Syndrome fatigue chronique (La facture)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que le reportage de l’émission La facture sur les démêlés d’une chauffeuse d’autobus, apparemment atteinte du syndrome de la fatigue chronique, avec une compagnie d’assurance était « complaisant et tendancieux ». Le plaignant, qui est médecin, juge également que ce reportage, diffusé le 23 novembre 2010, cherchait à le discréditer et à entacher sa réputation.

Rien n’empêchait La facture de révéler l’identité du médecin qui avait signé la contre-expertise médicale à l’origine de la suspension des prestations d’invalidité d’une assurée. Il n’y a pas eu d’insistance indue sur l’identité de ce médecin.

Le reportage respecte dans son ensemble les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le Dr Bernard Bissonnette a porté plainte à mon bureau à la suite de la diffusion d’un reportage de l’émission La facture, dans lequel son nom apparaît à l’écran :

« Le 23 novembre dernier, l’émission La Facture diffusait un reportage faisant voir une dame présumément atteinte du syndrome de la fatigue chronique/fibromyalgie. Ce reportage complaisant et tendancieux, marqué d’inexactitudes (la rencontre avec madame a duré 70 minutes et non 40 comme allègue Mme Chantal Richard sans compter les deux heures nécessaires à la préparation du dossier et à la dictée du rapport), ne visait de toute évidence qu’à m’épingler. J’avais agi, en mai 2008, à titre de médecin expert rhumatologue indépendant mandaté par Desjardins Sécurité Financière, dans ce dossier. A la suite de cette évaluation, je n’avais pas retenu les diagnostics invoqués comme pouvant justifier le prolongement de l’invalidité. En conséquence, l’assureur avait décidé de ne plus verser les prestations à Mme Richard. D’où le litige, judiciarisé jusqu’à ce jour. C’est la raison pour laquelle notre directeur médical (celui de Médigestal ) m’avait déconseillé d’en discuter avec les journalistes, Mme Normand ayant contacté notre bureau en mai dernier.

L’équipe de la Facture n’a manifestement pas retenu notre argumentaire et est allée de l’avant. La dernière page du rapport d’expertise est diffusé à deux reprises et mon nom y apparaît en gros plan. Et souligné au crayon vert fluo de surcroît !! Cette démonstration superflue n’apportait rien au propos et ne visait manifestement qu’à me discréditer et entacher ma réputation. Je pratique la Rhumatologie depuis 30 ans et je n’ai jamais nié le diagnostic de fibromyalgie et sa nécessité thérapeutique, quand les critères sont présents. Je doute fortement qu’un microbiologiste (l’expert choisi par l’équipe de l’émission) soit à même de nous instruire en la matière. Qu’il soit dit que je n’agirai jamais à titre d’expert pour un cas de Sida ou de tuberculose.

Manquant de rigueur, diffusé alors que le litige n’était pas réglé, ce reportage, n’a hélas montré qu’une version des faits. Dommage ! »

M. André de Sève, le rédacteur en chef de l’émission, a répondu au Dr Bissonnette. Voici l’essentiel de ses arguments :

« (…) le reportage portait sur les difficultés de faire reconnaître par les compagnies d’assurances les symptômes du syndrome de fatigue chronique et de fibromyalgie ainsi que l’invalidité qui en découle, une réalité pouvant mener à des procès longs et coûteux.

Vous considérez ce reportage « complaisant et tendancieux ».

Nous croyons plutôt que le reportage respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, notamment les notions d’équité, d’intégrité et d’exactitude qui sont le fondement d’une pratique journalistique sérieuse.

Il est important de rappeler que nous avons cherché à vous rejoindre à quelques reprises pour discuter de votre diagnostic et de ses conséquences pour Chantal Richard. C’est finalement Madame Diane Bélair de la compagnie Médigestal inc. qui nous a informés de votre refus d’entrevue.

Votre refus est légitime et nous ne le contestons pas. Cependant, votre refus n’empêchait pas notre enquête. Nous avons pris connaissance de votre rapport et l’avons ajouté aux autres rapports qui nous ont été soumis : celui du médecin de famille de Madame Richard sur lequel est basé le diagnostic; celui du Dr Marc Favreau , rhumatologue, qui confirme aussi le diagnostic; les rapports d’experts et de médecins de la STM et de l’aide sociale qui considèrent Madame Richard inapte au travail.

Vous poursuivez en indiquant qu’ « il est marqué d’inexactitudes (la rencontre avec madame a duré 70 minutes et non 40 comme allègue Madame Chantal Richard sans compter les deux heures nécessaires à la préparation du dossier et à la dictée du rapport), ne visait de toute évidence qu’à m’épingler ».

La durée de cette rencontre est inscrite dans les notes de Madame Richard qui consignait méticuleusement toutes les informations relatives à son dossier. Cette durée nous a été confirmée aussi par son avocate qui en avait été informée par sa cliente, après sa rencontre avec vous. Votre refus d’entrevue ne nous a pas permis d’obtenir vos commentaires sur ce sujet.

Enfin, vous semblez croire que nous cherchions « à vous épingler ». Le segment qui vous concerne dans ce reportage de près de 10 minutes ne dure que 25 secondes. Votre nom apparaît à l’image au bas de votre rapport car il s’agit d’un document public qui engage votre responsabilité de médecin. C’est à la suite de ce seul rapport que la compagnie d’assurance a cessé de verser les prestations d’invalidité à Chantal Richard. Les conséquences sont importantes pour madame. Par conséquent, nous croyons qu’il était d’intérêt public de vous identifier.

Dans votre courriel, vous discréditez les qualités professionnelles de notre expert. Pourtant le docteur Denis Phaneuf est un spécialiste reconnu qui exerce ses fonctions au sein du CHUM et qui a suivi au moins 2500 patients souffrant du syndrome de la fatigue chronique. Nous avons pris soin de choisir cet expert qui ne connaissait pas Madame Richard afin de nous assurer que les symptômes dont elle témoigne correspondent bien à la réalité de cette maladie.

Enfin vous doutez qu’un microbiologiste, spécialité du Dr Phaneuf, ait l’expertise nécessaire pour nous « instruire en la matière ». Pourtant, vous le savez sûrement mieux que moi, les chercheurs dans ce domaine s’intéressent aux virus et au système immunitaire pour mieux comprendre ces maladies. Je ne crois pas me tromper en affirmant que Dr Phaneuf, compte tenu de sa formation et de son expérience, est aussi un expert en la matière. (…) »

Cette réponse n’a pas satisfait le plaignant, qui a répliqué et m’a demandé de réviser sa plainte :

« (…) Cette perception manichéenne de la problématique – David contre Goliath – n’a pas sa place dans l’analyse médicale. Et que dire des 2 500 observations du syndrome de fatigue chronique !!! apparemment évalués par l’expert retenu par l’équipe. Il y a belle lurette que les hypothèses virales et immunitaires, si chères au Dr Phaneuf, ont été infirmées. De là la nécessité d’une évaluation en Rhumatologie ou Médecine Interne. Qu’il me soit permis également de vous apprendre, si ce n’est déjà fait que mon confrère Microbiologiste n’aurait jamais évalué Mme Richard…..

Il m’apparait de plus en plus clair que le but de ce reportage était de me dénoncer et entacher du coup ma réputation. Vingt-cinq secondes de gros plan me semblent bien suffisants. (…) »

LA RÉVISION

Le reportage d’Esther Normand et de Robert Verge peut être visionné à l’adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/emissions/la_facture/2010-2011/Reportage.asp?idDoc=125548

La contre-expertise du Dr Bissonnette

Le Dr Bernard Bissonnette, qui a fait une contre-expertise sur l’état de santé de Mme Chantale Richard, à la demande de la compagnie d’assurances Desjardins, a refusé d’accorder une entrevue à La facture. C’est son droit. Le Dr Bissonnette invoque le fait que Mme Richard a porté sa cause devant les tribunaux pour ne pas en parler publiquement. Encore une fois, Bernard Bissonnette est libre de ses choix en la matière, mais, légalement, rien ne lui interdisait d’expliquer son diagnostic, puisque sa patiente avait levé l’obligation de confidentialité entourant son dossier.

Le Dr Bissonnette aurait voulu que La facture attende la fin des procédures judiciaires, donc quelques années, pour faire un reportage sur la cause de Mme Richard. Aucune règle déontologique en journalisme n’oblige à une telle réserve. Autrement, bien des sujets d’intérêt public ne seraient jamais portés à l’attention des citoyens. De plus, le fait qu’un des principaux acteurs préfère ne pas accorder d’entrevue n’empêche aucunement Radio-Canada de diffuser un reportage, si le sujet est d’intérêt public. La facture a informé son auditoire de cette situation, ce qui est la chose à faire selon les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« Avis à l’auditoire en cas de refus de participation à une entrevue : Lorsqu’il aurait été nécessaire de présenter le point de vue d’une personne et que celle-ci a refusé de participer à une entrevue, nous en avisons l’auditoire, par équité envers tous les intervenants. Le cas échéant, nous citons les raisons invoquées par cette personne. »

Le reportage aurait été plus équilibré si le Dr Bernard Bissonnette avait accepté d’expliquer pourquoi il n’a pas cru que Mme Richard était atteinte du syndrome de fatigue chronique. Cependant, ce manque d’équilibre ne peut aucunement être imputé à l’équipe de reportage.

À défaut d’entrevue, la journaliste a consacré une trentaine de secondes à traiter de la contre-expertise du Dr Bernard Bissonnette :

VOIX DE LA JOURNALISTE : « La compagnie d’assurances envoie Chantale Richard en contre-expertise chez un autre rhumatologue. »

QUESTION DE LA JOURNALISTE : « Donc, ce docteur contredit tous les autres qui vous ont examinée avant? »

RÉPONSE DE CHANTALE RICHARD : « Je l’ai vu 40 minutes, et je ne l’avais jamais vu. »

VOIX DE LA JOURNALISTE : « Une seule expertise et le couperet tombe : Desjardins Sécurité Financière met fin à ses prestations. Nous avons tenté en vain d’obtenir des explications de ce rhumatologue. »

À l’écran, on peut voir une des pages du site de la compagnie d’expertise médicale Médigestal. Le nom de Bernard Bissonnette est à l’écran deux secondes. Dans une autre séquence, on voit le rapport médical de la patiente, Chantale Richard, signé par le Dr Bissonnette. Le nom du médecin est surligné en vert et il est visible pendant quatre secondes, au moment où la journaliste dit qu’elle a « tenté en vain d’obtenir des explications de ce rhumatologue ». Le plaignant estime qu’il était superflu de diffuser son nom, que cela n’apportait rien à l’histoire, et donc que le but visé était d’entacher sa réputation.

Contrairement au plaignant, je ne crois pas qu’il y ait eu une insistance indue sur l’identité du médecin ayant signé la contre-expertise. Ce rapport est un acte professionnel du Dr Bissonnette. Il est au cœur du différend. La patiente a autorisé La facture à publier ses rapports médicaux. L’équipe n’avait aucune raison de ne pas révéler l’identité du rhumatologue, puisqu’elle lui avait demandé une entrevue en bonne et due forme.

La démarche journalistique

Le Dr Bissonnette, un rhumatologue, conteste la compétence de l’expert retenu par l’émission, le Dr Denis Phaneuf, parce qu’il est microbiologiste. Pourtant, le Dr Phaneuf s’intéresse à la question depuis longtemps. Il a donné son avis d’expert dans des litiges sur la véracité d’un diagnostic de syndrome de fatigue chronique. Je souligne d’ailleurs qu’un autre microbiologiste est un des auteurs du consensus canadien intitulé Encéphalomyélite myalgique/syndrome de fatigue chronique : Définition clinique et lignes directrices à l’intention des médecins. Différents spécialistes peuvent apporter des éclairages diversifiés sur un syndrome encore mystérieux.

Le plaignant avance que La facture a cru sur parole la patiente, sans faire les vérifications nécessaires. Afin d’évaluer la démarche journalistique, j’ai lu les différents rapports sur l’état de santé de Chantale Richard, et j’ai pris connaissance des plus récentes études et des décisions judiciaires dans ce domaine. Il est vrai que de nombreuses zones d’ombres demeurent à propos de ce syndrome, qu’il est difficile à diagnostiquer et qu’il n’y a pas de consensus médical sur la question. La journaliste ne passe pas sous silence ces réalités. Chantale Richard et son avocate en font mention.

Dans son ensemble, le reportage de La facture respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Des entrevues avec le Dr Bissonnette ou la compagnie d’assurances auraient contribué à rendre le reportage plus équilibré, mais l’équipe s’est heurtée à des refus dans les deux cas.

Conclusion

Rien n’empêchait l’émission La facture de révéler l’identité du médecin qui avait signé la contre-expertise médicale à l’origine de la suspension des prestations d’invalidité à une chauffeuse d’autobus. Il n’y a pas eu d’insistance indue sur l’identité de ce médecin.

Le reportage de La facture sur le syndrome de fatigue chronique respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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