Rapport ONU sur arraisonnement Mavi Marmara (Radio-Canada.ca et Désautels)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet de la couverture de Radio-Canada sur un rapport de l’ONU concernant l’arraisonnement du Mavi Marmara, et de l’entrevue menée sur la même question avec le professeur Rachad Antonius, le 2 septembre 2011, à l’émission de radio Désautels.

LA PLAINTE

En septembre 2011, un comité spécial formé par le secrétaire général des Nations Unies rendait public son rapport sur l’arraisonnement par les forces armées israéliennes, le 31 mai 2010, d’un bateau turc qui voulait forcer le blocus de la bande de Gaza imposé par l’État hébreu.

Des éléments de la couverture qu’en ont faite la Radio et le site web de Radio-Canada ont donné lieu à deux plaintes différentes.

L’une d’elles, datée du 20 septembre, vient de M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec) du Centre consultatif des relations juives et israéliennes. Il reproche d’abord au site web de Radio-Canada d’avoir écrit, dans des articles et des titres publiés entre le 1er et le 6 septembre 2011, que le rapport de l’ONU « condamnait » l’assaut israélien, déformant ainsi systématiquement « la portée et la teneur du rapport ».

« Le rapport, écrit-il, formule, certes, des critiques à l’endroit de toutes les parties en cause (militants de la flottille, le gouvernement turc et l’armée israélienne) mais ne prononce aucune condamnation, comme l’a faussement prétendu Radio-Canada sur son site web… »

M. Ouellette reproche aussi à l’émission Désautels de la Radio de Radio-Canada d’avoir diffusé, en guise d’analyse neutre de ce rapport de l’ONU, une entrevue avec le professeur Rachad Antonius de l’UQAM; celui-ci a été présenté comme un spécialiste du Proche-Orient sans jamais que soient mentionnées ses prises de position publiques en appui à la cause palestinienne ou contre les agissements et politiques d’Israël sur la question palestinienne. En fait, soutient M. Ouellette, M. Antonius est « surtout un vétéran du militantisme pro-palestinien et anti-israélien » qui a siégé sur plusieurs organismes de pression arabes. Il « publie, dit-il, des billets d’opinion en faveur du boycott d’Israël et participe à la Semaine contre l’apartheid israélien et a parrainé le bateau canadien pour Gaza cette année ».

Le plaignant reproche également à l’animateur Michel Désautels son manque de vigilance devant les propos de son invité, en particulier lorsque celui-ci s’employait, selon ses termes, à « délégitimer le rapport » de l’ONU. M. Antonius faisait alors valoir que le comité spécial, mis sur pied par le secrétaire général de l’ONU pour examiner la question de l’intervention armée israélienne contre le bateau turc, poursuivait « essentiellement un but politique, c’est-à-dire, dégager Israël de ses responsabilités ».

À son avis, le véritable rapport était celui du Conseil des droits de l’homme, un organisme permanent de l’ONU, qui, disait M. Antonius, « a vraiment fait une enquête approfondie et établi que l’action israélienne était complètement illégale et tout à fait injustifiée ». M. Ouellette estime que « loin de demander à M. Antonius de soutenir ses allégations visant à délégitimer le rapport, l’animateur Michel Désautels abonde dans le même sens que son invité » en disant :

« Et l’une des choses que fait ce rapport pour arriver à ces fins-là, c’est reconnaître la légitimité d’un blocus autour de Gaza. »

Et M. Ouellette de conclure :

« Il est à noter que le point de vue militant de M. Rachad Antonius fut le seul présenté par Radio-Canada dans sa couverture du rapport. (…) Il semble clair que Radio-Canada n’a pas respecté ses propres normes d’impartialité, d’exactitude de l’information, d’équilibre et d’identité des participants à une entrevue dans son traitement de la commission d’enquête de l’ONU sur la flottille. »

L’autre plainte, envoyée le 13 septembre, est celle de M. Tibor Egervari, un auditeur de Gatineau. Elle porte aussi sur l’entrevue du professeur Antonius à l’émission Désautels, et va dans le même sens que celle de M. Ouellette. Voici ce qu’on y lit :

« (…) l’émission indique qu’il s’agit d’une « analyse » de M. Rachad Antonius, sociologue, professeur à l’UQÀM, spécialiste du Moyen-Orient. Si on avait invité M. Antonius pour ses opinions bien connues en faveur du camp opposé à Israël, en indiquant qu’un jour on donnerait la parole à quelqu’un soutenant Israël, l’émission aurait suivi les Normes et pratiques journalistiques, au chapitre Opinion. Or, M. Antonius a pu s’exprimer comme s’il était un analyste, et non pas un militant. En parcourant ses écrits, le moins qu’on puisse dire est que l’expertise du Moyen-Orient de M. Antonius, est considérablement débalancée entre les pays arabes et Israël, celle-ci ayant tous les torts. Son « analyse » durant l’émission ne fait pas exception à la règle. »

Les réponses de la direction de l’Information

1- La plainte de M. Ouellette

Dans sa réponse à la plainte de M. Ouellette, Mme Martine Lanctôt, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales à la direction de l’Information, a reconnu d’emblée « qu’il n’était pas exact d’écrire que le rapport condamnait l’assaut ». À son avis, on critiquait plutôt la « force excessive et déraisonnable » utilisée dans le cadre de cet assaut. Mme Lanctot ajoute cependant que l’usage seul du mot « condamner » n’était pas fautif puisque qu’il peut aussi avoir le sens de « critiquer », de « blâmer », de « désapprouver ». Elle indique toutefois :

« Pour éviter toute ambigüité, nous l’avons malgré tout supprimé de tous les textes. (…) Des correctifs ont été apportés dans plusieurs textes le 7 septembre. Certains textes n’avaient pas été corrigés, ils l’ont été le 21 septembre. »

À propos de l’entrevue du professeur Antonius à l’émission Désautels, Mme Lanctôt répond :

« M. Rachad Antonius est un spécialiste du Moyen-Orient dont les analyses sur le conflit israélo-palestinien expriment effectivement un point de vue politique engagé favorable aux Palestiniens.

À la suite de cette entrevue, il nous est apparu important de revenir sur le sujet avec une autre perspective. Michel Désautels a reçu par la suite Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Université ouverte de Tel-Aviv. »

L’entrevue avec le professeur Charbit a été diffusée le vendredi 16 septembre à l’émission Désautels.

Cette réponse n’a pas satisfait M. Ouellette :

« Dans les faits, écrit-il, Radio-Canada est « revenu » 14 jours plus tard, longtemps après la fin du cycle de nouvelles sur le rapport, pour parler, non pas de la substance du rapport, mais de la dégradation des relations israélo-turques. Il reste donc que Radio-Canada n’a offert qu’un point de vue sur le rapport, celui excessivement biaisé de M. Antonius, que l’animateur Michel Désautels a en outre cautionné. »

Il a donc demandé une révision à l’ombudsman.

2- La plainte de M. Egervari

Mme Lanctôt a servi par essence à M. Egervari la même réponse qu’à M. Ouellette à propos de l’entrevue du professeur Rachad Antonius, admettant le caractère partisan de ses analyses sur le conflit israélo-palestinien. Elle a aussi admis que les « Normes et pratiques journalistiques (de Radio-Canada) exigent que nous fassions entendre différents points de vue sur les questions controversées ». Elle a également indiqué qu’une entrevue aurait lieu avec le professeur Denis Charbit le 16 septembre pour offrir « une autre perspective » sur le rapport de l’ONU. Et elle poursuit :

« (…) il est aussi prévu à l’émission d’avoir deux points de vue différents en ondes à la suite du vote de l’ONU sur la Palestine.

Soyez assuré que le principe de la diversité d’opinion fait partie des valeurs fondamentales du service de l’Information de Radio-Canada. Il n’est pas toujours nécessaire cependant que les différents points de vue sur un sujet se fassent entendre le même jour, dans la même émission. L’équilibre peut s’établir sur l’ensemble de la programmation, dans nos différentes plateformes, radio, télé et web. »

Non satisfait de ces explications, M. Egervari a demandé une révision à l’ombudsman, d’abord sur cette interprétation que fait Mme Lanctot des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) sur la valeur d’équilibre, mais aussi sur la conformité aux NPJ de l’ensemble des développements récents survenus dans le conflit israélo-palestinien.

LA RÉVISION

Les textes de Radio-Canada.ca

M. Ouellette a reproché l’utilisation des termes « condamner » et « condamnation » dans certains articles publiés sur le site Radio-Canada.ca pour qualifier les conclusions du rapport de l’ONU sur l’arraisonnement du Mavi Marmara, un bateau turc qui voulait forcer le blocus de Gaza. Le plaignant prétend que le comité de l’ONU chargé d’examiner l’incident n’avait pas le mandat de condamner, ni même de blâmer qui que ce soit. Et il cite à l’appui de cette prétention certains passages du rapport de l’ONU.

En lisant le rapport, j’ai pu constater qu’il s’étend longuement sur l’abordage et la prise de contrôle du bateau turc par les forces israéliennes. Il est clair qu’on y remet en question non seulement la façon dont l’opération elle-même a été conduite, mais les étapes préalables à son exécution, tout comme le choix des moyens retenus pour la mener. Il était peut-être un peu court d’écrire que le rapport « condamnait l’assaut », mais, à mon avis, pas nécessairement inexact puisque le terme « condamner » signifie aussi « blâmer », « réprouver », « critiquer ». Ce sens est particulièrement évident lorsqu’on l’accole à un événement plutôt qu’à un individu. Or, la lecture du rapport montre clairement qu’on y critique l’assaut israélien.

Cela dit, la direction de l’Information a de son côté estimé que la formulation était imprécise et a choisi de la retirer de ses articles du web. Ceux-ci ont donc été corrigés, et coiffés d’un rectificatif. M. Ouellette souligne que deux des textes n’ont été rectifiés que plusieurs jours plus tard. Un simple oubli, explique la direction de l’Information.

Les NPJ ne sont pas des textes de loi, mais des lignes directrices que doit respecter le personnel journalistique dans son travail quotidien. Il incombe à chacun de les appliquer « de bonne foi et avec discernement, en fonction de la situation » (Introduction – Responsabilité éditoriale et renvoi aux autorités supérieures). Il en va de même des cinq valeurs définies dans le chapitre d’introduction et qui servent de fondations aux NPJ. Une de celles-là, l’exactitude, est en cause dans le cas des textes sur le rapport de l’ONU. Voici ce qu’on en dit :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Le journalisme n’est pas une science exacte. Chaque mot, chaque choix de terme est susceptible de mécontenter certains auditeurs, d’en satisfaire d’autres. Le journaliste lui-même n’est pas à l’abri d’une erreur, même s’il a « de bonne foi et avec discernement » cherché « la vérité », déployé « les efforts nécessaires pour recueillir les faits (…) et les expliquer clairement ». Il serait illusoire de croire que, malgré tous les efforts et la bonne foi du monde, des erreurs ne se produiront jamais dans une opération aussi complexe et étendue que celle de l’information de Radio-Canada, qui se déploie sur de nombreuses plateformes 24 heures sur 24. C’est pourquoi les NPJ prévoient aussi que les erreurs doivent être corrigées :

« Principes – Correction des erreurs

Nous mettons tout en œuvre afin d’éviter les erreurs en ondes et dans nos services en ligne. Dans le respect des principes d’exactitude, d’intégrité et d’équité, nous n’hésitons pas à corriger une erreur importante lorsque nous avons pu établir qu’elle a été commise. Cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens. Lorsque nous devons apporter une mise au point, nous le faisons dans les meilleurs délais, en tenant compte des circonstances et de l’ampleur donnée à la diffusion des éléments erronés. (…) »

Compte tenu de tout ce qui précède, j’estime qu’une formulation qui prête à interprétation n’est pas nécessairement inexacte, qu’une erreur de bonne foi commise à la suite d’un travail éditorial honnête et responsable n’est pas toujours une infraction aux NPJ, et que la correction transparente et ouverte d’une erreur en constitue, au contraire d’une infraction, l’observance rigoureuse.

L’entrevue de Rachad Antonius

Le premier plaignant, M. David Ouellette, soutient que l’entrevue de Michel Désautels avec le professeur Antonius ne respecte pas les valeurs d’impartialité, d’exactitude et d’équilibre, ni la norme sur l’identité des participants à une entrevue. Pour M. Egervari, le deuxième plaignant, c’est particulièrement la valeur d’équilibre qui est en cause.

Une petite mise au point avant d’aller plus loin : M. Ouellette a mal compris la norme sur « l’identité des participants à l’entrevue ». Cette norme particulière concerne la possibilité de ne pas identifier une personne, ou de la faire témoigner sous camouflage dans le cadre de reportages d’enquête ou sur la consommation. Dans le cas qui nous occupe, les normes qui s’appliquent sont plutôt celles qui traitent de l’expression d’opinions, et des invités et commentateurs.

L’exactitude

La valeur d’exactitude des NPJ invite les journalistes à déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement » à l’auditoire. Il s’agit ici d’un principe de base qui invite à une démarche globale et qui s’applique à tout le matériel journalistique : reportages de nouvelles ou d’affaires publiques, courts ou longs, portraits, entrevues, analyses, panels, points de vue, confrontations, etc.

Ce jour-là, Michel Désautels et son équipe avaient choisi de « faire comprendre » et « d’expliquer clairement » le rapport de l’ONU sur l’arraisonnement du Mavi Marmara par les militaires israéliens, en recourant à une entrevue avec un « analyste », donc avec un expert de la question discutée. Les NPJ permettent aux experts et aux commentateurs invités dans les émissions d’information d’émettre des opinions personnelles. Dans le cas d’experts appelés à analyser une situation donnée, leurs opinions personnelles devraient reposer sur leur expertise. Cela dit, l’expert interprète des faits, et son interprétation n’est évidemment pas partagée par tous les auditeurs. Et puisqu’on fait appel à son point de vue particulier, il ne peut pas être tenu de respecter la valeur d’exactitude, même si, en raison de son expertise, on s’attend à une certaine objectivité de sa part.

J’ai discuté avec la direction de l’émission Désautels et son animateur. Ils m’ont expliqué que, le 2 septembre, le rapport de l’ONU n’était devenu un sujet de l’émission qu’à la dernière minute; que l’invité, M. Rachad Antonius, avait été retenu rapidement par un recherchiste peu expérimenté qui n’avait pratiquement pas eu le temps de produire de rapport de recherche. Michel Désautels affirme qu’il savait que M. Antonius était plutôt sympathique à la cause palestinienne, qu’il est pratiquement impossible de trouver sur la question israélo-palestinienne un expert qui soit tout à fait neutre, mais que plusieurs sont tout de même capables de faire abstraction de leurs opinions personnelles quand vient le temps d’analyser une situation. Par contre, l’animateur ajoute qu’il ignorait tout du côté militant du professeur Antonius. Et il m’explique que, l’ayant su, il l’aurait mentionné, et conduit son entrevue d’une toute autre façon.

L’impartialité

On ne mène pas une entrevue avec un analyste expert de la même manière qu’avec un militant qui défend une opinion partisane, tout expert soit-il. M. Désautels, dont l’expérience et les qualités d’interviewer ne sont plus à démontrer, sait très bien comment se comporter avec l’un et l’autre. L’analyste doit expliquer une situation souvent complexe et aider l’auditeur à en comprendre les tenants et les aboutissants, à connaître les opinions principales sur la question discutée, à en saisir les nuances et les subtilités. L’interviewer, alors, n’intervient essentiellement que pour garder l’entrevue dans le cadre du sujet, faire préciser certains éléments plus nébuleux, ou confirmer le sens d’une explication. Mais il laisse entièrement l’analyse à la personne interviewée. C’est exactement ce qu’a fait Michel Désautels. Aussi, lorsqu’il reprend son interlocuteur après sa première réponse, en disant : « et l’une des choses que fait ce rapport pour arriver à ces fins-là, c’est reconnaître la légitimité d’un blocus autour de Gaza », il ne fait que résumer ses derniers propos pour l’inviter à élaborer et à préciser sa pensée dans sa deuxième réponse. Il s’agit là d’un commentaire qui s’assimile à la question ouverte, une technique couramment utilisée par les interviewers pour amener un interviewé à pousser plus loin ses explications.

Je reproduis ici la phrase complète de l’animateur, puisque le plaignant n’en a donné que l’amorce :

« Et l’une des choses que fait ce rapport pour arriver à ces fins-là, c’est de reconnaître la légitimité d’un blocus autour de Gaza, dans une situation où on le sait, évidemment, les rapports entre les Palestiniens entre eux, les velléités des Palestiniens d’obtenir une reconnaissance devant l’Assemblée générale de leur statut d’État, bref ça ajoute un élément de plus dans un cocktail qui est déjà très explosif. »

Et M. Antonius d’enchaîner, pendant une minute, pour préciser sa pensé et expliquer plus en détail la différence entre les deux rapports de l’ONU dont il parlait dans sa première réponse. Il m’apparaît donc que, contrairement à ce que M. Ouellette soutient, l’animateur a bel et bien demandé au professeur Antonius, et obtenu, qu’il soutienne « ses allégations visant à délégitimer le rapport ».

Lorsque l’interviewer sait que son invité est un porte-parole ou un militant, fut-il expert de la question discutée, il s’attend à ce qu’il lui expose un point de vue bien arrêté. Il présentera alors son interlocuteur en indiquant clairement ses activités militantes et où il se situe sur le sujet discuté. En cours d’entrevue, il lui opposera des points de vue divergents, argumentera, se fera, comme on dit, l’avocat du diable.

Dans le présent cas, il aurait fallu présenter M. Antonius, non seulement comme l’expert qu’il est, mais aussi comme le militant qui défend ouvertement et publiquement le point de vue palestinien, qui a siégé à des organisations proarabes, qui signe des pétitions appelant au boycott d’Israël, qui n’hésite pas à participer à des événements anti-israéliens (Semaine contre l’apartheid israélien) ou à endosser des actions considérées par plusieurs comme des provocations à l’endroit d’Israël, le Bateau canadien pour Gaza, par exemple, une opération similaire à celle qui avait provoqué l’arraisonnement en 2010 du Mavi Marmara par les Israéliens. D’autant, en ce qui concerne ce dernier élément, que c’est justement le rapport sur cette action israélienne que M. Antonius était appelé à commenter. Sans enlever au professeur sa qualité d’expert, il apparaît évident que, sur cette question particulière, il y avait au moins apparence de conflit d’intérêts. Un auditeur qui aurait connu cette information avant d’entendre l’entrevue aurait pu percevoir différemment les propos du professeur.

J’ai discuté au téléphone avec M. Antonius. Celui-ci ne comprend pas qu’on remette sa neutralité en cause sur les questions touchant le conflit israélo-palestinien du simple fait qu’il prend ouvertement position en faveur des Palestiniens. M. Antonius affirme que ses analyses et propos, comme ses prises de position, ne reflètent pas de parti-pris, mais sont au contraire appuyés sur les faits, et sur son expertise en matière de droits humains; que c’est d’abord et avant tout à titre d’expert en la matière qu’il décrit « des violations factuelles et reconnues du droit international ». « Le jour où Israël sera victime, dit-il, je défendrai Israël. Et je ne me gêne pas pour dénoncer le Hamas pour ses actions violentes, ni l’antisémitisme dont font preuve certains pays arabes. »

Le professeur Antonius insiste beaucoup sur le fait que son expertise est reconnue, qu’il a notamment siégé durant deux ans au Comité consultatif sur la sécurité nationale du Bureau du Conseil privé à Ottawa, chargé de conseiller le premier ministre Stephen Harper en la matière. Il précise que, bien qu’appuyant la cause du groupe Bateau canadien pour Gaza « parce qu’elle est légale et légitime », il n’a pas autorisé l’organisme à faire de lui un de ses parrains d’honneur et qu’il a demandé à ses responsables de retirer son nom de la liste diffusée sur le web qui l’identifie comme tel.

M. Antonius ne cache pas ses activités engagées pour la cause palestinienne. Mais il précise qu’il a aussi été membre fondateur du Regroupement pour le dialogue Israël-Palestine; qu’il est actif dans Shalom Salam, une association montréalaise vouée au dialogue et au développement de liens d’amitiés entre Juifs et Arabes; et qu’il appuie formellement un organisme israélien de défense des droits humains, B’Tselem (Centre israélien d’information sur les droits de l’homme dans les territoires occupés).

Le professeur ajoute qu’il fait l’objet depuis des années d’une campagne orchestrée par le « lobby pro-Israël » visant à le discréditer auprès des médias; que ce même « lobby » poursuit, à son avis, une stratégie délibérée d’intimidation auprès des médias et des journalistes visant à les empêcher de présenter des points de vue critiques d’Israël et de ses politiques.

À la suite de cette conversation téléphonique, le professeur Antonius m’a fait parvenir une lettre dans laquelle il reprend plus en détail les propos qu’il m’a tenus. Elle comprend aussi des éclaircissements à l’appui de la position qu’il a défendue dans l’entrevue avec Michel Désautels, sur le fait que le rapport spécial de l’ONU discuté ce jour-là ne serait pas « le vrai » rapport de l’ONU. Cette lettre est accompagnée d’un document qu’il cite à l’appui de sa prétention de faire l’objet d’une campagne de dénigrement. Il attribue cette campagne à « des groupes qui appuient l’occupation israélienne des territoires occupés » et qui chercheraient, en multipliant les plaintes à son ombudsman, à pousser Radio-Canada à ne plus l’inviter. Je me permets de reproduire en annexe la lettre du professeur et le document qu’il cite.

Tout le monde n’est pas d’accord avec les positions et propos de M. Antonius, à preuve les plaintes qui font l’objet de la présente discussion. La direction de l’Information estime que le professeur Antonius possède une « expertise indéniable » sur les questions touchant le Proche-Orient, mais elle reconnaît d’emblée dans ses réponses aux plaignants que ses analyses « sur le conflit israélo-palestinien expriment un point de vue politique engagé favorable aux Palestiniens », et que les NPJ exigent que Radio-Canada fasse « entendre différents points de vue sur les questions controversées ».

Voici ce que disent les NPJ à propos de la valeur d’impartialité :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

C’est le New York Times, le 2 septembre 2011, qui a révélé avant sa publication officielle le contenu du rapport spécial de l’ONU sur l’arraisonnement et l’abordage du Mavi Marmara par les forces israéliennes. Une opération qui s’est soldée par la mort de neuf passagers turcs. Le même jour, le gouvernement turc réagissait au refus d’Israël de présenter des excuses en expulsant l’ambassadeur israélien. L’intention des responsables de l’émission était de présenter les faits à travers l’analyse d’un expert, comme le demande la valeur d’impartialité des NPJ; pour « les comprendre et les expliquer clairement », comme le demande celle qui porte sur l’exactitude. Cela dit, l’analyse d’un expert relève de l’opinion. La présentation d’opinions, ou de points de vue particuliers n’est pas interdite par les NPJ. Au contraire, elle est même encouragée.

Dès l’introduction, au chapitre de la mission, Radio-Canada établit la nécessité pour le service de l’Information de « refléter la diversité ». Toutefois, cette obligation est balisée dans les NPJ par plusieurs normes de pratique. Entre autres, sous la rubrique « expression d’opinions », on lit que lorsqu’on choisit de présenter un point de vue particulier, « il doit être clairement identifié; et ne doit pas déformer d’autres points de vue ». Il m’apparaît clair ici que le point de vue particulier exprimé au cours de l’entrevue a été « clairement identifié » à M. Antonius, et que celui-ci l’a exprimé sans « déformer d’autres points de vue », puisqu’il n’a fait référence au point de vue de personne.

Un autre article traitant des « invités et commentateurs » dit de son côté qu’« afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers ». Et c’est sur cet aspect précis qu’une erreur s’est produite : le service de recherche de l’émission n’a pas eu le temps de vérifier le curriculum de M. Antonius, ni de préparer un rapport de recherche pour l’animateur-interviewer. De sorte que celui-ci n’a pas été prévenu des prises de positions publiques de son invité expert, qu’il l’a simplement présenté comme un spécialiste du Proche-Orient et interviewé sans tenir compte de son côté militant.

L’équilibre

Tout ça pose aussi la question de l’équilibre des points de vue. Car si les NPJ, traitant de la valeur d’équilibre (Introduction – Mission et valeurs), acceptent, exigent même, que toutes les plateformes de Radio-Canada « offrent un large éventail de sujets et de points de vue », elles balisent aussi l’application de cette exigence. Voici ce qu’elles disent :

« Équilibre

(…) Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable.

Expression d’opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun. (…)

Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions. (…) »

Sur la question de l’équilibre, la direction a admis, à la suite de l’entrevue avec le professeur Antonius, qu’elle devait présenter « une autre perspective » sur le sujet. Ce qu’elle soutient avoir fait en recevant à l’émission Désautels, le 16 septembre, le professeur de sciences politiques Denis Charbit, de l’Université ouverte de Tel-Aviv. Mme Lanctôt précisait qu’il n’était pas nécessaire « que les différents points de vue sur un sujet se fassent entendre le même jour, dans la même émission (et que) l’équilibre peut s’établir sur l’ensemble de la programmation, dans nos différentes plateformes, radio, télé et web ».

M. David Ouellette estime qu’il s’est déroulé deux semaines entre les deux entrevues et que ce délai était trop long pour permettre le respect de la notion d’équilibre. Et il ajoute que M. Charbit n’a pas parlé « de la substance du rapport, mais de la dégradation des relations israélo-turques ». L’autre plaignant, M. Tibor Egervari, remet en question l’interprétation de Mme Lanctôt sur la possibilité d’atteindre l’équilibre sur plusieurs jours et sur plusieurs émissions et plateformes. Il demande donc à l’ombudsman de vérifier si cette interprétation respecte l’esprit et la lettre des NPJ. M. Egervari doute aussi du fait que l’entrevue avec le professeur Denis Charbit ait été un véritable contrepoids à celle de M. Antonius. « L’opinion militante et sans nuance en faveur des thèses anti-israéliennes, celles de M. Antonius, écrit-il dans sa demande de révision, a été suivie, plus d’une semaine plus tard, par une analyse de M. Charbit, universitaire très proche de l’opposition au gouvernement Netanyahu. »

Sur le contenu de l’entrevue de M. Charbit

En réécoutant les entrevues de MM. Antonius et Charbit, j’ai constaté que, dans les deux cas, l’animateur avait amorcé l’entrevue sur la question du rapport spécial de l’ONU, et à peu près dans les mêmes termes. Dans le cas de M. Antonius, comme je l’ai expliqué plus haut, il l’a relancé pour l’amener à préciser sa position dans une deuxième réponse.

Au total, M. Antonius aura commenté directement ce sujet durant 2 min 10 s. Le reste de l’entrevue a porté essentiellement sur la dégradation des relations entre Israël et la Turquie et le nouveau positionnement stratégique de celle-ci dans la région. L’entrevue complète a duré 6 min 49 s.

Pour ce qui est de M. Charbit, il a parlé du rapport de l’ONU pendant 1 min 50 s en réponse à une seule question de l’interviewer. Il est exact qu’une partie de sa réponse a porté sur les effets du rapport de l’ONU sur les relations israélo-turques, tout comme, d’ailleurs le reste de l’entrevue qui a duré en tout 10 min 13 s.

C’était toutefois dans l’ordre des choses : l’actualité n’est jamais statique, et comme l’avait rappelé l’animateur dans son introduction, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan avait amorcé quatre jours plus tôt une tournée en Égypte, en Libye et en Tunisie. J’ai d’ailleurs constaté que les professeurs Charbit et Antonius se rejoignaient à peu de chose près dans leurs analyses du positionnement stratégique de la Turquie à la suite du rapport de l’ONU.

Sur l’esprit et la lettre des NPJ en matière d’équilibre

À la lumière des extraits qui abordent cette question et que j’ai cités plus haut, il m’apparaît clair que l’interprétation de la direction de l’Information respecte l’esprit et la lettre des NPJ : « L’équilibre est atteint avec le temps… Nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun », peut-on y lire.

Sur le temps écoulé entre les deux entrevues

Deux semaines se sont effectivement écoulées entre les entrevues présentant les points de vue de MM. Antonius et Charbit. L’entrevue avec le professeur Charbit a-t-elle été diffusée dans un « délai opportun »? M. Ouellette prétend qu’elle l’a été « longtemps après la fin du cycle de nouvelles sur le rapport ». Je ne suis pas d’accord. À mon avis, la polémique engendrée par le rapport du comité spécial de l’ONU était toujours d’actualité. Entre autres parce que le torchon continuait de brûler sur cette question entre la Turquie et Israël; j’ai relevé dans la presse internationale et canadienne plusieurs interventions du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan à cet égard alors qu’il effectuait une tournée en Égypte, en Libye et en Tunisie du 12 au 15 septembre, soit jusqu’à la veille de l’entrevue avec le professeur Charbit; et il en profitait chaque fois pour fustiger Israël sur son attitude générale dans le conflit avec les Palestiniens. Par ailleurs, une autre flottille de navires civils, dont le navire canadien Tahrir, se préparait aussi à défier le blocus israélien de Gaza (elle le fit au début de novembre). Et tout ça se déroulait dans le contexte où Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, s’apprêtait à présenter le 23 septembre une demande de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien.

Sur l’entrevue de M. Charbit comme contrepoids à celle de M. Antonius

M. Egervari estime que l’opinion favorable aux thèses « anti-israéliennes » du professeur Antonius était « militante et sans nuance ». Si je comprends bien son argumentation, il estime qu’il aurait fallu, pour atteindre un véritable équilibre, lui opposer un point de vue tout aussi « militant et sans nuance » en faveur des thèses antipalestiniennes, et non pas celui d’un universitaire israélien proche de l’opposition. Je laisse d’abord à M. Egervari son évaluation des opinions et analyses du professeur Antonius, tout comme du positionnement politique de M. Charbit. Cependant, elle est évidemment subjective, ce qui est normal.

Les journalistes, de par la nature de leur métier, essaient le plus possible de demeurer objectifs et, je le répète, doivent faire leur travail « de bonne foi et avec discernement en fonction de la situation », comme le demandent les NPJ (Introduction – Responsabilité éditoriale et renvoi aux autorités supérieures). On peut toujours en douter, leur faire des procès d’intention et croire qu’ils cherchent sciemment à faire passer certains points de vue particuliers en n’interviewant que des experts dont ils approuvent les analyses et opinions. Mais, dans le cas qui nous occupe, rien ne me permet de remettre en question la bonne foi des artisans de l’émission Désautels.

Par ailleurs, le conflit israélo-palestinien, même s’il occupe une place importante dans la couverture internationale de Radio-Canada et des médias dans leur ensemble, n’est pas une question domestique qui concerne directement les Canadiens comme l’est, par exemple, l’unité nationale, le statut du français au Québec, le resserrement des règles en matière de criminalité juvénile ou l’implication du pays dans la guerre en Afghanistan ou en Libye. En ce sens, Radio-Canada ne peut être tenue de rendre compte, à chacun de ses développements, de tous les courants d’opinion qui s’expriment, ici comme en Israël. Ce dossier suscite bien sûr beaucoup d’intérêt chez les auditeurs, mais certainement pas au point que la plupart d’entre eux veuillent entendre, chaque fois que la question revient dans l’actualité, la gamme complète des points de vue exprimés dans chaque camp. Comme le précisent les NPJ dans la définition de la valeur d’équilibre, les responsables des émissions doivent tenir compte de la pertinence des points de vues exprimés « et de l’ampleur du courant qu’ils représentent ».

Sur la conformité aux NPJ de la couverture en septembre

À la fin de sa demande de révision, M. Tibor Egervari me posait cette question :« Trouvez-vous que les services d’information et d’affaires publiques de Radio-Canada se sont conformés aux NPJ dans le traitement des derniers développements du conflit israélo-paléstinien? » La question est vaste et je me suis limité à examiner la couverture durant le mois de septembre. Je crois qu’une bonne partie de la réponse se trouve déjà dans celles que j’ai données aux autres éléments soulevés par les deux plaignants.

Pour la compléter, j’ajouterai que j’ai relevé, pour le mois de septembre, une cinquantaine d’occasions où des reportages, des analyses et des entrevues touchant différents aspects du conflit israélo-palestinien ont été diffusés dans des bulletins de nouvelles, dans des émissions d’actualités ou d’affaires publiques de la Radio et de la Télévision de Radio-Canada (Première Chaîne et RDI) : des textes portés par les lecteurs de nouvelles, des reportages courts de nouvelles ou des échanges en direct avec les animateurs dans les bulletins de nouvelles (Luc Chartrand, Catherine Kovacs, Joyce Napier, Manon Globensky, Ginette Lamarche, Lise Villeneuve, Aline Gobeil, Danièle Kriegel, Gallagher Fenwick); des résumés de situations, des analyses journalistiques plus longues (Marc Laurendeau, François Brousseau, Manon Globensky, Luc Chartrand, Aline Gobeil, Jean-Philippe Cipriani) dans les émissions d’affaires publiques ou d’actualités, ou certains bulletins de nouvelles (Désautels, 24 heures en 60 minutes, Le téléjournal, C’est bien meilleur le matin, Dimanche magazine); des entrevues avec des invités (MM. Antonius et Charbit, M. Joel Lion, Mme Leïla Shahid, M. Avi Pazner), dans des émissions d’actualités et d’affaires publiques (C’est bien meilleur le matin, Désautels, 24 heures en 60 minutes).

Du côté du site web de Radio-Canada, une recherche non exhaustive m’a permis de recenser pas moins d’une trentaine d’articles portant sur le rapport spécial de l’ONU, les tensions entre la Turquie et Israël, et entre l’Égypte et Israël, sur la demande de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien, et sur des manifestations en Israël pour la justice sociale. Ces articles provenaient non seulement des journalistes de Radio-Canada, mais aussi des agences internationales.

J’ai regardé, écouté ou lu un grand nombre de ces reportages et entrevues. Exception faite d’un manquement précis en rapport avec l’entrevue du professeur Antonius, je n’ai rien trouvé qui me permette de dire que les émissions d’information et le site web de Radio-Canada ne se sont pas conformés aux NPJ dans le traitement qu’ils ont accordé au conflit israélo-palestinien durant le mois de septembre.

Conclusion

L’émission de radio Désautels n’a pas respecté la norme concernant l’opinion sur l’aspect précis qui l’oblige à mentionner les liens d’association et les intérêts particuliers des invités et commentateurs.

En ce qui concerne les autres éléments soulevés dans les plaintes qui m’ont été soumises, je considère qu’il n’y a pas eu infraction aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF : Révision Couverture rapport ONU

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc

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ANNEXE

Lettre de M. Rachad Antonius envoyée à l’ombudsman de Radio-Canada à la suite d’une demande de renseignement par téléphone

M. Pierre Tourangeau,

Ombudsman,

Radio-Canada.

Montréal, le 7 décembre 2011.

Cher Monsieur Tourangeau,

Cette lettre fait suite à la conversation téléphonique que nous avons eue hier. Je voudrais discuter les points suivants :

  1. La reconnaissance de mon expertise;
  2. Les faits concrets concernant les deux rapports de l’ONU;
  3. La question de mon engagement social et son lien avec mon expertise.

  1. Mon expertise :

Je suis membre des institutions et réseaux de recherche suivants :

  • Chercheur Senior du Consortium inter-universitaire pour les études arabes et moyen-orientales,

basée à l’université McGill (http://www.mcgill.ca/icames/fr/researchers)

  • Expert auprès du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, basée à l’université

de Montréal. (http://www.operationspaix.net/banque-d-experts.html )

  • Professeur de sociologie, Université du Québec à Montréal.
  • Membre de l’Institut d’études internationales à l’UQAM (IEIM).
  • Auteur de La pertinence des principes de droit international pour le règlement du conflit israélo-palestinien, rapport de recherche publié sur le site de l’IEIM.

(http://www.ieim.uqam.ca/spip.php?article1631)

  • Membre du Comité consultatif sur la sécurité nationale, relevant du bureau du Premier ministre du

Canada (le Conseil privé), (2006 2007)

  • Expert pour le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique,

relevant du parlement canadien (2001-2002).

  • Expert pour l’UNESCO, l’UNICEF, l’ACDI, et le CRDI (à divers moments).
  • Membre du Comité consultatif sur le profilage racial, de la police de la ville de Montréal (2008-2009).
  • Je suis invité à titre d’expert non seulement par Radio-Canada, mais aussi par le réseau anglais

CBC, CTV et CTV News Network, TVA et LCN, et même Fox News a crû bon de m’interviewer

à titre d’expert.

J’espère que ceci est suffisant pour établir que mon expertise sur les questions du Proche-Orient et des

droits humains est reconnue par mes pairs et par les institutions publiques.

1. Les deux rapports de l’ONU : des mandats fort différents

Sur la question spécifique des deux rapports dont il est question ici, celui du Conseil des droits de l’Homme et le rapport Palmer, il faut noter qu’ils avaient, selon leurs propres termes de référence, des mandats fort différents. Celui du Conseil des droits de l’Homme, confié à des juristes de renom, devait établir s’il y avait eu, ou non, des violations de droits durant l’attaque israélienne. Le rapport Palmer/Uribe avait une toute autre fonction. Il s’agissait d’initier une conciliation entre Israël et la Turquie, et le comité n’avait pas de mandat d’investigation. En ce sens, il n’aurait pas dû être interprété comme un rapport sur les violations de droits humains durant l’attaque israélienne, ni présenté comme tel dans les bulletins de nouvelles. Ce n’était pas son mandat. L’objectivité élémentaire impliquait qu’on établisse cette différence.

En le présentant comme un rapport sur ce qui s’est passé, et non comme une tentative de négociation entre deux pays et de conciliation de leurs rapports respectifs, on en déformait le sens premier. C’est là, la désinformation la plus importante : étouffer tout écho du rapport sur les violations des droits découlant de l’attaque israélienne dans les eaux internationales (celui du Conseil des droits de l’Homme), et présenter un rapport de conciliation comme si c’était un rapport d’investigation des faits. Cette désinformation était inscrite dans la façon dont la nouvelle a été annoncée dans les agences de presse et dans les grands médias (Radio-Canada n’en est pas responsable : elle a repris les fils de presse). Si un expert ne remet pas les pendules à l’heure, quelle est sa fonction, alors ? Voici les preuves de ce que j’avance.

Le rapport du Conseil des droits de l’Homme (A/HRC/15/21) a été dirigé par trois juristes de renommée internationale et dont l’objectivité n’a jamais été mise en doute par quiconque. Le paragraphe 2 dit à ce sujet :

2. […] the President of the Human Rights Council appointed Judge Karl T. Hudson-Phillips, Q.C., retired Judge of the International Criminal Court and former Attorney General of Trinidad and Tobago, to be Chairman and to head the Mission. The other appointed members were Sir Desmond de Silva, Q.C. of the United Kingdom, former Chief Prosecutor of the United Nations-backed Special Court for Sierra Leone and Ms. Mary Shanthi Dairiam of Malaysia, founding member of the Board of Directors of the International Women’s Rights Action Watch Asia Pacific and former member of the Committee on the Elimination of Discrimination against Women.

Quant au mandat de cette mission, il est donné au paragraphe 4.

4. The Mission considered that its task was directed to investigating the facts and circumstances surrounding the boarding by Israeli military personnel of a flotilla of ships bound for Gaza and to determine whether in the process violations occurred of international law, including international humanitarian and human rights law.

La Commission établie par le Secrétaire général de l’ONU, quant à elle, était composée de Sir Geoffrey Palmer (ancien premier ministre de la Nouvelle-Zélande), de M. Alvaro Uribe, ancien président de Colombie, et de deux représentants des gouvernements d’Israël et de la Turquie. Aucun juriste, donc, et aucun pouvoir d’investigation. Voici ce que dit le rapport de cette commission, en introduction : The Secretary-General established the Panel of Inquiry on the 31 May 2010 Flotilla Incident on August 2010. The Panel received and reviewed reports of the detailed national investigations conducted by both Turkey and Israel. […]

The Panel reviewed these reports and further information and clarifications it received in written form and through direct meetings with Points of Contact appointed by each government. In light of the information so gathered, the Panel has examined and identified the facts, circumstances and context of the incident and considered and recommended ways of avoiding similar incidents in the future. In so doing it was not acting as a Court and was not asked to adjudicate on legal liability. Its findings and recommendations are therefore not intended to attribute any legal responsibilities.

Le rapport du Conseil des droits de l’Homme souligne, au paragraphe 11, la différence entre les deux mandats :

11. In the opinion of the Mission, the remit of the Panel appointed by the Secretary- General is quite different and distinct from that of the Mission as its ultimate goal is to “positively affect the relationship between Turkey and Israel, as well as the overall situation in the Middle East”. Cette interprétation est aussi confirmée par divers experts de renommée internationale (dont les professeurs Stephen Walt, de Harvard, et John Measheimer de l’Université de Chicago). En tant qu’expert, je me devais d’expliquer que le comité formé par le Secrétaire général des Nations unies, selon les termes de son mandat, n’avait pas de pouvoir d’investigation, n’était pas formé de juristes, et n’avait aucun mandat d’établir des responsabilités. Il ne visait pas à établir s’il y avait ou non violation des droits humains. C’est seulement le ‘spin’ politique et médiatique qui lui a donné, à tort, cette fonction, ainsi qu’une grande visibilité. En tant qu’expert, sur la base de la lecture de ces rapports, c’est cela qu’il fallait expliquer.

L’objectivité consistait à déconstruire le ‘spin’ donné au rapport Palmer/Uribe, en rappelant les termes de son mandat. C’est l’autre rapport, celui du Conseil des droits de l’Homme qui avait le mandat d’établir les violations des droits. C’est donc une erreur de rapporter le premier en lui attribuant le mandat du second. Je maintiens donc tout ce que j’ai dit et j’affirme que c’est ma première responsabilité, en tant qu’expert, d’expliquer ces enjeux.

Quant à la campagne de dénigrement engagée par le plaignant, elle n’est pas nouvelle. Ce monsieur me poursuit de son zèle depuis qu’il voit que j’analyse efficacement les enjeux du conflit israélo-palestinien, comme je vous l’ai démontré ci haut. Cela fait plusieurs années que des groupes qui appuient l’occupation israélienne des territoires occupés me prennent pour cible et visent spécifiquement à amener Radio-Canada à ne plus m’inviter, en s’adressant à l’Ombudsman. Je vous fais parvenir, en document attaché, une lettre (jointe à la fin de ce texte) qui a circulé sur le net il y a quelques années et qu’un récipiendaire m’a fait parvenir. Elle incite des gens à contester mon expertise et à faire pression sur l’ombudsman de Radio-Canada, en précisant qu’il ne faut pas que ceci ait l’air d’une campagne orchestrée, et qu’il faut que ces lettres aient l’air d’être spontanées. Lisez vous-même. Je vois que la tactique est renouvelée, et qu’elle ne s’est jamais arrêtée, peut-être. J’ai des indices qui me font penser que cette campagne orchestrée a eu des effets certains.

3. Concernant mon engagement social

Dans le cas du conflit du Proche-Orient, je revendique ma position, je ne la cache pas : je considère que c’est le droit international qui doit guider la solution du conflit, et non pas le rapport de force brut. C’est un biais que je revendique haut et fort dans les entrevues. Je n’ai jamais caché ce biais. Je l’ai expliqué en long et en large lorsque j’ai pu. C’est cela qui me fait considérer le rapport du Conseil des droits de l’Homme comme le document qui établit les violations de droits, et le rapport Palmer comme un document basé sur la négociation entre deux pays et non pas sur le droit international. Ma position est absolument transparente là-dessus.

Je ne représente aucun organisme ni association de lobbying, ni de plaidoyer, même si je me suis impliqué dans des associations communautaires dans le passé. Le seul conseil d’administration sur lequel je siège en ce moment est celui d’un petit organisme de droits humains basé au Caire et qui lutte contre la répression des régimes arabes, et qui ne soucie aucunement du conflit en Palestine. Mais je fais des dons à divers organismes de charité et de coopération internationale (dont la Croix Rouge, Amnistie Internationale, la Ligue des droits et libertés, et d’autres organismes de défense des droits). Je vous promets de les mentionner la prochaine fois que j’aurai à discuter la répression des régimes arabes, pour que les auditeurs sachent bien que je suis tout à fait biaisé quand je critique la torture exercée par les régimes arabes, de la même façon que je suis biaisé quand je critique les violations du droit exercées par Israël (ou par n’importe quel autre gouvernement). Et les faits que j’invoque sont rigoureusement vrais et vérifiables.

Je ne suis pas un « parrain » du projet du Mavi Marmara, le bateau attaqué par Israël dans les eaux internationales et qui est l’objet des rapports dont j’ai parlé plus haut. Le site que vous m’avez mentionné est celui d’un autre organisme, le Tahrir, et c’est par vous que j’ai appris, à ma grande surprise, que j’étais un des nombreux « parrains d’honneur ». Les organisateurs ont mis mon nom sans mon autorisation et sans m’en informer, et je leur ai demandé de le retirer – je figure d’ailleurs sur la même liste que le prix Nobel de la Paix, Shirin Ebadi, ce qui est un honneur que je n’ai jamais sollicité.

Pour être plus explicite sur mes positions, je voudrais clarifier ce qui suit. Dans la position officielle du Canada, que l’on peut consulter sur le site Web du ministère des affaires étrangères, il est dit explicitement que la Quatrième convention de Genève de 1949 s’applique aux territoires palestiniens occupés, et donc qu’Israël est une puissance occupante. Il est dit que le Canada ne reconnaît pas l’annexion de Jérusalem. Il est dit que les colonies de peuplement sont illégales au regard du droit international et qu’elles constituent un obstacle à la paix. Les positions que je défends sont fondées sur ces principes, qui constituent le biais par lequel j’observe le conflit du Proche-Orient.

Je conteste le label « anti-Israël » que mes détracteurs souhaitent me coller. Je ne me définis pas comme « pro-palestinien » mais comme « pro-droits humains ». Le jour où les droits humains des citoyens israéliens seront bafoués par un voisin plus fort, je prendrai la défense d’Israël. En attendant, en conformité avec le droit international et avec la position canadienne officielle, je considère que c’est Israël la puissance occupante, et que de nombreuses violations des droits découlent de cette occupation.

Ma position n’est pas anti-israélienne, elle est anti-occupation. C’est la position des plaignants, qui appuient à fond l’occupation et la dépossession des Palestiniens, qui va contre les intérêts à long terme d’Israël et qui met en danger la survie même d’Israël par une politique que d’aucuns considèrent suicidaire. Leur analyse ne tient pas la route. En cela, je rejoins de nombreux Israéliens. Et ce sont, entre autres, les analyses de mes collègues israéliens qui m’inspirent et me nourrissent.

Même dans les milieux traditionnellement nationalistes en Israël on ne se reconnaît plus dans les politiques belliqueuses du gouvernement israélien, et on les critique fermement. Mme Ruth Dayan, veuve de Moshe Dayan, dit ceci : « Rien n’a changé depuis les accords d’Oslo. Le nombre de colonies est passé de 60 à 200, les checkpoints de l’armée sont partout. La violence reste le seul langage ». Elle ajoute : « […] je pense que le sionisme a fait son temps ». Va-t-on l’accuser d’être anti-israélienne ? Va-t-on faire une plainte si Radio-Canada lui fait une entrevue sans annoncer, auparavant, qu’elle a appuyé un projet pour les enfants palestiniens en Cisjordanie, ce qui démontre, de toute évidence, un effroyable sentiment anti-israélien ? (Je précise que cette dernière phrase est ironique au cas où les plaignants prennent les choses au premier degré; voir l’entrevue avec Ruth Dayan, La Revue, Décembre 2011-Janvier 2012, p.14).

Je demeure à votre disposition pour toute autre clarification.

Respectueusement Vôtre.

Rachad Antonius

Professeur

Université du Québec à Montréal

Document cité dans la lettre du professeur Rachad Antonius à l’appui de sa prétention de faire l’objet d’une campagne de dénigrement.

Pour votre info :

Ci-joint une copie de lettre que je viens d’envoyer. Je sais, vous recevez déjà des tonnes de courriels mais la désinformation doit vous préoccuper tout autant que moi même, peu importe votre pays de résidence, il est important de rester vigilant et de ne pas laisser impunément le mensonge circuler. Ecrivez au moins une lettre par semaine, malheureusement ce ne sont pas les occasions qui manquent. Montez des dossiers, les détracteurs d’Israël ne pourront continuer de mentir indéfiniment.

TRÈS IMPORTANT: Si vous écrivez, surtout ne pas mentionner, ni recopier ou montrer ma lettre. Vous pouvez vous en inspirer, mais vous devez absolument écrire à titre individuel et dans vos propres mots.


For those who don’t speak french:

This is a letter I’m writing to Radio Canada for inviting a notorious anti Israel “specialist” to analyze the latest Iranian elections. When asked about the Iranian nuclear program, he immediately made a relation with the Israeli nuclear program and the speaker let him do with it without going a little further regarding the human right issue in Iran and their ambition to destroy Israel. And when comes the time to chose a Middle East specialist, they should be a little more balance and ingenious on the choice.


Société Radio-Canada
1400 René-Lévesque Est,
Montréal (Québec)
H2L 2M2

Mr. Renaud Gilbert Ombudsman ombudsman@radio-canada.ca

Robert Rabinovitch, President and CEO, robert_rabinovitch@cbc.ca

dimanche 26 juin 2005

Objet: RDI Aux nouvelles

Analyse des élections en Iran par le « spécialiste » Rashad Antonius

Cher Monsieur Gilbert,

Pour commenter les récentes élections en Iran, comment avez-vous pu inviter un « spécialiste du proche orient » tel que Rashad Antonius, un des dénigreurs d’Israël les plus ardents.

Après d’autres analyses sur les dernières élections dans ce pays, quand votre présentatrice lui a posé une question au sujet des très controversé armes nucléaires que développe l’Iran, la perche était tendue et Mr. Antonius n’a pas manqué l’occasion pour l’attraper et faire immédiatement un rapprochement avec Israël qui, selon lui, posséderait 400 bombes nucléaires.

Votre présentatrice aurait dû pousser un peu plus loin. Si Monsieur Antonius voulait mettre Israël et l’Iran dans le même sac, elle aurait dû lui rappeler ceci, et qu’en Israël :

  • En Israël on ne lapide pas de femmes pour avoir laissé dépasser une mèche de cheveux.
  • En Israël, porte la barbe qui veut, il en est de même pour la mini jupe.
  • En Israël, on respecte les droits de l’homme et surtout ceux de la femme.
  • En Israël, il y a une liberté totale de la presse.
  • En Israël, la minorité musulmane a les mêmes droits que n’importe quel autre citoyen dont celui du droit de vote et elle a 7 députés à la Knesset. (il n’y a plus de juif en Iran, persécutés par le régime des Ayatollahs, ils ont dû fuir et abandonner tous leurs biens)
  • En Israël, on a le droit de pratiquer sa religion, peut importe laquelle.

Etc….. Etc…..Etc…..Etc…..la liste est trop longue.

Depuis sa création Israël n’a fait que se défendre en combattant des guerres que lui ont imposées ses ennemis et l’Iran ne cache pas ses intentions à ce sujet.

Messieurs à Radio Canada, quand vient le moment d’analyser la situation au Proche Orient, soyez un peu plus astucieux dans le choix de la bonne personne pour anatomiser l’état de la région.

Recevez Monsieur Gilbert, l’expression de mes salutations distinguées.

Edmond Silber