Voix juives indépendantes (Enquête)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que Radio-Canada a induit en erreur le public, en qualifiant Voix juives indépendantes Canada d’organisme de défense des droits de la personne et en ne précisant pas que le député bloquiste Richard Nadeau a des sympathies pour la cause palestinienne.

J’ai conclu que le reportage de l’émission Enquête, diffusé le 10 février 2011, intitulé À la droite de Harper, ne respecte pas la norme d’exactitude sur un aspect précis : la présentation du groupe Voix juives indépendantes.

Exception faite de cette erreur, le reportage respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

M. David Ouellette, du Comité Québec-Israël (un groupe de pression favorable à Israël), m’a fait parvenir cette plainte :

« La journaliste Brigitte Bureau a qualifié l’organisation Voix juives indépendantes (VIJ) d’organisme des droits de la personne (Enquête, 10 février 2011). Il est pour le moins étonnant, voire décevant qu’une journaliste d’enquête se contente de reprendre à son compte la présentation de soi d’un organisme sans regarder de plus près ses activités et ses prises de position.

Un bref survol de son site web révèle que VIJ est en fait un petit groupe de pression engagé dans des activités de lobbying auprès du gouvernement du Canada, des partis politiques, des médias, des universités, de syndicats et de groupes ecclésiastiques.

Le caractère des activités de VIJ est ouvertement antisioniste. En témoigne, notamment, son parrainage de la « Semaine de l’apartheid israélien », une activité organisée annuellement par des organisations de gauche, arabes et musulmanes sur les campus du pays qui assimile le sionisme, soit le mouvement de libération nationale du peuple juif, à une forme de racisme, à l’instar de la résolution 3379 de l’Assemblée générale de l’ONU révoquée en 1991. En fait aussi foi sa promotion du boycott économique, culturel et scientifique de l’État d’Israël pour cause d’ « apartheid ».

VIJ est si virulemment antisioniste qu’elle a enjoint Amnistie Internationale de retirer son soutien à un concert de Leonard Cohen en Israël dont les revenus devaient être versés au profit de programmes de coopération israélo-palestinienne et s’est porté à la défense de la Fédération Canado-Arabe, un groupe de pression qui glorifie des organisation terroristes islamistes telles que le Hamas, le Djihad islamique palestinien et le Hezbollah.

De plus, sa fondatrice, porte-parole et ancienne co-présidente Diana Ralph soutient que les attentats du 11 septembre étaient le fruit d’un complot entre les États-Unis et Israël pour « prendre contrôle de l’Eurasie, et ainsi, du monde entier » dans l’ouvrage conspirationniste The hidden history of 9-11-2001 édité par Paul Zermebka. Diana Ralph, dont l’organisation rejette la notion que la critique d’Israël puisse en aucun cas être motivée par la haine des Juifs, a défendu le discours du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à « Durban II » (Forum antiraciste de l’ONU, Genève 2009), pourtant dénoncé comme un « discours haineux » par la France, comme « antisémite » par la Grande-Bretagne, comme une « banalisation » de l’Holocauste par le Brésil et comme « extrémiste et inacceptable » par le Vatican. Il faut dire que lorsqu’elle a voulu servir de caution à un présumé terroriste islamiste et l’héberger chez elle, une juge de la Cour Fédéral a conclu que « le jugement de Mme Ralph est embrouillé par ses convictions politiques ».

Nous ne contestons nullement la liberté de Radio-Canada de donner la parole à des militants antisionistes. Toutefois, en présentant le groupe de pression antisioniste VIJ comme une organisation de défense des droits de la personne, Radio-Canada accorde à ses critiques la crédibilité généralement réservée aux organisations humanitaires et induit son public en erreur. Cette fausse représentation de militants antisionistes à l’antenne de Radio-Canada n’est pas sans rappeler la présentation du groupe antisioniste Palestiniens et Juifs unis (PAJU) à Une heure sur terre (16 janvier 2008) comme une organisation « à la recherche de solutions », description que vous aviez jugée inappropriée à la lumière des positions anti-israéliennes du PAJU.

Les interventions du député du Bloc Québécois Richard Nadeau nous paraissent problématiques pour des raisons semblables. M. Nadeau a bien entendu droit à ses opinions et il est parfaitement légitime pour Radio-Canada d’interviewer un membre du Parlement sur la politique moyen-orientale du gouvernement du Canada. Or, ce que le reportage ne dit pas, c’est que M. Nadeau n’est pas seulement critique de la politique israélienne du gouvernement, mais qu’il est un énergique détracteur d’Israël. Depuis qu’il est rentré d’un voyage en Cisjordanie et à Gaza « la rage au cœur » en août 2009, M. Nadeau multiplie ses présentations sur l’ « apartheid » israélien, notamment lors d’activités organisées ou endossées par VIJ et d’autres groupes antisionistes impliqués dans la campagne de boycott d’Israël. Tant et si bien que l’Association al-Hidaya du Centre communautaire musulman de Montréal (mosquée sympathisante du Hezbollah selon l’auteur canadien Tarek Fatah et active dans la campagne de boycott d’Israël) lui a remis sa plaque d’appréciation lors de sa journée annuelle de commémoration des « martyrs de la résistance libanaise » (Sada al-Mashrek, 7 septembre 2010 pp. 1, 11, 36 et Radio-Canada, 3 septembre 2010).

Dans le contexte d’un reportage sur l’influence de groupes de pression religieux sur le gouvernement et ses politiques, le public d’Enquête méritait de savoir que ce critique de la politique moyen-orientale du Canada est lui-même fortement engagé en faveur d’une des deux parties au conflit israélo-palestinien et qu’il ne rechigne pas à accepter un prix décerné par une organisation politico-religieuse extrémiste. »

M. Pierre Sormany, directeur des émissions d’affaires publiques, a transmis cette réponse au plaignant :

« (…) Nous avons pris bonne note de vos critiques qui visent la présentation du groupe Voix Juives indépendantes et le témoignage du député Richard Nadeau.

Le groupe Voix juives indépendantes se présente comme un groupe de défense des droits humains. Il est formé de juifs canadiens qui se sont donné comme mandat de promouvoir une résolution juste et équitable au conflit israélo-palestinien et un respect des droits humains. Sa critique des politiques israéliennes l’a souvent amené à prendre position envers les droits des palestiniens et à appuyer effectivement une politique de sanctions à l’égard d’Israël. Cependant, prendre position contre les politiques d’Israël n’est pas en contradiction avec la mission du groupe de respect des droits humains.

Quand au député du Bloc Québécois, Richard Nadeau, il a participé à ce reportage à titre de député, invité à une réception donnée par le groupe évangélique au Parlement. Il est un témoin tout aussi crédible que ses collègues qui y participaient. Il a fait un compte rendu des thèmes abordés par le groupe lors de cette rencontre. D’autres sources ont corroboré ses propos.

Nous connaissons les positions critiques de M. Nadeau à l’égard des politiques d’Israël. De retour d’un voyage au Proche-Orient, il a dénoncé les conditions de vie des Palestiniens. M. Nadeau a droit à son opinion sur le sujet. Il n’en est pas moins apte à témoigner de ce qu’il a entendu au cours de la réception donnée par les évangéliques.

Soyez assuré, M. Ouellette, que ni notre journaliste, Mme Bureau, ni sa réalisatrice, ni notre équipe éditoriale n’entretiennent le moindre préjugé négatif face aux personnes de culture juive ou aux citoyens de l’État d’Israël. Les politiques de ce pays ne faisaient du reste pas partie du sujet mis en cause dans le reportage, qui portait sur le « lobby » de certains groupes évangéliques auprès du gouvernement canadien. (…) »

LA RÉVISION

La plainte porte sur la façon de présenter deux entrevues dans l’enquête de Radio-Canada, et non sur la thèse principale du reportage qui documente les tentatives d’influence des évangélistes sur les députés conservateurs et le gouvernement Harper.

Deux normes journalistiques de Radio-Canada doivent être prises en considération dans l’évaluation de la plainte. La première est d’ordre général :

« Exactitude : nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. »

La norme ci-dessous est plus spécifique. Elle explique l’importance de donner suffisamment de contexte et de précisions sur les positions passées ou sur les affiliations d’un invité ou d’un commentateur pour que le public puisse évaluer la crédibilité de son point de vue :

« Invités et commentateurs : (…) Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers. »

Voix juives indépendantes Canada

La journaliste Brigitte Bureau a choisi d’interviewer Terry Greenberg pour son reportage, un ancien diplomate, qui est membre d’un groupe appelé Voix juives indépendantes Canada (VJI).

M. Greenberg est critique des positions pro-Israël du premier ministre Stephen Harper. Le choix des invités, dans les émissions de Radio-Canada, relève du principe de la liberté de presse, protégé par la Charte canadienne des droits et libertés. Ce n’est pas le choix de cet invité qui est en cause, mais la façon de présenter le groupe auquel il appartient.

La journaliste décrit VJI comme un « organisme de défense des droits de la personne ». Brigitte Bureau m’explique qu’elle a eu des conversations avec des porte-parole de ce groupe, afin d’évaluer sa crédibilité. Elle ajoute qu’elle n’a pas perçu d’antisémitisme ni même d’antisionisme dans leurs propos. Mme Bureau précise que, dans la première version de son reportage, la présentation de ce groupe était plus détaillée, mais qu’elle a dû la réduire à sa plus simple expression par manque de temps. Elle estime tout de même que les mots qu’elle a choisis pour définir VJI correspondent à la réalité.

Étant donné l’énorme fossé qui sépare le camp favorable à la cause palestinienne et celui favorable à la cause israélienne, la définition retenue par Radio-Canada pour présenter VJI est trop vague. J’ai lu les articles, les prises de positions du groupe sur son site web. VJI n’est pas un organisme présent sur le terrain qui constate les violations des droits de la personne comme l’est, par exemple, Amnistie Internationale, qui mène des enquêtes pour vérifier la véracité des allégations. VJI Canada correspond plutôt à la définition classique d’un groupe de pression, dans la mesure où ses interventions sont de nature politique. VJI fait partie des organisations favorables à une campagne internationale de boycottage, de désinvestissement et de sanctions à l’endroit de l’État d’Israël. VJI participe et appuie la Semaine nationale contre l’apartheid israélien, qui est un événement politique et idéologique de militants pro-palestiniens. Dans son site web, VJI précise qu’il regroupe des membres sionistes et antisionistes. VJI écrit qu’« être critique des politiques israéliennes ou remettre en question la légitimité de l’existence d’un État juif n’est pas l’équivalent de favoriser la destruction physique de l’État (…) ». VJI ajoute que la liberté d’expression inclut le droit d’appuyer ou non Israël, « un État ethnocratique qui privilégie les Juifs en imposant une discrimination brutale et en utilisant une violence systématique envers sa population indigène et ses voisins ». Je n’ai repéré aucun commentaire antisémite dans le site de VJI.

La liberté d’expression étant une valeur fondamentale au Canada, VJI a toute la latitude nécessaire pour dénoncer de façon virulente Israël. Toutefois, comme diffuseur de presse, Radio-Canada ne peut pas s’en tenir à la définition que les groupes s’attribuent (voir à ce sujet les réflexions de l’ombudsman sur le groupe Palestiniens et Juifs Unis (PAJU) dans la révision d’Une heure sur Terre) : soit, dans le cas de VJI Canada : « une organisation nationale des droits humains, créée en 2008, [qui] a comme mandat de promouvoir une résolution juste et équitable au conflit israélo-palestinien. »

Ne pas préciser que ce groupe se préoccupe exclusivement des droits des Palestiniens est une omission difficilement défendable. VJI a bien sûr la liberté de choisir sa mission et la cause qu’il défend, mais il faut que cette orientation soit claire pour les téléspectateurs.

Il n’est pas question non plus d’ignorer la réalité sur le terrain : il y a un déséquilibre flagrant entre les moyens et les conditions de vie des Israéliens et des Palestiniens. Ce conflit a fait beaucoup plus de victimes dans le camp palestinien. Mais rien n’est complètement noir ou blanc dans cette région du monde, et les dirigeants, qu’ils soient Israéliens ou Palestiniens, ont fait, au fil des ans, des erreurs qui ont coûté cher à leurs populations. VJI n’est pas un groupe qui dénonce les dérapages dans les deux camps. Les violations des droits des Palestiniens par le Hamas ne sont pas relevées dans le site web de VJI. Quand on parcoure les articles récents sur ce site, parus après la diffusion du reportage, on constate que VJI rapporte, le 24 mars 2011, la mort de huit Palestiniens, tués par des tirs israéliens à Gaza, mais passe sous silence l’attentat à la bombe du 23 mars 2011 à Jérusalem. À titre comparatif, Amnistie Internationale a dénoncé l’attentat en Israël et la mort des huit Palestiniens. Amnistie Internationale évite toute prise de position idéologique, ce qui fait de cet organisme d’abord et avant tout un organisme de défense des droits de la personne sur le plan universel (ce qui n’exclut pas qu’il soit aussi un groupe de pression).

Pour être exacte, la présentation de VJI aurait dû au moins préciser que cet organisme défendait les droits des Palestiniens, et idéalement qu’il s’agissait d’un groupe de pression.

L’entrevue du député Richard Nadeau

Le reportage passe sous silence que le député du Bloc, Richard Nadeau, est co-président de l’Association parlementaire d’amitié Canada-Palestine et qu’il est favorable à la cause palestinienne. Il aurait été souhaitable de préciser la sympathie du député. Il s’agit d’une omission, mais qui n’est pas significative dans le contexte de cette entrevue.

Voici pourquoi : la norme journalistique demandant de préciser les affiliations des invités est destinée à aider le public à mieux comprendre leur « point de vue ». Or, dans ce cas-ci, Richard Nadeau ne donne pas son point de vue. Il rapporte ce qu’il a entendu au cours d’une réception. Il a assisté à une rencontre de militants évangélistes où la caméra de Radio-Canada n’a pas été admise. Brigitte Bureau avait d’autres sources fiables qui lui ont permis de confirmer que le député Richard Nadeau rapportait fidèlement ce qui y avait été dit. Si la journaliste ne s’était basée que sur le seul témoignage du député bloquiste pour rendre compte de ce qui s’était dit lors de la réception, il aurait fallu impérativement qu’elle qualifie sa source de favorable à la cause palestinienne, car les souvenirs du parlementaire auraient pu être teintés par ses sympathies. Mais ce n’est pas le cas.

D’ailleurs, l’opposition de Richard Nadeau au message des évangélistes sur la moralité, l’avortement et Israël est facile à décoder quand on l’entend dire : « Je dois vous avouer que je me trouvais pas mal seul sur mon île en tant que parti politique. » De plus, le préjugé favorable du Bloc québécois envers les Palestiniens est du domaine public.

Le plaignant estime enfin que Richard Nadeau était mal placé pour dénoncer un prix décerné par des évangélistes à Stephen Harper puisque le député a lui-même reçu un prix d’une association musulmane qui aurait, selon un auteur, des liens avec le Hezbollah. Encore une fois, le député rapporte qu’on a parlé lors de la réception de ce prix décerné à M. Harper, mais il ne dénonce ni ne critique cet événement. Le fait que Richard Nadeau ait reçu un prix d’une association controversée aux yeux de certains ne m’apparaît pas pertinent, étant donné le rôle qu’il joue dans le reportage. Je n’ai d’ailleurs pas pu confirmer ou infirmer les rumeurs de liens entre l’association musulmane en question et le Hezbollah.

Conclusion

Le reportage de l’émission Enquête, intitulé À la droite de Harper, ne respecte pas la norme d’exactitude sur un aspect précis : la présentation du groupe Voix juives indépendantes Canada.

Exception faite de cette erreur, le reportage respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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