Gaz de schiste (DĂ©couverte)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

M. Stéphane Perrault, du Groupe GVM, a porté plainte à mon bureau au nom de son client, la Société d’énergie Talisman de Calgary. Il estime que l’émission Découverte a fait des erreurs dans son reportage sur l’exploitation du gaz de schiste, diffusé le 14 novembre 2010. Il demande un correctif.

J’ai conclu qu’il y avait une erreur : l’émission Découverte n’a pas respecté la norme d’exactitude en laissant entendre que la porte-parole de la Société d’énergie Talisman ne disait pas toute la vérité à propos de la salinité des eaux provenant de l’exploitation du gaz de schiste.

Étant donné que l’erreur relevée touche à la crédibilité d’une entreprise et d’une personne, je recommande qu’une mise au point soit apportée à l’antenne et dans le site Radio-Canada.ca, sur la page où l’on peut visionner l’émission.

LA PLAINTE

Le 23 novembre 2010, M. Stéphane Perrault, du Groupe GVM, a déposé une plainte à mon bureau au nom de son client, la Société d’énergie Talisman de Calgary.

M. Perrault avance que l’émission Découverte a fait une erreur, en affirmant que les eaux de forage dans les puits de la formation rocheuse d’Utica pouvaient être trois fois plus salées que l’eau de mer, contredisant ainsi la porte-parole de Talisman, la géologue Marianne Molgat. Le plaignant estime aussi que Découverte a induit les téléspectateurs en erreur en disant que l’industrie refusait de divulguer les données sur la composition des eaux usées, générées par l’exploitation du gaz de schiste. Talisman exige un rectificatif, car elle considère que Radio-Canada a mis en doute, sans raison, l’affirmation de son experte.

La rédactrice en chef de l’émission Découverte, Mme Hélène Leroux, a répondu que l’information diffusée était exacte. Elle défend l’utilisation des taux de salinité du puits Gentilly 1, en écrivant que, quelle que soit la profondeur atteinte lors du forage, « cette activité génère des eaux usées qui remontent à la surface et dont il faut tôt ou tard disposer. Or, c’est un fait que le puits Gentilly 1 a bel et bien été foré dans une campagne d’exploration du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent ». Mme Leroux rappelle aussi que Talisman a refusé de partager les analyses de ses eaux usées avec Découverte, et elle soutient que le document caviardé, déposé au BAPE par l’Association pétrolière et gazière du Québec en octobre 2010, était inutilisable.

LA RÉVISION

Soulignons que le reportage de Jean-Pierre Rogel et de Louis Faure sur le gaz de schiste dure environ 45 minutes. Il s’agit d’un travail de longue haleine. Le tournage et la recherche se sont étalés sur plusieurs mois, et l’équipe a obtenu l’accès à une opération de fracturation au Québec, ce qui est sans précédent. L’angle du reportage est bien campé dès la présentation de l’animateur : « Le gaz de schiste : à quel prix pour l’environnement? ».

Le reportage peut être visionné à l’adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/emissions/decouverte/2010-2011/Reportage.asp?idDoc=124709.

1. La salinité de l’eau

Je reproduis ici l’un des deux passages du reportage en cause dans la plainte :

Jean-Pierre Rogel(journaliste) « Il y a bien un contaminant que l’industrie a mesuré dans ses eaux de forage. Ce sont les chlorures, notamment le chlorure de sodium – le sel de mer. »
Marianne Molgat(géologue,

Société d’énergie Talisman)

« Nous, on est très, très, très chanceux ici au Québec, parce que l’eau qui revient n’est pas vraiment saline. Comparée aux autres shales qu’on voit en Amérique du Nord, elle est vraiment très peu salée, moins que l’océan … quatre fois moins que l’océan. »
Jean-Pierre Rogel « Quatre fois moins que l’eau de mer? Ce n’est pas ce que disent les analyses des eaux de forage dans les puits d’Utica que nous avons pu obtenir. Dans celle du puits Gentilly 1 de Talisman, par exemple, la salinité est à 10,5%, soit trois fois plus élevée que celle de l’eau de mer. Les chlorures totaux sont à 66 grammes par litre. La concentration de solides dissous totaux atteint 117 grammes par litre. Des valeurs très élevées, par ailleurs tout à fait comparables à ce qu’on trouve dans les shales aux États-Unis. »

Afin d’évaluer s’il y a eu erreur, ou si le journaliste a seulement choisi de vulgariser, donc de simplifier les données scientifiques, j’ai parlé au journaliste Jean-Pierre Rogel, à la rédactrice en chef Hélène Leroux, et à la géologue de Talisman, Marianne Molgat. J’ai également lu les documents en cause et consulté deux experts, un géologue ne travaillant pas pour l’industrie et un hydrogéologue. En vertu des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, l’information diffusée doit être exacte :

Exactitude : Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible.

Lors de notre rencontre, le journaliste Jean-Pierre Rogel a reconnu d’emblée qu’il avait fait une erreur en écrivant que le puits Gentilly 1 de Talisman était un puits d’Utica et non un puits de Trenton. Selon Découverte, il s’agit d’une erreur de détail qui ne remet pas en cause la véracité, ni la pertinence de l’information diffusée sur la salinité de l’eau du puits Gentilly 1.

Un peu de contexte :

Le sous-sol québécois est divisé en couches rocheuses, géologiquement différentes. L’Utica est une couche de 50 à 300 mètres d’épaisseur, surmontée en moyenne par 1 500 mètres de roches. L’Utica est formé de shales (ou schistes), une roche peu poreuse à grains fins, ressemblant à de l’ardoise. Elle peut donc être fracturée sous la pression de l’eau, ce qui libère le gaz naturel qui est dispersé un peu partout. Le Trenton est situé en-dessous de l’Utica. Le Trenton n’est pas constitué deshales, mais de carbonates, susceptibles de contenir des réservoirs conventionnels d’hydrocarbures. Cette distinction est importante, car quand on parle ces temps-ci d’exploration dans le domaine du gaz de schiste au Québec, on fait uniquement référence à la formation d’Utica.

Ce qui fait la particularité de l’exploitation des shales de l’Utica, c’est qu’elle nécessite de très grandes quantités d’eau, afin de créer une pression suffisante à chaque fracturation pour extraire le gaz. Il peut y avoir jusqu’à 10 fracturations dans des branches horizontales souterraines de 1 kilomètre de long. D’où l’importance de savoir quelle quantité de contaminants est présente dans les eaux usées qui remontent à la surface. Le forage conventionnel utilise beaucoup moins d’eau.

Afin d’évaluer la véritable salinité de l’eau qui risque de remonter à la surface, Découverte s’est basée sur un document datant du 11 mars 2007, qui analyse l’eau du puits Gentilly 1 après un forage conventionnel. Ce document, que j’ai en main, indique bel et bien que l’on a foré dans le Trenton et non dans l’Utica. À cette époque, Talisman ne faisait pas d’exploration des shales au Québec. En 2006-2007, la société de Calgary forait dans le Trenton à la recherche de gisements conventionnels prometteurs. Le 12 mars 2007, le quotidien La Presse a fait écho à l’exploration en cours dans le puits Gentilly 1 : « Le puits a généré du gaz naturel provenant de la formation Trenton Black-River à un débit journalier atteignant 4,5 millions de pieds cubes de gaz naturel ». Ces forages exploratoires dans le Trenton n’ont pas eu de suite parce que les quantités de gaz repérées n’étaient pas assez importantes. En septembre 2008, soit un an et demi plus tard, Talisman a utilisé ce même puits pour forer dans l’Utica. À ce moment-là, Talisman était dans l’exploration du gaz de schiste mais l’analyse des eaux que Découverte a en main ne correspond pas à ces forages plus récents.

Étant donné les différences importantes entre la composition géologique du Trenton et de l’Utica, Découverte pouvait-elle utiliser l’analyse de Gentilly 1, un puits de forage dans le Trenton, alors que son reportage portait sur l’exploitation du gaz de schiste qui se fait dans une autre couche de roche, l’Utica? Les responsables de l’émission croient que oui, car, selon eux, quelle que soit la profondeur du forage, les eaux qui reviennent à la surface doivent être traitées.

Les géologues que j’ai consultés contestent l’exemple choisi par l’émission Découverte pour contredire Talisman. Pour eux, Découverte compare des pommes et des oranges. Rien ne permet d’avancer que les eaux qui remontent à la surface des puits de l’Utica soient aussi salées que celles provenant du puits Gentilly 1 foré dans le Trenton. La salinité des eaux souterraines dépend de la profondeur, mais aussi de l’endroit où l’on fore au Québec. Il peut donc y avoir d’importantes variations dans la même formation rocheuse à travers la province.

L’entrevue de la géologue de Talisman, Marianne Molgat, porte indéniablement sur le gaz de schiste dans l’Utica, et non sur l’exploitation dans le Trenton. Quand elle dit que l’eau qui revient des shales est très peu salée, elle parle de l’exploitation du gaz de schiste par Talisman dans quelques puits. Or, cette exploitation des shales ne se fait que dans l’Utica. L’émission Découverte ne pouvait donc pas opposer des analyses de chlorures provenant d’un puits du Trenton aux propos de la géologue de Talisman qui, elle, ne faisait référence qu’aux eaux évacuées de l’Utica. Cet amalgame entre deux types d’exploitation, et surtout deux types de couches rocheuses (Utica et Trenton) constitue une erreur. L’erreur n’en est pas une de détail, car pour les simples téléspectateurs les données de Gentilly 1, telles que présentées, laissent entendre que la géologue Marianne Molgat ne dit pas toute la vérité.

Jean-Pierre Rogel me fait valoir qu’il parlait en général des eaux de forage dans sa narration, et non des eaux de fracturation, ce qui justifierait l’utilisation des résultats de Gentilly 1. Dans ce cas, Découverte n’aurait pas dû opposer les taux de chlorures découverts dans des eaux de forage à l’évaluation de Marianne Molgat. C’est cette juxtaposition qui pose problème.

Le journaliste s’est basé sur deux autres études de puits de forage, qui, à son avis, laissent croire que les eaux remontant à la surface sont plus salées que Talisman le prétend. J’ai soumis ces documents à un expert indépendant qui estime que, dans les deux cas, il y a trop d’incertitude sur la profondeur à laquelle on a creusé pour conclure que l’eau remontant de l’Utica est plus salée que l’eau de mer.

Cela étant dit, le métier de journaliste consiste à douter, à ne rien tenir pour acquis, à faire des vérifications. Jean-Pierre Rogel n’avait pas à accepter sans broncher les propos rassurants de la géologue de Talisman. Il sentait qu’il devait soulever le doute, car il avait une autre source qui lui disait que l’usine d’épuration de Drummondville avait refusé de traiter des eaux de forage trop concentrées en chlorures. Si les eaux acheminées à l’usine de Drummondville provenaient de l’exploitation des shales, c’est cette information que Découverte aurait dû mettre en ondes, car elle était certainement plus pertinente que l’analyse du puits du Trenton.

2. Talisman a-t-elle été transparente?

La société Talisman reproche à Découverte d’avoir dit que « l’industrie refuse de nous communiquer ses analyses [sur le contenu des eaux usées issues de la fracturation] ». Pourtant, c’est la stricte vérité. En juin et en juillet 2010, les porte-parole de Talisman n’ont pas voulu dévoiler leurs analyses des eaux usées des puits au Québec. Peut-être qu’une plus grande transparence de Talisman, à ce moment-là, aurait permis d’éviter l’erreur qui a suivi? L’industrie considère que ces analyses sont des secrets d’entreprise, car elles pourraient permettre aux concurrents de découvrir la « recette » de produits chimiques utilisée pour démarrer la fracturation.

Quoiqu’il en soit, quatre mois plus tard, alors qu’elle était soumise à des pressions de toutes parts, l’industrie gazière a fourni quelques chiffres aux audiences du BAPE. Deux documents y ont été déposés en octobre, soit un mois avant la diffusion du reportage de Découverte. Un premier détaille la composition chimique des eaux de fracturation et des eaux usées dans un puits de l’Utica. Le document est caviardé. On ne sait pas de quel puits il s’agit, ni où il est situé. Toutefois, un autre tableau, intitulé Résultats de la caractérisation de 13 eaux usées non traitées résultant de la fracturation hydraulique, est plus significatif. Il indique que ces eaux sont 10 fois moins salées que l’eau de mer, ce qui semble donner raison à Talisman à propos des chlorures. L’équipe de Découverte ne savait pas que ces documents avaient été publiés. Le tableau aurait sans doute permis à Jean-Pierre Rogel de nuancer sa narration sur les chlorures. Une équipe de Radio-Canada couvrait pourtant les audiences du BAPE, mais il aurait sans doute fallu davantage de communication entre les journalistes de Radio-Canada pour que l’information circule. Inversement, Talisman, ou son porte-parole au Québec, le Groupe GVM, aurait aussi pu prendre l’initiative de transmettre ces études à Découverte, une fois que la décision avait été prise de les publier.

Cette situation illustre toute la difficulté du journalisme de longue haleine dans un dossier au cœur de l’actualité qui ne cesse d’évoluer. Le danger est de ne plus être à jour, car l’écriture et le montage d’un reportage télévision d’environ 45 minutes prend plusieurs semaines.

Conclusion

L’émission Découverte contient une erreur : elle n’a pas respecté la norme d’exactitude en laissant entendre que la porte-parole de la société Talisman ne disait pas toute la vérité à propos de la salinité des eaux provenant de l’exploitation du gaz de schiste.

Étant donné que l’erreur relevée touche à la crédibilité d’une entreprise et d’une personne, je recommande qu’une mise au point soit apportée à l’antenne et dans le site Radio-Canada.ca, sur la page où l’on peut visionner l’émission.

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Version PDF de la révision.

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