Entrevue Charles Enderlin (DĂ©sautels)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

La plaignante estime que l’animateur Michel Désautels a fait une entrevue complaisante avec l’auteur du livre Un enfant est mort, le journaliste Charles Enderlin. Elle exige que le principal adversaire de M. Enderlin, M. Philippe Karsenty, soit invité à donner son point de vue dans la même émission.

L’animateur a manqué d’impartialité dans l’entrevue qu’il a menée avec le journaliste Charles Enderlin.

Michel Désautels a fait un effort notable pour rétablir l’équilibre, en informant les auditeurs à l’antenne qu’ils pouvaient prendre connaissance des arguments des adversaires de Charles Enderlin sur le site web de l’émission Désautels.

Philippe Karsenty ne bénéficie d’aucun droit de réplique.

LA PLAINTE

Le 24 novembre 2010, Mme Susan Kiepprien m’a fait parvenir une plainte concernant l’entrevue réalisée le 23 novembre 2010 à l’émission de radio Désautels par l’animateur Michel Désautels avec le journaliste Charles Enderlin, à propos du livre qu’il venait de publier, Un enfant est mort – Netzarim, 30 septembre 2000. Selon elle, « le but de cet entretien était de mousser la vente du livre ». À son avis, l’entrevue encourageait même l’antisémitisme, en passant sous silence les preuves que le reportage de Charles Enderlin sur la mort de l’enfant palestinien, Mohammed Al-Dura, était « une frime ». La plaignante exige que l’émission invite Philippe Karsenty, qui mène la campagne contre Charles Enderlin. Sept autres citoyens, notamment Philippe Karsenty, se sont plaints à mon bureau.

Le 7 décembre, Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l’Information, a répondu :

« (…) Michel Désautels a choisi de laisser la parole à Charles Enderlin qui consacre tout son livre à répondre aux critiques. Le fait notamment que les autorités israéliennes n’ont jamais contesté la version de Charles Enderlin et de son caméraman constitue certainement un élément déterminant dans cette affaire.

Vous avez raison cependant de souligner que la polémique est encore vive et nul doute que plusieurs restent convaincus qu’il y a eu manipulation de l’information et même mise en scène. Nous avons ajouté par la suite deux liens sur notre site Internet; l’un mène à la défense d’Enderlin, l’autre au site Media-Ratings de Philippe Karsenty. Michel Désautels a d’ailleurs informé en ondes son public que ces liens avaient été ajoutés. (…) »

LA RÉVISION

L’entrevue d’une dizaine de minutes de Charles Enderlin peut être écoutée à l’adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/emissions/desautels/2010-2011/chronique.asp?idChronique=125578

Afin d’évaluer cette plainte, j’ai lu le dernier livre de Charles Enderlin et j’ai pris connaissance des arguments de ses opposants dans des vidéos et des documents disponibles sur Internet. J’ai aussi lu les comptes rendus et visionné les entrevues qui ont été menées en France lors de la parution du livre d’Enderlin.

Le contexte de l’affaire Al-Dura

Nul doute que l’affaire Al-Dura est un sujet hautement controversé qui a fait couler beaucoup d’encre, particulièrement en France. Le reportage du correspondant de France 2, Charles Enderlin, sur la mort du petit garçon palestinien dans la bande de Gaza, le 30 septembre 2000, a fait le tour du monde et a contribué à mettre un visage sur les victimes palestiniennes du conflit avec Israël. Dans ce cas-ci, un garçon innocent pris entre deux feux.

La polémique porte notamment sur l’origine des coups de feux qui ont atteint Mohammed Al-Dura. Ce jour-là, au carrefour de Netzarim, des tirs palestiniens ont donné lieu à une riposte israélienne. C’est le caméraman palestinien de France 2, et non Charles Enderlin, qui était sur place. C’est lui qui a filmé, et c’est lui qui a rapporté au correspondant que les tirs venaient de la position israélienne. L’armée israélienne a d’abord accepté la version des événements diffusée par France 2, puis a déclaré après une enquête interne : « il est plus probable qu’il [Mohammed Al-Dura] ait été tué par des Palestiniens que par des Israéliens. Quant aux autorités politiques à Jérusalem, elles ont été silencieuses sur cette controverse jusqu’à tout récemment : le 21 octobre 2010, le bureau du premier ministre Netanyahou a indiqué : « Il est clair à présent qu’il était faux de faire endosser la responsabilité dans l’affaire Mohammed Al-Dura à Tsahal et à l’État d’Israël. »

Charles Enderlin est un journaliste réputé et expérimenté, de confession juive, qui vit en Israël depuis 40 ans. Il a toujours maintenu que les tirs qui ont atteint Mohammed Al-Dura venaient des positions israéliennes. Enderlin s’appuie essentiellement sur le témoignage de son caméraman à la réputation sans tache, car le correspondant n’était pas sur les lieux. Les autorités israéliennes n’ont aucune preuve non plus que ce sont les tireurs palestiniens qui ont atteint le garçon. La polémique demeure, car il n’y a eu aucune enquête indépendante sur l’incident. Plusieurs comptes rendus du livre Un enfant est mort font état de cette incertitude :

« En l’état actuel du dossier, l’origine des tirs demeure sujette à caution. On ne saura vraisemblablement jamais avec une certitude absolue d’où provenaient les balles qui ont tué Mohammed Al-Dura et blessé son père. Enderlin réaffirme dans son livre sa conviction que les tirs provenaient du fortin israélien. Conviction que l’on est libre de partager ou non, mais que l’on ne peut écarter d’un revers de la main sous prétexte que l’image de l’enfant tentant de s’abriter derrière un baril de béton a servi une propagande haineuse. Quiconque accepte de mettre entre parenthèses ses représentations du conflit s’aperçoit que l’hypothèse de l’origine israélienne des tirs n’est pas la moins plausible. Un soldat israélien présent dans le fortin de Netzarim a ainsi évoqué la possibilité qu’on ait pu tirer depuis la partie gauche du fortin, où se serait trouvé le seul angle de tir permettant d’atteindre l’enfant. »

http://www.conspiracywatch.info/Charles-Enderlin-protagoniste-et-analyste-de-l-affaire-Al-Dura_a575.html

Un autre exemple : l’animateur de France 24, Sylvain Attal, commence son entrevue avec Charles Enderlin sur ce thème.

http://www.conspiracywatch.info/Affaire-Al-Dura-Charles-Enderlin-interviewe-par-Sylvain-Attal_a577.html

Des théories du complot ont surgi au lendemain du reportage de France 2. Certains ont prétendu qu’il y avait eu mise en scène à Netzarim et que le garçon palestinien n’était pas véritablement mort. À l’appui de leur thèse, des « éléments troublants » mis au jour, comme l’absence de traces de sang, des manifestants palestiniens qui miment avoir été touchés puis qui se relèvent. La télévision allemande a diffusé un documentaire sur la thèse de la fabrication. Des journaux réputés ont fait état de la controverse même si aucune preuve ne confirme la théorie du complot journalistique, défendue sur toutes les tribunes par le français Philippe Karsenty. En France, Karsenty a gagné une poursuite en diffamation intentée contre lui. Sa croisade a été jugée dans les limites du droit à la critique. Le tribunal ne s’est pas prononcé sur la véracité du reportage. Depuis 10 ans, cette campagne empoisonne littéralement la vie de Charles Enderlin, qui a même été l’objet de menaces de mort. D’où ce livre, dans lequel il donne sa version des faits.

L’entrevue de Charles Enderlin à l’émission Désautels

Les journalistes et animateurs d’émissions d’information doivent respecter cinq valeurs en vertu des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada : l’exactitude, l’équité, l’équilibre, l’impartialité et l’intégrité. Deux de ces valeurs sont plus particulièrement en cause ici : l’équilibre et l’impartialité.

L’équilibre

« Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Une émission quotidienne, comme Désautels, n’est pas tenue d’atteindre dans une même journée l’équilibre des points de vue. Cela doit se faire dans un « délai raisonnable ». La recherche de l’équilibre peut prendre plusieurs formes. Sur un même sujet, on tente de trouver des invités ayant un point de vue différent. Un animateur, qui mène une entrevue sans complaisance et qui confronte son invité aux critiques dont il fait l’objet, contribue également à équilibrer la couverture.

La plaignante, Susan Kiepprien, estime que l’émission Désautels devrait donner la parole au principal détracteur de Charles Enderlin : Philippe Karsenty. Les responsables de l’émission ont refusé cette requête. Ils sont d’avis que M. Karsenty n’est nullement mis en cause à l’antenne, car son nom n’est jamais mentionné dans l’entrevue, ni par Michel Désautels, ni par Charles Enderlin. En ondes, il est question de groupes de droite en Israël, de groupes pro-israéliens en France, aux États-Unis et au Canada, qui appuient la thèse de la fabrication, mais aucun nom n’est prononcé. D’ailleurs, Philippe Karsenty n’est pas connu au Québec comme il l’est en France. Voici ce que disent les Normes et pratiques journalistiques à propos du « droit de réplique », invoqué par les plaignants :

« Il arrive qu’une personne qui s’estime lésée par un de nos reportages réclame que nous diffusions ses propos en guise de réplique. Le droit canadien n’accorde pas le droit de réplique, et Radio-Canada conserve son entière autorité éditoriale sur le contenu de toutes ses plateformes.

Si la plainte soulève des faits nouveaux qui, à notre avis, ont une incidence sur l’exactitude, l’équité ou l’équilibre des principaux points de vue en rapport avec notre reportage, nous nous assurons que cette information est portée à l’attention de nos auditoires. »

Le 6 décembre 2010, à 18 h 7, Michel Désautels a fait cette mise au point dans son émission :

« Vous vous souviendrez peut-être que le 23 novembre dernier, nous avons eu une entrevue avec le journaliste français, franco-israélien, en fait Charles Enderlin, à l’occasion de la parution de son livre, Un enfant est mort. Enderlin revenait sur les événements de l’an 2000 où, lors d’un échange de coups de feu entre Palestiniens et Israéliens, un enfant de douze ans, Mohammed Al-Dura, était décédé. Un livre et un événement, en fait, le livre revient sur les événements parce que de nombreuses questions, des critiques, des allégations aussi de mise en scène, concernant son reportage, avaient suscité un immense débat en France, en particulier, et donc c’est pour répondre à ces affirmations que Charles Enderlin a publié Un enfant est mort.

Nous avons eu à l’émission quelques réactions bien senties d’auditeurs, et pour permettre de compléter la réflexion là-dessus et fournir des suppléments d’informations, nous avons mis sur notre site Internet deux sites qui vont dans les deux directions. Le site de Rue89, qui est plutôt à la défense de la thèse Enderlin, l’autre, Media-Ratings, est le site de Philippe Karsenty qui, lui, a mené une campagne, et jusque devant les tribunaux, contre Charles Enderlin au sujet de sa version des choses. Donc, vous pouvez trouver ça sur l’émission, le site de l’émission bien sûr, à Radio-Canada.ca/Desautels. »

Comme le demandent les Normes et pratiques journalistiques, il y a eu un effort pour que les arguments des adversaires de Charles Enderlin soient portés à l’attention de l’auditoire.

L’impartialité

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Dans cette entrevue, l’animateur Michel Désautels a manqué de distance face à Charles Enderlin. Il pouvait très bien le laisser raconter cette saga, mais il était superflu d’acquiescer, ou de renchérir, en écartant toute possibilité de mise en scène ou d’erreur journalistique, et en limitant la polémique à une « série de rumeurs ». Sans tomber dans les théories du complot, l’animateur aurait pu soulever l’absence de preuves sur la provenance des tirs qui ont atteint l’enfant. Aucune règle n’oblige un animateur à mener une entrevue serrée ou à soulever des doutes sur les affirmations de l’invité. Mais quand il s’agit d’un sujet controversé, l’intervieweur doit tenter de demeurer impartial. Il est vrai que Charles Enderlin a souffert de cet acharnement contre lui. Il a dû défendre sa réputation, son honneur. Il y a donc un aspect très humain à la polémique, susceptible de toucher l’auditoire et l’animateur.

Rien dans cette entrevue n’encourage l’antisémitisme, comme l’avance la plaignante. Ni l’animateur ni l’invité ne font de généralisation sur le peuple juif ou sur les Israéliens dans cette controverse. Il est question de groupes pro-israéliens qui s’opposent à Charles Enderlin, ce qui correspond à la réalité.

Conclusion

L’animateur Michel Désautels a manqué d’impartialité dans l’entrevue qu’il a menée avec le journaliste Charles Enderlin.

L’animateur a fait un effort notable pour rétablir l’équilibre en informant les auditeurs à l’antenne qu’ils pouvaient prendre connaissance des arguments des adversaires de Charles Enderlin sur le site web de l’émission.

Philippe Karsenty ne bénéficie d’aucun droit de réplique.

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Version PDF de la révision.

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