Massacre d'une famille juive ignoré? (3 plateformes)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Les plaignants jugent inacceptable que Radio-Canada ait passé sous silence le meurtre de toute une famille juive en Cisjordanie, le 12 mars 2011. Selon eux, il y aurait aussi un parti pris anti-israélien dans le seul l’article de Radio-Canada.ca paru sur ce massacre le 13 mars.

Radio-Canada a reconnu d’emblée que le massacre d’une famille en Cisjordanie aurait mérité d’être couvert, le samedi 12 mars. Cette quasi-absence de couverture est en bonne partie due au fait que ces meurtres ont coïncidé avec le séisme qui a secoué le Japon et qui a fait des milliers de morts.

Par ailleurs, je n’ai noté ni parti pris, ni inexactitude dans le reportage à la radio, l’article web ou dans les textes sur cet assassinat, diffusés le lendemain, soit le dimanche 13 mars.

LA PLAINTE

Mme Hélène Massé et 15 autres citoyens se sont plaints à mon bureau de la couverture faite par Radio-Canada du massacre d’une famille juive dans la colonie d’Itamar en Cisjordanie. Les plaignants estiment que Radio-Canada a passé sous silence ce carnage de toute une famille, à coups de couteaux, le samedi 12 mars 2011. Ils jugent aussi que le seul article de Radio-Canada.ca sur ces meurtres, publié le 13 mars, démontre un parti pris flagrant anti-israélien. Selon eux, l’utilisation des termes « colons juifs » et « colonie » est une façon de légitimer les crimes contre les Israéliens. À leur avis, Radio-Canada aurait dû insister sur la sauvagerie des meurtres, plutôt que sur l’intention d’Israël d’accélérer la construction de maisons en Cisjordanie.

Mme Martine Lanctôt, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales au service de l’Information, a répondu que ce massacre aurait certainement été rapporté dans toute son horreur s’il n’avait pas coïncidé avec le séisme, puis le tsunami, qui ont dévasté le Japon et fait des milliers de morts. Mme Lanctôt a rappelé que la radio avait tout de même diffusé un texte le samedi midi, précisant qu’un bébé et des enfants de 3 et de 11 ans avait été tués avec leurs parents. Le dimanche 13 mars, des textes ont été diffusés sur la tragédie au RDI et un article web a été publié. Mme Lanctôt ajoute : « Deux jours s’étaient écoulés depuis le meurtre et les informations portaient désormais sur les conséquences de l’assassinat des colons juifs. Le fait qu’il s’agissait de juifs vivant dans une colonie implantée en Cisjordanie avait inévitablement des conséquences politiques qui ont pris le devant sur le drame humain. »

LA RÉVISION

La quasi-absence de couverture le samedi 12 mars

La direction de Radio-Canada a admis d’emblée que le massacre de la famille juive aurait mérité d’être couvert dès le samedi 12 mars. Je partage cette opinion, car le meurtre est survenu dans la nuit de vendredi à samedi. Toutefois, étant donné la gravité des autres nouvelles qui secouaient le monde cette fin de semaine-là (notamment, le séisme et le tsunami dévastateurs au Japon ainsi que les affrontements sanglants en Lybie), rien ne m’indique que la quasi-absence de couverture de ce meurtre pendant 24 heures soit due à un quelconque parti pris des journalistes en devoir.

La couverture du massacre le dimanche 13 mars

C’est la radio qui a fourni le meilleur compte de la colère suscitée par ces meurtres. Ginette Lamarche, correspondante de Radio-Canada au Moyen-Orient, a livré un reportage diffusé dans le principal bulletin du dimanche matin, celui de 9 heures. J’ai retranscrit le reportage parce qu’il n’est pas disponible sur Radio-Canada.ca :

PRÉSENTATION: « Le Quartette pour la paix au Proche-Orient condamne l’assassinat d’une famille de colons juifs en Cisjordanie. Les autorités israéliennes recherchent toujours les auteurs de ces meurtres à coups de couteaux du couple et de ses trois enfants. La police a élevé son niveau d’alerte de crainte de représailles par des colons extrémistes. »

VOIX DU COMMANDANT : « Terrorist entered a private home in the settlement of Itamar and brutally murdered five people. »

GINETTE LAMARCHE : « Le commandant militaire israélien a tout mis en branle pour trouver les coupables. La population est outragée par ces crimes odieux. Les terroristes, selon la presse israélienne, ont tué dans leurs lits trois enfants, dont un bébé de trois mois et leurs parents. Furieux, le premier ministre Nétanyahou n’a pas été tendre envers la communauté internationale. »

VOIX DE BENYAMIN NÉTANYAHOU : « The international community that so quickly rushed to condemn Israel over a building here and a building there. »

G. LAMARCHE : « La communauté internationale est bien rapide quand il s’agit de dénoncer la construction de colonies dans les territoires occupés. Je ne sais pour quelles raisons elle a pris son temps pour dénoncer ces meurtres sauvages sans justification. »

VOIX DE B. NÉTANYAHOU : « That murder that has no justification. »

G. LAMARCHE : « Le gouvernement israélien n’a pas l’intention de se laisser intimider par l’assassinat de cette famille de colons qui habitait dans une des colonies les plus controversées de Cisjordanie. Il a, dans la même foulée, annoncé la construction de quelques centaines de maisons supplémentaires. Le premier ministre a aussi dénoncé le double langage tenu, selon lui, par l’autorité palestinienne. »

VOIX DE B. NÉTANYAHOU : « To the world outside, he speaks peace, to their own people inside, they teach incitement. »

G. LAMARCHE : « D’un côté, il parle de paix à la communauté internationale, de l’autre, ils incitent les Palestiniens à la violence. »

VOIX DE B. NÉTANYAHOU : « Violence against Israel… »

G. LAMARCHE : « On craint que ces meurtres relancent les confrontations après deux ans de relative paix en Cisjordanie. Pour l’autorité palestinienne, cet acte terroriste survient à un bien mauvais moment, alors que Mahmoud Abbas exigeait le gel de la colonisation pour retourner à la table de négociation. »

Radio-Canada.ca

Les plaignants ont été particulièrement outrés par l’article de Radio-Canada.ca, publié le 13 mars à 7 h 58, intitulé Colonisation accélérée en Cisjordanie après la mort d’une famille de colon, qui s’inspirait d’une dépêche de l’Agence France-Presse.

Cet article respecte-t-il les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada?

« Exactitude : Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

et

« Impartialité : Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Ce seul article publié par Radio-Canada.ca sur la tragédie titre non pas avec le massacre lui-même mais avec une décision politique israélienne annoncée au lendemain du meurtre. Est-ce un manque de sensibilité, comme le croient les plaignants?

Ce serait le cas si cet article avait été publié quelques heures après l’assassinat. Mais le site web de Radio-Canada n’a rien publié sur ces meurtres le samedi 12 mars parce que le séisme au Japon avait accaparé toute l’attention cette journée-là. S’il y avait eu un premier texte web sur les circonstances horribles de ce massacre, je ne pense pas qu’il y aurait eu autant de réactions négatives à propos de l’angle choisi par les journalistes web le dimanche. Après tout, il est normal que la nouvelle évolue. Au Moyen-Orient, les événements violents ont souvent des conséquences politiques. Étant donné que l’article web en cause a été publié 36 heures après le meurtre, son amorce (le lead) est parfaitement défendable et exact au plan des faits : « Israël accélère sa colonisation en Cisjordanie au lendemain de l’assassinat de cinq membres d’une même famille israélienne dans une colonie. (…) »

D’autres choix éditoriaux auraient pu être faits. Ce même dimanche, le site web de l’Express titrait avec les funérailles et la promesse de bâtir davantage en Cisjordanie :
« Israël inhume ses colons assassinés, promet de bâtir plus en Cisjordanie. » Je rappelle toutefois que les choix éditoriaux, qui ne font jamais l’unanimité, relèvent de la liberté de presse.

Les plaignants s’insurgent contre l’utilisation des termes « colons juifs » et « colonie » dans l’article de Radio-Canada.ca. Pour eux, ce vocabulaire légitime la violence contre les Israéliens. À titre d’ombudsman, j’évalue si les mots utilisés correspondent à la réalité, s’ils sont exacts. Ils le sont dans ce cas. Ces meurtres à coups de couteaux sont horribles, mais cette violence sauvage ne fait pas disparaître la politique controversée de colonisation qu’Israël pratique en Cisjordanie. D’ailleurs, dans le texte en cause, les termes « colons juifs » et « colonie » sont utilisés, mais on peut lire aussi « une même famille israélienne » et « les parents et trois enfants, dont un bébé, ont été poignardés à mort. » Je n’ai pas perçu de parti pris anti-israélien dans cet article.

Conclusion

Radio-Canada a reconnu d’emblée que le massacre d’une famille en Cisjordanie aurait mérité d’être couvert le samedi 12 mars. Cette quasi-absence de couverture est en bonne partie due au fait que ces meurtres ont coïncidé avec le séisme qui a secoué le Japon et qui a fait des milliers de morts.

Par ailleurs, je n’ai noté ni biais, ni inexactitude dans le reportage à la radio, l’article web ou dans les textes sur les assassinats, diffusés le dimanche 13 mars 2011.

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Version PDF de la révision.

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