Israël : mort de 3 policiers égyptiens (RDI)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet d’un reportage sur trois policiers égyptiens tués par l’armée israélienne, diffusé le 19 août 2011 au Téléjournal du RDI.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. David Ouellette, directeur associé, Affaires publiques du Conseil des affaires israéliennes et communautaires juives (CIJA), estime que la collaboratrice de Radio-Canada à Jérusalem, Mme Danièle Kriegel, a erré en rapportant le 19 août 2011, sur les ondes du RDI dans son Téléjournal de 8 heures, que trois policiers égyptiens avaient été tués par, je le cite, « une frappe aérienne israélienne à la frontière de Gaza avec l’Égypte ». Par essence, M. Ouellette reproche à la journaliste d’avoir confondu deux événements survenus à deux endroits différents à la suite d’attaques terroristes qui s’étaient produites la veille du reportage et qui avaient fait de nombreuses victimes dans la ville d’Eilat. « Malgré les versions contradictoires qu’elles relatent, écrit-il, aucune des sources égyptiennes que j’ai pu consulter prétend que trois policiers égyptiens ont été tués aujourd’hui dans des frappes israéliennes ». En conséquence, M. Ouellette demande de « rectifier clairement et visiblement l’erreur en temps utile ». À l’appui de sa plainte, il fournit une recension de rapports de presse provenant de médias arabes et israéliens; bien que souvent confus et contradictoires, aucun ne situe la mort des trois Égyptiens à la frontière de Gaza avec l’Égypte.

La réponse de la direction de l’Information

Dans sa réponse, Mme Martine Lanctôt, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales à la direction de l’Information, indique que la journaliste Danièle Kriegel avait rapporté « des informations diffusées par la radio et la télévision égyptienne avec pour origine la Mena, l’agence de presse officielle égyptienne. » Et elle ajoute que « plusieurs médias ont rapporté l’information attribuant la mort des trois policiers égyptiens au tir d’un avion de combat israélien. » Mme Lanctôt a fourni à son tour plusieurs références à des articles d’agences de presse et à des réseaux de télévision qui relataient les événements et faisaient état de la confusion les entourant.

LA RÉVISION

S’en est suivi un échange épistolaire entre M. Ouellette et Mme Lanctôt dans lequel chacun apportait des éléments d’information et d’autres articles de presse à l’appui de sa position. J’ai pris connaissance de tout ce matériel, notamment d’un article de l’Agence France-Presse (AFP) qui n’était pas cité dans la plainte originale de M. Ouellette. Rapportant des sources officielles égyptiennes, le correspondant au Caire de l’agence indique que trois policiers égyptiens ont péri à la frontière entre Gaza et l’Égypte, victimes d’une roquette tirée par un hélicoptère israélien. Mais M. Ouellette et Mme Lanctôt ne font pas la même lecture de cette dépêche, ou à tout le moins de l’interprétation qu’en a faite la collaboratrice de Radio-Canada Danièle Kriegel dans son intervention en direct au RDI.

La plainte de M. Ouellette invoque le non-respect du principe d’exactitude, une des cinq valeurs à la base des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ). Voici ce qu’on en dit :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

L’exactitude a beau être une valeur fondatrice des NPJ, il demeure qu’elle s’applique au quotidien dans des conditions d’exercice qui ne sont pas toujours faciles. C’est le cas lorsqu’un reporter rapporte en direct des événements qui sont toujours en cours. C’est pourquoi les NPJ (Principes – Reportages en direct) abordent aussi la valeur d’exactitude dans le cadre du reportage en direct. Voici ce qu’elles en disent de pertinent pour le cas qui nous occupe :

« Nous traitons aussi rapidement que possible tout événement qui justifie une couverture en direct, (…) Nous en rendons compte à mesure que l’événement se déroule.

(…)

Nous prenons toutes les mesures pour donner au public des informations que nous avons vérifiées de manière raisonnable. Nous évitons de propager des rumeurs et d’avancer des suppositions.

Nous recevons parfois des informations contradictoires de sources crédibles. Nous pouvons choisir de rapporter ces informations, en précisant les circonstances de la situation et en citant les sources. Il importe cependant de poursuivre la recherche pour résoudre les contradictions à la lumière de la réalité sur le terrain. »

Pour la bonne compréhension de la discussion, il est bon de rappeler le contexte des événements rapportés par la journaliste. Il y a d’abord eu un triple attentat terroriste qui a fait huit morts et de nombreux blessés le 18 août à Eilat dans le sud d’Israël. Les auteurs ont été identifiés comme des Palestiniens de Gaza. En représailles, Israël a conduit des attaques aériennes contre des cibles situées à Rafah, ville de la bande de Gaza près de la frontière avec l’Égypte. En même temps, Israël poursuivait les auteurs présumés des attentats dans la région où ils avaient eu lieu, plus précisément à Taba, une ville israélienne, elle aussi située près de la frontière avec l’Égypte, mais à 250 kilomètres au sud de Rafah. Et c’est à cet endroit que les trois policiers égyptiens ont été tués, dans un échange de tirs selon certains médias, par une roquette lancée par un hélicoptère israélien selon d’autres. Les comptes rendus sont confus et contradictoires, M. Ouellette et Mme Lanctôt s’entendent là-dessus. M. Ouellette en veut pour preuve un article de l’AFP provenant du Caire, qui a été largement repris par d’autres médias et qui illustre particulièrement bien cette confusion. J’en reproduis ici une partie :

« LE CAIRE, 19 août 2011 (AFP) – Trois policiers égyptiens ont été tués jeudi lorsqu’un hélicoptère de combat israélien a tiré une roquette sur des combattants près de la frontière à la suite des attentats meurtriers commis en Israël, a-t-on appris de sources officielles égyptiennes.

Le tir s’est produit près du passage frontalier de Rafah entre l’Égypte et la bande de Gaza, selon l’agence de presse officielle égyptienne Mena citant un responsable militaire. C’est de la bande de Gaza que seraient venus selon Israël les auteurs des attentats qui ont tué huit Israéliens.

« Un appareil israélien était à la poursuite d’infiltrés de l’autre côté de la frontière et a ouvert le feu lorsqu’ils ont atteint Rafah. Il y avait plusieurs membres de la Sécurité centrale (égyptienne) à cet endroit et ils ont été atteints par le tir », selon le responsable cité par Mena.

Trois policiers ont été tués et deux blessés par le tir, selon des sources officielles.

La télévision officielle égyptienne a rapporté de son côté que le raid s’est produit au sud de Rafah, près de la localité de Taba, à environ 12 kilomètres de la ville israélienne d’Eilat. (…) »

L’article dit donc, citant des sources officielles égyptiennes, dont l’agence de presse officielle Mena qui elle-même cite un responsable militaire :

  • que les trois policiers égyptiens ont été tués par le tir de roquette d’un hélicoptère de combat israélien;
  • que le tir s’est produit au passage frontalier de Rafah entre l’Égypte et la bande de Gaza;
  • que, par ailleurs, la télévision officielle égyptienne rapportait de son côté que le raid responsable de la mort des policiers égyptiens s’était produit à Taba, près de la ville d’Eilat.

Le reportage de Danièle Kriegel était diffusé en direct à 8 heures le matin du 19 août; il relatait les raids de l’aviation israélienne sur Rafah. Voici ce qu’elle dit :

« (…) Cette nuit et ces dernières heures, là encore les frappes ont lieu sur la ville de Rafah et au passage frontalier entre l’Égypte et la bande de Gaza. Et il faut souligner qu’au Caire, on affirme que trois policiers égyptiens ont été tués dans ces derniers bombardements. »

La journaliste n’a donc dit que ce que rapportaient l’AFP et l’agence officielle égyptienne Mena à propos des trois policiers égyptiens, c’est-à-dire qu’ils avaient été tués au passage frontalier de Rafah par un bombardement. En référant à la capitale égyptienne (« Au Caire on affirme que … »), la journaliste indique comme c’est l’usage que la source des renseignements est un organisme officiel égyptien. Le plaignant soutient que les policiers ont été tués par une roquette tirée par un hélicoptère et non par un bombardement ou par une frappe de l’aviation israélienne. Il est vrai que, dans la première partie de son reportage, la journaliste faisait état des « raids » de l’aviation israélienne sur Rafah. Mais on peut difficilement prétendre qu’un tir de roquette par un hélicoptère n’est pas un bombardement.

Le plaignant estime également que la journaliste aurait dû savoir qu’elle se trouvait devant deux opérations militaires distinctes : les raids aériens sur Gaza en représailles des attentats en Israël de la veille; et la poursuite des auteurs des attentats qui s’est soldée par la mort des trois policiers égyptiens. Mais au moment où Mme Kriegel rendait compte en direct des événements encore en cours, elle n’avait que peu ou pas d’éléments d’information à sa disposition qui allaient en ce sens et elle devait composer avec leur caractère confus et contradictoire.

Je soumets donc que la journaliste a vérifié « de manière raisonnable » l’information voulant que les trois policiers égyptiens aient été tués par un bombardement à Rafah; qu’au moment de l’intervention en direct de la journaliste, les données disponibles qui l’attribuaient à des sources officielles égyptiennes rendaient cette information crédible; que celle-ci n’était donc pas une « rumeur » ou une « supposition ».

Conclusion

Le reportage de Danièle Kriegel sur la mort de trois policiers égyptiens tués par l’armée israélienne, diffusé le 19 août 2011 au Téléjournal de 8 heures au RDI, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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