Documentaire « L’ombre de Dracula » (Les grands reportages)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que le documentaire intitulé L’ombre de Dracula, diffusé au RDI le 2 février 2011, a un parti pris antiroumain et qu’il contient des faussetés.

J’ai conclu que le documentaire du réalisateur canado-hongrois Arpad Szoczi ne comporte ni parti pris, ni inexactitude. Radio-Canada a respecté ses Normes et pratiques journalistiques en choisissant d’acquérir ce documentaire produit à l’étranger.


LA PLAINTE

M. Nicolas Andreescu a porté plainte à la suite de la diffusion du documentaire intitulé L’ombre de Dracula à l’antenne du RDI, le 2 février 2011.

Selon lui, ce documentaire est clairement antiroumain et pro-hongrois, et il contient des faussetés et des mensonges. M. Andreescu avance notamment que la minorité hongroise en Roumanie a bénéficié d’une grande liberté pour utiliser sa langue et être éduquée dans ses institutions sous le régime Ceausescu. À son avis, le héros du documentaire, le pasteur d’origine hongroise Laszlo Tokes, n’était pas le plus grand des dissidents roumains, comme le soutient L’ombre de Dracula. Selon le plaignant, l’intention du réalisateur canado-hongrois était de dénigrer la nation roumaine. Le terme « Dracula » utilisé dans le titre est insultant.

Mme Martine Lanctôt, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales au service de l’Information, a répondu ce qui suit :

« (…) Le documentaire est une œuvre d’auteur, qui traduit un certain regard, une vision personnelle d’une situation.

Dans la quasi-totalité des cas, ces documents sont des œuvres signées par des réalisateurs extérieurs à Radio-Canada. Nous choisissons de les diffuser parce que nous croyons qu’ils contiennent des informations dignes d’intérêt.

En diffusant des documentaires d’opinion, Radio-Canada ne fait pas la promotion des opinions qu’ils contiennent. La démarche s’inscrit dans notre volonté d’offrir une variété de points de vue sur des sujets d’intérêt public.

Certes on peut être en accord ou pas avec le film, mais celui-ci répond aux standards de ce qu’est un documentaire d’auteur selon des critères objectifs en la matière au Canada comme ailleurs dans le monde libre. (…) »

LA RÉVISION

Les documentaires d’opinion

La diffusion de documentaires achetés à l’extérieur de Radio-Canada est encadrée par une seule politique, celle des documentaires d’opinion :

« À l’occasion, nous diffusons des documentaires d’opinion qui reposent sur une seule perspective. Nous diffusons ces documentaires pour les raisons suivantes :

1. Ils présentent une perspective personnelle forte, qui donne un éclairage sur un sujet ou un point de vue.

2. L’auteur a une expertise ou une expérience singulières. Il peut être reconnu comme artiste ou spécialiste dans un domaine particulier.

3. Les arguments sont forts et bien formulés. Ils offrent un éclairage particulier sur un sujet controversé et sont susceptibles d’enrichir le débat public.

4. La production n’est pas financée par des gens qui représentent des intérêts particuliers, un groupe de pression ou un organisme gouvernemental.

Nous identifions les documentaires d’opinion comme tels lorsque nous les diffusons. (…) »

Le documentaire intitulé L’ombre de Dracula répond à plusieurs de ces critères.

Le réalisateur, Arpad Szoczi, est un journaliste et réalisateur canadien, né à Toronto d’un père hongrois et d’une mère autrichienne. Dans les années 80, il était à la tête de la Fondation des droits humains de la Hongrie (Canada). C’est à ce titre qu’il a su en 1989 que les deux Québécois, Michel Clair et Réjean Roy, projetaient d’aller interviewer clandestinement en Roumanie le pasteur dissident Laszlo Tokes, membre de la minorité hongroise.

Arpad Szoczi habite aujourd’hui à Berlin, et a acquis la nationalité hongroise en 1990. Il dirige une petite maison de production, EurOnAir. Il s’agit de son premier documentaire, qui a été vendu dans quatre pays : la Hongrie, l’Espagne, la Pologne et le Canada.

Le réalisateur Arpad Szoczi a un point de vue sur les événements dramatiques qui ont secoué la Roumanie avant la chute du régime de Ceausescu. Son admiration pour Laszlo Tokes et son empathie pour la minorité hongroise de Roumanie transparaissent. À l’aide de témoins, le documentaire reconstitue minutieusement les circonstances et l’impact de l’entrevue secrète du pasteur dissident de Timisoara. Le réalisateur a également obtenu le témoignage d’un ex-officier de la police secrète roumaine, la redoutée Securitate, entrevue qui confirme les détails de la surveillance dont le pasteur faisait l’objet.

Ce documentaire a été financé par M. Szoczi lui-même et par deux coproducteurs : Duna TV, une station de télévision hongroise, et World Film Entertainment, une maison de production hongroise. Le financement ne provient pas de groupes de pression ni d’organismes gouvernementaux. Ce n’est pas parce que ce documentaire est financé par des institutions hongroises que cela en fait un film de propagande. L’intérêt porté par la Hongrie à une page sombre de l’histoire de la minorité hongroise chez son voisin, la Roumanie, est facile à comprendre. La Transylvanie est considérée comme le berceau de la patrie hongroise. C’est d’ailleurs à la télévision hongroise que la fameuse entrevue de Laszlo Tokes a été diffusée en juillet 1989.

Le point de vue et l’angle de traitement sont plutôt classiques et à vrai dire pas particulièrement controversés, car ils reposent sur des faits historiques. On ne peut même pas qualifier l’œuvre d’Arpad Szoczi de documentaire « engagé » sur un sujet controversé, un genre qui demande davantage de précautions au moment de la diffusion.

Les faits

Contrairement à ce qu’avance M. Andreescu, la minorité hongroise sous le régime de Nicolas Ceauscescu a bel et bien été victime de discrimination. Plusieurs sources documentaires fiables indiquent que le dictateur roumain a fait fermer les facultés d’enseignement et les écoles des Hongrois de Transylvanie, les unes après les autres. Il est vrai que cette importante minorité avait bénéficié de protections après la Seconde Guerre mondiale. La Transylvanie était une région autonome avec ses propres institutions. Mais les droits des Hongrois de la Roumanie se sont effrités dans les années 70 et 80. Pire encore, le président Ceausescu avait un plan de systématisation ayant pour but de faire disparaître près de la moitié des quelque 13 000 villages roumains. Il n’a pas eu le temps de le mettre à exécution. Dans les années 80, beaucoup de Hongrois de Roumanie se sont réfugiés en Hongrie. Cette réalité historique est notamment résumée dans deux documents, datés de 1989, émanant de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe et de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada.

Le plaignant s’insurge contre le fait que le pasteur Laszlo Tokes est décrit dans L’ombre de Dracula comme étant « le plus grand dissident de la Roumanie ». Il y a eu plusieurs dissidents célèbres en Roumanie sous la dictature. Décider qui est « le plus grand » dissident relève d’un jugement subjectif et non de faits vérifiables. Aux yeux d’Arpad Szoczi, Tokes mérite ce qualificatif.

M. Andreescu estime que Laszlo Tokes a contribué « minimalement » à la révolution roumaine. Encore là, il s’agit d’une perception et non d’un fait. Les événements de Timisoara et la résistance du pasteur protestant à son arrestation sont décrits par plusieurs sources comme l’étincelle qui a lancé la révolution. Plusieurs facteurs, moins faciles à déterminer, ont certainement contribué à créer les conditions propices pour que les Roumains se libèrent de leur joug à ce moment-là. Chaque documentaire jette un éclairage sur une partie de la réalité, mais ne peut la saisir dans toute sa complexité.

Le titre du documentaire L’ombre de Dracula que le plaignant trouve insultant, ainsi que l’angle choisi par le réalisateur, relèvent de la liberté d’expression, une liberté garantie par la Charte canadienne des droits et libertés.

La présentation du documentaire au RDI

La présentation du documentaire au RDI contient une petite inexactitude. Les deux Québécois, l’ex-politicien Michel Clair et le journaliste Réjean Roy, avaient déjà parlé publiquement de leur mission secrète à plusieurs reprises au Canada, ce n’était donc pas une « première ».

Par ailleurs, le RDI aurait pu préciser que le documentaire était l’œuvre d’un réalisateur canado-hongrois, qui avait lui-même été témoin de la préparation de la mission des deux Québécois, il y a 22 ans. Toutefois, étant donné qu’il s’agit d’un documentaire basé sur des témoignages et sur une recherche solide, l’absence de précision sur le réalisateur ne prive pas les téléspectateurs du contexte nécessaire pour se faire une opinion.

Conclusion

Le documentaire L’ombre de Dracula, diffusé au RDI le 2 février 2011, ne contient ni parti pris, ni inexactitude. Radio-Canada a respecté ses Normes et pratiques journalistiques en choisissant d’acquérir ce documentaire produit à l’étranger.

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Version PDF de la révision.

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