Diffusion en direct du Salon du livre (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet de la diffusion du Téléjournal Grand Montréal en direct du Salon du livre de Montréal, le 18 novembre 2011.

LA PLAINTE

Vendredi le 18 novembre 2011 à 18 heures, le Téléjournal Grand Montréal était exceptionnellement présenté en direct du Salon du livre de Montréal. Pour l’occasion, une grande partie de son contenu portait sur la thématique du livre. Le requérant, M. Jean-François Bérubé, s’en est plaint, estimant que l’initiative transformait le Téléjournal Grand Montréal en instrument de promotion pour les éditeurs de livres. Et il n’a pas non plus apprécié qu’un des reporters de l’émission ait dit avoir aimé la lecture de la biographie de l’ancien premier ministre du Canada, Sir Wilfrid Laurier, parce que son auteur, M. André Pratte, éditorialiste en chef au quotidien La Presse (propriété de Gesca), est aussi un collaborateur de Radio-Canada. Voici ce qu’il écrit :

« J’ai adoré l’émission Enquête ou on abordait avec le plus grand professionnalisme il y a deux semaines l’épineux sujet de Quebecor. En regardant le Téléjournal de 18h ce soir, par contre je me posais de sérieuses questions.

Il est salutaire que la SRC dénonce sa rivale quand les Nouvelles TVA font office d’info-pub pour la téléphonie cellulaire de Pierre-Karl Péladeau, mais qu’en est-il d’un Téléjournal ou l’on consacre 80 % du temps d’antenne à vendre des livres, entre autres, ceux de collaborateurs de Gesca et La Presse comme André Pratte?

Même si l’on ne prend pas en compte les allégeances politiques de certains auteurs il reste que le simple fait de diffuser le Téléjournal en direct du Salon et d’y consacrer 5 à 10 fois le temps alloué, par exemple, au procès Shafia, lui confère le même statut, à mes yeux, qu’un bulletin de TVA ou l’on nous vend de la téléphonie cellulaire. »

La réponse de la direction de l’Information

C’est Mme Martine Lanctôt, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales au service de l’Information, qui a répondu au plaignant. Dans sa réponse, Mme Lanctôt explique que Radio-Canada a toujours soutenu les salons du livre, que ce soit ceux de Montréal, de Québec ou de Gatineau, « car comme service public elle croit essentiel de valoriser la lecture, les livres, ceux d’ici comme d’ailleurs, leurs auteurs, la liberté d’expression, bref la Culture. Le livre, poursuit-elle, est un bien fondamental à toute société et ne saurait être réduit à un simple produit de consommation comme un téléphone cellulaire aussi précieux que cet outil puisse être. » Et elle ajoute :

« Il nous arrive souvent de diffuser nos bulletins en direct de lieux divers quand l’actualité l’exige. Nous étions à Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix durant les inondations du printemps 2011, à Montréal-Nord au cœur de la communauté haïtienne en janvier 2010 lors du séisme de Port-au-Prince, à Sainte-Thérèse pour faire état des difficultés du transport en commun par train, etc.

Contrairement à ce que vous avancez, nous n’avons pas consacré 80 pour cent du temps d’antenne de ce TJ à vendre des livres et plus particulièrement ceux de Gesca. Pour souligner l’importance de la lecture, quelques journalistes ont présenté leurs « coups de cœur » littéraires, des livres qui les ont particulièrement marqués. Le livre d’André Pratte sur Wilfrid Laurier était le choix personnel du journaliste Claude Deschênes.

Quant au fait de diffuser une édition du TJ Grand Montréal en direct du Salon du livre, cela ne nous a en rien interdit de traiter de l’actualité du jour. À preuve, le procès Shafia a non seulement fait la manchette de ce bulletin, mais aussi l’objet d’un long reportage (plus long que d’ordinaire faut-il le préciser) de notre correspondant qui couvre ce procès à Kingston depuis le début. »

Cette réponse n’a pas satisfait M. Bérubé. « Peu importe qu’il s’agisse de livres ou de téléphones cellulaires, a-t-il répliqué, il s’agit dans les deux cas de produits destinés à la vente. Le fait d’y consacrer une bonne partie du Téléjournal, et la façon dont vous l’avez fait, sème le doute sur les liens que peuvent entretenir la SRC et son service de l’information avec des maisons d’édition et des imprimeries détenues par des groupes de presse majeurs comme GESCA. »

LA RÉVISION

Le téléjournal au Salon du livre

Il n’est pas exceptionnel qu’un bulletin de nouvelles ou une émission d’information choisisse de consacrer une de ses éditions à un sujet ou à un thème particulier. Mme Lanctôt, dans sa réponse au plaignant, a donné plusieurs exemples de cette façon de faire : le Téléjournal Grand Montréal, rappelle-t-elle, était sur place « à Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix durant les inondations du printemps 2011, à Montréal-Nord au cœur de la communauté haïtienne en janvier 2010 lors du séisme de Port-au-Prince, à Sainte-Thérèse pour faire état des difficultés du transport en commun par train, etc. ». Elle ajoute que l’émission était aussi diffusée en direct de la Maison symphonique lors de son concert d’inauguration par l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM).

En fait, les exemples sont nombreux, car il est fréquent que des bulletins de nouvelles se déplacent pour souligner l’importance d’un événement. Au cours des dernières années, des téléjournaux ont été animés « sur le terrain », en tout ou en partie, pour aborder des thèmes particuliers : d’Afghanistan pour examiner la présence canadienne dans ce pays; d’Haïti pour rendre compte du tremblement de terre de janvier 2010; de Vancouver à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver de 2010; de New York pour souligner les 10 ans des attentats du 11 septembre 2001; de Toronto et de Moncton lors des dernières élections provinciales en Ontario et au Nouveau-Brunswick, etc. À chacune de ces occasions, l’émission consacrait la majeure partie de son contenu au thème abordé. Il s’agit donc d’une approche éditoriale courante, qui consiste à mettre en valeur le contenu journalistique d’une émission thématique en la diffusant en direct d’un endroit ou d’un événement associé à ce contenu.

L’édition du Téléjournal Grand Montréal du 18 novembre s’inscrivait donc tout à fait dans la même ligne. L’émission a un mandat essentiellement montréalais, et il est dans l’ordre des choses qu’elle s’intéresse de près aux événements importants qui se déroulent sur le territoire de la grande région montréalaise. J’ai fait le décompte des sujets abordés et du temps consacré à chacun ce soir-là : 66 pour cent du temps a été consacré à des sujets en rapport avec le livre (Le livre en cadeau; la sélection des manuscrits par les éditeurs; le livre électronique; l’initiative Livre comme l’air; suggestions de lecture). Toutefois, le plaignant estime que c’est le caractère commercial du Salon du livre de Montréal qui pose problème, car, soutient-il, en s’y associant et en suggérant des ouvrages à ses auditeurs, le Téléjournal Grand Montréal s’est transformé en « vendeur » de livres.

Dès l’introduction, les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada exigent la prudence dans l’utilisation de l’image de marque des émissions. On y lit :

« (…) nous n’exploitons pas à des fins commerciales l’image de marque des émissions et des contenus d’information si cela a pour effet d’entacher notre indépendance, notre crédibilité et notre intégrité à titre de radiodiffuseur public. (…) » (Introduction – Image de marque de l’information et fiction)

Cette mise en garde est d’autant plus importante dans les cas où Radio-Canada, comme institution, s’associe à des organisations à titre de partenaire, comme c’est le cas pour le Salon du livre et l’OSM. Comme société publique, Radio-Canada a le mandat de promouvoir la culture et il est normal qu’elle s’associe, pour ce faire, à des organismes culturels. Ainsi, Radio-Canada a une entente de partenariat avec le Salon du livre de Montréal. C’est elle qui est officiellement présentatrice de l’événement. En vertu de cette entente, Radio-Canada accorde du temps de publicité au Salon du livre et obtient en échange un accès privilégié aux auteurs présents, en plus de pouvoir diffuser des émissions à partir d’un kiosque sur place. Une entente similaire existe avec l’OSM. Ces ententes sont avantageuses pour Radio-Canada qui obtient du contenu culturel exclusif pour ses émissions (entrevues, concerts, etc.), et de la visibilité dans les événements. Cela dit, ces ententes ne concernent pas et n’engagent aucunement le service de l’Information, qui demeure toujours libre de couvrir ou non les événements des partenaires de Radio-Canada. Lorsqu’il décide de le faire, il doit toujours s’assurer que les NPJ sont scrupuleusement respectées pour éviter toute apparence de conflit d’intérêts. Voici ce que précisent les NPJ à cet égard :

« Conflits d’intérêts – Journalistes spécialisés

Radio-Canada est au service des Canadiens de plusieurs manières. Nous sommes un organe d’information, mais nous présentons aussi des contenus sportifs et artistiques. Dans certains cas, nous avons des ententes financières et commerciales avec des organismes culturels et sportifs que nous couvrons également.

Il est important que les journalistes de Radio-Canada qui assurent la couverture d’événements ou d’organismes sportifs ou culturels pour les Nouvelles, les Actualités et les Affaires publiques connaissent les Normes et pratiques journalistiques. (…) »

En écoutant l’émission en cause, on se rend compte que nulle part l’animateur ou les journalistes ne font la promotion du Salon du livre et qu’aucun reportage ne porte sur l’événement en tant que tel, celui-ci ayant servi tout au plus de décor animé et de prétexte pour parler du livre, et de livres. On pourrait toujours arguer que le simple fait de présenter le Téléjournal Grand Montréal en direct du Salon du livre contribue automatiquement à donner de la visibilité et de la crédibilité à l’événement. Mais on pourrait dire la même chose d’un très grand nombre d’organismes ou d’événements dont on parle dans les bulletins de nouvelles. Ce n’est pas par hasard que les salles de rédaction sont prises d’assaut chaque jour par une armée de relationnistes de tout acabit.

Les NPJ accordent une très grande liberté au service de l’Information quant au choix des sujets de reportages et à la conduite de ses émissions, ne lui imposant à cet égard que de servir l’intérêt public, de refléter la diversité et de préserver l’indépendance de Radio-Canada.

Voici les extraits des NPJ, au chapitre de la mission, qui traitent de ces questions (Introduction – Mission et valeurs) :

« Servir l’intérêt public

Notre mission est d’informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public et d’encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique.

Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

Nous nous engageons à refléter les diversités régionales et culturelles du pays et à favoriser le respect et la compréhension entre les régions.

Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

Le reste des NPJ vient encadrer la pratique journalistique, mais sans jamais limiter la liberté de choix éditoriale.

De façon plus générale, s’il fallait que les journalistes et les médias ne puissent pas couvrir les activités commerciales, ils ne couvriraient plus grand-chose : aucun sport professionnel ou grande manifestation sportive (hockey, football, Formule 1, Coupe du monde de ski, tournois de tennis, etc.), aucune grande conférence internationale (Forum de Davos, Conférence de Montréal), aucun grand événement culturel (festivals de musique ou de cinéma), aucune foire commerciale (Salon aéronautique du Bourget ou de Farnborough, Salon de l’auto), ni les annonces, les lancements de produits ou les assemblées annuelles des grandes entreprises.

Vendre des livres?

Cela dit, on peut tout de même se demander si, comme le soutient le plaignant, les journalistes et l’animateur du Téléjournal Grand Montréal se sont employés, dans le bulletin du 18 novembre, à « vendre des livres ».

L’animateur et les journalistes ont présenté au cours de l’émission 13 ouvrages qu’ils avaient personnellement appréciés. « Des coups de cœur », pour employer l’expression utilisée par l’animateur. Cette pratique n’est pas inhabituelle, particulièrement pour les journalistes spécialisés en culture dont le rôle consiste, entre autres, à présenter aux auditeurs des films, des spectacles de tous genres, des concerts, etc. Je ne crois pas qu’on puisse l’assimiler à une recommandation d’achat; elle relève plutôt de la recension et permet à l’auditeur de savoir si l’ouvrage, livre, film ou spectacle dont il est question, est susceptible de l’intéresser ou non. Dans le cas qui nous occupe, je remarque que les responsables de l’émission ont pris soin de présenter aux téléspectateurs un éventail de publications touchant plusieurs genres : sport, histoire, biographie, roman étranger et québécois, sociologie, etc.

Cependant, le plaignant trouve suspect que le journaliste culturel Claude Deschênes ait suggéré la lecture de la biographie de l’ancien premier ministre canadien Wilfrid Laurier. Pourquoi? Parce que celle-ci a été écrite par M. André Pratte, éditorialiste en chef du quotidien La Presse, qui collabore régulièrement (une fois par semaine) à l’émission radiophonique de Radio-Canada C’est bien meilleur le matin, et ponctuellement à certaines émissions d’information. Plus généralement, M. Bérubé estime que l’édition du 18 novembre du Téléjournal Grand Montréal « sème le doute sur les liens que peuvent entretenir la SRC et son service de l’information avec des maisons d’édition et des imprimeries détenues par des groupes de presse majeurs comme GESCA ». M. Bérubé ajoute : « Le nom GESCA vient rapidement à l’esprit car les dénonciations et les rumeurs d’entente secrète circulent au Québec depuis longtemps. Vous comprendrez donc mon questionnement lorsque j’entends un journaliste nous faire l’éloge d’un livre d’André Pratte au Téléjournal. »

M. Bérubé fait allusion à une entente de collaboration qui a existé au début des années 2000 entre Radio-Canada et Gesca. Certains prétendent qu’elle explique que Radio-Canada fasse appel régulièrement à des journalistes des quotidiens de Gesca, dont La Presse, pour commenter dans ses émissions l’actualité politique ou autre. Radio-Canada a toujours prétendu qu’il s’agissait d’une entente portant sur le contenu du guide télé Voilà! diffusé alors dans le journal La Presse et de rien d’autre.

Quoi qu’il en soit, la plainte de M. Bérubé met essentiellement en cause l’intégrité du service de l’Information de Radio-Canada, en supposant qu’il entretient des liens avec des maisons d’édition « et des imprimeries détenues par des groupes de presse majeurs comme GESCA », et que c’est pour cette raison que ses journalistes ont proposé la lecture de certains livres, dont celui de M. Pratte, dans le cadre du Téléjournal Grand Montréal du 18 novembre.

Voici ce que disent les NPJ sur la valeur d’intégrité :

« Intégrité

La confiance du public est notre capital le plus précieux. Nous évitons de nous placer en situation de conflit d’intérêts réel ou potentiel. Cela est essentiel au maintien de notre crédibilité. »

Les NPJ demandent aussi aux journalistes spécialisés, comme ceux qui couvrent la culture ou les sports, par exemple, de « se garder d’accepter des cadeaux d’une valeur non négligeable provenant d’équipes ou d’organismes culturels… ». Dans le cas de la culture, on autorise habituellement les journalistes à accepter des livres, ou des billets pour des films ou des spectacles dont ils doivent traiter dans le cadre de leur travail.

Dans l’édition du 18 novembre du Téléjournal Grand Montréal, les journalistes ont présenté en tout 13 livres qu’ils avaient aimés. Ces livres ont été publiés par les éditeurs suivants : Éditions Rivages (France); XYZ (Québec); Lux Éditeur (Québec); Éditions Robert Laffont (France); Les Éditions du Boréal (Québec); Les Éditions de la Pastèque (Québec); Leméac Éditeur (Québec); Les Éditions du Septentrion (Québec); VLB Éditeur (Québec); H & O Éditions (France); Les Éditeurs réunis (Québec); Simon & Schuster (États-Unis). Radio-Canada n’entretient pas de liens particuliers avec l’une ou l’autre de ces maisons d’édition. Je remarque également qu’aucun de ces éditeurs ne fait partie du groupe Gesca; que l’ouvrage de M. Pratte n’est pas publié par Les Éditions La Presse mais par Les Éditions du Boréal; que le seul éditeur dont il a été question qui soit relié à un « groupe de presse majeur » est VLB Éditeur, propriété de Quebecor Media. Enfin, le journaliste Claude Deschênes, qui a présenté le livre d’André Pratte sur Wilfrid Laurier, m’assure qu’il ne l’a pas reçu en service de presse (ce qui n’aurait posé aucun problème), mais qu’il l’a payé de sa poche et lu pendant ses vacances.

Compte tenu de tout ceci, je ne vois donc pas quel intérêt particulier, outre « l’intérêt public » qui guide sa démarche en information, Radio-Canada aurait pu servir en présentant en direct du Salon du livre son Téléjournal Grand Montréal, édition du 18 novembre. De la même manière, je ne vois pas non plus quel avantage Radio-Canada ou son journaliste Claude Deschênes auraient pu tirer de la présentation du livre d’André Pratte.

Conclusion

L’édition du 18 novembre 2011 du Téléjournal Grand Montréal, diffusée en direct du Salon du livre de Montréal, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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