constatée dans son travail, ou même dont ils s’étaient déjà plaints. Comme je viens de l’expliquer, l’un n’est pas nécessairement la conséquence de l’autre. On ne peut juger ses reportages partiaux a posteriori du simple fait qu’on sait maintenant qu’il éprouvait sans doute de la sympathie pour le PQ au moment où il les a faits.

La direction de l’Information a déjà eu l’occasion de faire savoir qu’en ce qui la concerne M. Duchesne avait fait son travail de journaliste en respectant les NPJ. Rien ne nous a permis, à mes prédécesseurs et moi, de conclure le contraire lorsque nous avons dû nous pencher sur le travail du journaliste Pierre Duchesne à la suite des plaintes dont il a fait l’objet. Je ne vois pas pourquoi je me lancerais maintenant dans l’exégèse des centaines, voire des milliers de reportages et d’analyses qu’a produits M. Duchesne à titre de journaliste politique depuis 2005, ni même de sa production depuis le début de l’année.

Conclusion

Rien n’empêchera le plaignant ou qui que ce soit de se faire sa propre idée sur les questions qui m’ont été soumises. Après tout, nous sommes dans le domaine de l’opinion et de la perception, et sur le terrain de la politique.

Toutefois, je constate que les éléments de ce dossier qui ont été rendus publics, qui m’ont été présentés, ou dont j’ai moi-même pris connaissance, ne sont pas probants.

Rien ne me permet de conclure que M. Pierre Duchesne s’était placé en situation de conflit d’intérêts lorsqu’il travaillait encore pour Radio-Canada, ni qu’il a autrement enfreint ses Normes et pratiques journalistiques.

Version PDF : Pierre Duchesne conflit intérêts

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