Entrevue de Marc Bellemare (24 h en 60 min)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant reproche à un intervieweur de Radio-Canada d’avoir fait une entrevue complaisante avec Marc Bellemare, le 20 janvier 2011, alors que l’ex-ministre québécois de la Justice livrait sa réaction au rapport Bastarache. L’entrevue a été diffusée à l’émission 24 heures en 60 minutes, au Réseau de l’information.

J’ai conclu que l’entrevue de Marc Bellemare n’était pas complaisante. L’intervieweur a respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

M. Maurice Maronne m’a fait parvenir cette plainte :

« Lors de l’émission 24 heures en 60 minutes, consacrée en grande partie au Rapport Bastarache et diffusée le 20 janvier dernier, je considère que le journaliste Alain Gravel a fait preuve d’une grande complaisance à l’occasion de son entretien avec Mtre Bellemare.

En effet, votre journaliste, non seulement s’est-il rendu dans les bureaux de Mtre Bellemare se mettant ainsi dans une position d’infériorité, mais à mener son entretien où l’on sentait la complicité, bien assis dans le fauteuil de son interlocuteur et sous l’enseigne « BELLEMARE Avocats ».

Il est regrettable qu’un journaliste aussi expérimenté accepte ce genre de mise en scène qui lui donne le triste rôle « d’employé » de Marc Bellemare. »

Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l’Information, lui a fait parvenir une réponse, dont voici l’essentiel :

« (…) Vous reprochez au journaliste Alain Gravel d’avoir fait preuve de complaisance dans son entrevue avec Me Marc Bellemare, au lendemain de la divulgation du rapport Bastarache.

Le lieu de l’entrevue ne m’apparaît pas comme un signe de complaisance. L’ancien ministre était disponible à son bureau et le journaliste s’est installé en face de lui. L’enseigne ne faisait que nous rappeler que Marc Bellemare est avocat. Le ton de l’entrevue était respectueux mais pas complaisant. Le rapport du commissaire est sévère à l’égard de Marc Bellemare puisqu’aucune des allégations de l’ancien ministre de la Justice n’a été retenue. Alain Gravel a d’entrée de jeu souligné que ce rapport n’était pas « tendre » à son égard, mentionnant par la suite la faiblesse de ses preuves. L’entrevue visait à permettre à Me Bellemare d’exprimer ses réactions face aux conclusions du rapport. Le journaliste n’avait pas à être agressif ni à mettre M. Bellemare sur la sellette. Le rapport minait sa crédibilité, il était légitime que Marc Bellemare puisse réagir. (…) »

LA RÉVISION

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada exigent que les intervieweurs soient impartiaux et équitables envers leurs invités. Cela signifie notamment que les intervieweurs ne doivent pas se montrer critiques ou exigeants à l’égard des uns et conciliants et sympathiques à l’égard des autres.

J’ai écouté attentivement l’entrevue qu’Alain Gravel a menée avec l’ex-ministre Bellemare à l’émission 24 heures en 60 minutes. L’entrevue a fait l’objet d’un montage, elle devait être trop longue. Dans la portion diffusée, je n’ai pas perçu de complaisance de la part d’Alain Gravel. Son ton était neutre, son visage ne montrait aucune expression de sympathie, et certaines questions étaient critiques :

  • Alain Gravel dit dans la première question que le rapport Bastarache n’a « pas été tendre » envers Marc Bellemare.
  • Le journaliste rappelle dans une autre question que la preuve présentée par l’ex-ministre de la Justice « était plutôt faible ».
  • Il demande à Marc Bellemare pourquoi le juge aurait dû le croire plutôt que de croire le premier ministre.

Il ne s’agissait pas d’une entrevue serrée, mordante, dans laquelle l’intervieweur interrompt souvent son invité ou le met face à ses contradictions. Alain Gravel a choisi de laisser le temps à Marc Bellemare de livrer sa réaction au rapport Bastarache, ce qui ne contrevient à aucune norme. J’ai écouté les autres entrevues accordées ce jour-là par l’ex-ministre Bellemare. De toute évidence, M. Bellemare était bien préparé et il a répété les mêmes formules aux différents intervieweurs, quelles qu’étaient les questions posées. Sa réaction au rapport était prévisible, elle n’a surpris personne.

Le plaignant juge également que le journaliste n’aurait pas dû participer à une « mise en scène » qui donnait le beau rôle à Marc Bellemare. L’entrevue a eu lieu dans le bureau d’avocat de Marc Bellemare à Québec, ce qui donnait un air serein et professionnel à l’échange, filmé à deux caméras. Radio-Canada a choisi d’utiliser, dans un angle de caméra, l’affiche au mur : « Bellemare avocats », comme toile de fond.

Je ne partage pas la perception du plaignant pour qui cette mise en scène plaçait le journaliste dans une « position d’infériorité ». Toutefois, le malaise de M. Maronne à propos des dessous de ce qu’il a perçu comme une mise en scène mérite réflexion.

Dans une émission d’analyse d’une heure, comme 24 heures en 60 minutes, il aurait été intéressant d’expliquer la stratégie médiatique de Marc Bellemare. Ce dernier n’a pas donné de conférence de presse pour réagir au rapport Bastarache. Il a plutôt choisi à quels médias, et même à quels journalistes, il accorderait des entrevues individuelles. C’est son droit le plus strict, mais c’est indéniablement une façon classique pour un personnage public de contrôler son message. Il a invité les journalistes choisis à se rendre à son bureau d’avocat à Québec. Donc, il y a bel et bien eu une mise en scène.

Alain Gravel est conscient qu’il y a une part de manipulation dans la façon dont les acteurs publics décident de prendre la parole. Toutefois, dans ce cas-ci, le journaliste ne voyait pas d’objection à se rendre au bureau de M. Bellemare et il estime que cela n’a eu aucune influence sur son travail de journaliste.

Je tiens à préciser que Marc Bellemare est loin d’être le seul ex-politicien ou politicien qui se livre à des mises en scène pour donner plus de poids à son message. Les médias n’y peuvent rien, sinon souligner la chose quand c’est pertinent ou que cela sort de l’ordinaire. Dans ce cas-ci, tous les organes de presse tenaient à obtenir la réaction de Marc Bellemare au rapport Bastarache. Plusieurs journalistes et animateurs de Radio-Canada avaient fait des demandes d’entrevue à l’ex-ministre dans les semaines précédant la publication du rapport.

Dans son échange avec Anne-Marie Dussault, Alain Gravel n’a pas parlé de la stratégie médiatique de M. Bellemare. Le journaliste a plutôt choisi de mettre l’accent sur sa perception de M. Bellemare, qui lui a semblé, au moment de l’entrevue, résolu à poursuivre sa bataille judiciaire contre la commission Bastarache et contre Jean Charest. Le choix d’aborder cet angle plutôt qu’un autre relève dans ce cas-ci de la liberté de presse, un principe protégé par la Charte canadienne des droits et libertés.

Conclusion

L’entrevue de l’ex-ministre québécois de la Justice, Marc Bellemare, diffusée à l’émission 24 heures en 60 minutes au Réseau de l’information, le 20 janvier 2011, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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