Dépistage cancer prostate (Christiane Charette)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que l’émission Christiane Charette, du 25 janvier 2011, a manqué d’équilibre au sujet du dépistage du cancer de la prostate, en ne diffusant qu’une seule opinion, défavorable au dépistage systématique, celle du Dr Fernand Turcotte. Le plaignant juge « incroyable » l’opinion émise par le Dr Turcotte.

L’animatrice Christiane Charette a contribué à l’équilibre des points de vue dans sa façon de mener l’entrevue. Entre juin 2010 et janvier 2011, plusieurs autres émissions de la radio de Radio-Canada ont diffusé différentes opinions sur le sujet controversé du dépistage du cancer de la prostate.

L’entrevue du Dr Turcotte à l’émission Christiane Charette ne contrevient pas aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

M. René Labossière m’a fait parvenir une plainte sur l’entrevue du Dr Fernand Turcotte, diffusée à l’émission Christiane Charette, le 25 janvier 2011. En voici l’essentiel :

« (…) Ce qui est déplorable toutefois, c’est que Dr Turcotte puisse émettre une opinion aussi incroyable que celle de dire « le test de l’APS est une bêtise voire une niaiserie dans le dépistage du cancer de la prostate, dixit ». Il est encore plus incroyable que d’autres ressources médicales n’aient pu donner une opinion différente de celle de Dr Turcotte, lors de l’émission de Mme Charrette. (…)

Je vous transmets la position de Procure (association vouée à fournir des moyens pour combattre le cancer de la prostate, http://procure.ca/tiki-index.php?page=profil) sur l’utilisation de l’APS dans la détection du Cancer de la Prostate.

Vous constaterez que trois urologues-oncologues de deux hôpitaux importants de Montréal (Dr. Armen Aprikian, Dr. Fred Saad, et Dr. Luc Valiquette) ont une opinion autrement plus nuancée que celle de Dr.Turcotte. ( http://www.cnw.ca/fr/releases/archive/September2010/22/c4168.html )

En terminant, je trouve réducteur que l’émission « Christiane Charrette » se permette de véhiculer une seule opinion sur un sujet aussi grave que la survie des hommes souffrant du cancer de la prostate. (…) »

M. Patrick Beauduin, directeur général de la Radio, a répondu au plaignant. Voici ses principaux arguments :

« (…) Dans votre message à l’ombudsman, vous écrivez « je trouve réducteur que l’émission « Christiane Charrette » se permette de véhiculer une seule opinion sur un sujet aussi grave ». Vous nous proposez de découvrir les opinions plus nuancées de trois urologues et de l’association Procure. Nous vous remercions pour ces informations. Elles ont été transmises aux responsables de l’émission. Cela dit, le porte-parole de Procure Jean Pagé a déjà été l’invité de Christiane Charette pour parler du cancer de la prostate.

Le 25 janvier dernier, Mme Charette recevait le Dr Fernand Turcotte pour sa traduction du livre du Dr Nortin M. Hadler « Malades d’inquiétude? Diagnostic : la surmédicalisation ». Rappelons que le Dr Turcotte a été professeur émérite de santé publique et de médecine préventive au département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval. Ce qui n’a pas empêché notre animatrice d’avoir de sérieuses réserves sur certains des propos de son invité.

Je suis vraiment désolé si cette entrevue vous a inquiété. Les questions de Mme Charette montraient bien son étonnement devant certaines des affirmations du Dr Turcotte et elle a rappelé à plusieurs reprises qu’il était venu parler de sa traduction du livre du Dr Hadler. Je crois sincèrement que les auditeurs ont pu faire la part des choses. (…) »

LA RÉVISION

Les propos en cause

Voici la transcription de la portion de l’entrevue qui a suscité la plainte de
M. Labossière :

CHRISTIANE CHARETTE : « (…) pour le cancer de la prostate, vous, les tests pour ça, si je me souviens bien, vous les trouvez peut-être moins nécessaires que ce qu’on entend en général. Ça m’a frappée. »

FERNAND TURCOTTE : « Ah, c’est le prototype du dépistage à proscrire. »

C. C : « À proscrire! »

F. T. : « À proscrire. »

C. C. : « À proscrire! »

F. T. : « Il n’a jamais été validé correctement. »

C.C. : « Mais, voyons, on entend constamment … »

F. T. : « Mais bien sûr… »

C. C. : « Que si on l’avait su avant, si c’était dit avant, puis ça se guérit bien. Il y a des campagnes qui sont faites. Vous êtes en contradiction avec ça? »

F. T. : « Non, ça là, quand on dit si on l’avait su avant, ça là, c’est le prototype de la niaiserie déguisée en argument scientifique. »

C. C. : « Mais, les gens là qui sont jeunes, relativement jeunes, puis qui ont le cancer de la prostate, puis qui sont guéris, puis qui font campagne, est-ce qui ont pas, grâce à un dépistage précoce, est-ce qui ont pas sauvé leurs vies? »

F.T. : « Non, ça, de fait, on n’en sait rien, et c’est ce qui me fait dire que c’est une niaiserie. L’anecdote n’a pas de valeur prospective. Or, c’est ce qui nous intéresse. »

C. C. : « C’est tellement différent de ce qu’on entend d’habitude que … »

F. T. : « Mais bien sûr! La majorité des Américains, des hommes américains et des hommes canadiens, ont déjà eu le dépistage du cancer de la prostate, ce qui, il y a quelques années, a amené des auteurs à dire que le dépistage du cancer de la prostate était devenu au Canada un problème de santé publique ».

C. C. : « En quel sens? »

F. T. : « En ce sens où, de fait, on a convaincu une majorité des citoyens de se prêter à un dépistage qui n’a jamais été validé correctement et, jusqu’à il y a deux ans, on avait aucune idée de l’impact que ça avait, et, depuis deux ans, on sait que ça n’a aucun impact sur la réduction de la mortalité par cette cause-là. »

C. C. : « Mais, les individus là, pas les statistiques, mais les individus qui ont eu un dépistage et qui ont été guéris, comment est-ce qu’ils doivent entendre ce que vous dites en ce moment, s’ils l’entendent? »

F. T. : « Mais, de fait, les gens qui ont eu la chance de guérir de cette maladie-là, de fait, tant mieux pour eux, mais, ce qu’ils savent pas, et ce que personne sait, c’est la maladie dont ils ont guéri, est-ce que c’est la maladie qui les aurait rendus malades? Traiter chez un homme de 50 ans une maladie qui le rendrait peut-être malade après sont 115e anniversaire, le traiter à 50 ans, il y a rien là, c’est parfaitement inutile. »

C. C. : « Diriez-vous la même chose du cancer du sein? »

F. T. : « C’est un des problèmes auquel on sera peut-être confronté avec, le cancer du sein. Le dépistage du cancer du sein a été correctement validé d’abord au Canada. (…) »

L’équilibre

L’émission Christiane Charette est une émission d’intérêt général qui n’est pas produite par des journalistes. Dans ce cas-ci, les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada prévoient que deux valeurs s’appliquent, l’équité et l’équilibre :

« (…) Lorsqu’ils abordent des enjeux d’actualité, particulièrement lorsqu’il y a controverse, les émissions et contenus d’intérêt général ainsi que le personnel qui les produit pour tous nos médias doivent respecter les valeurs d’équilibre et d’équité, telles qu’elles sont exprimées dans les NPJ. C’est également ce que prévoit la Politique des programmes de Radio-Canada. (…) » (http://cbc.radio-canada.ca/docs/policies/journalistic/xml/politiques.asp?pol=5_fr.xml)

La nécessité du dépistage systématique du cancer de la prostate est un sujet d’actualité controversé. En Amérique du Nord, bien que le dépistage soit offert aux hommes de 50 ans et plus, aucune étude scientifique ne prouve l’efficacité de cette procédure. En septembre 2010, deux études publiées dans le British Medical Journal (voir liens à la fin de la révision) concluaient que le dépistage du cancer de la prostate ne réduit pas de façon significative le taux de mortalité et mène au surdiagnostic et au surtraitement. D’après les auteurs, la preuve est insuffisante pour appuyer le dépistage systématique à partir de 50 ans. Une seule étude a déjà conclu à un bénéfice modeste du dépistage. L’opinion du Dr Turcotte est donc basée sur un courant de pensée en médecine, et s’appuie sur ce qu’on exige en science pour considérer qu’une procédure médicale soit nécessaire. En recherche scientifique, on fait la distinction entre les cas « anecdotiques » d’hommes ayant bénéficié de traitements après un dépistage de cancer de la prostate et l’efficacité statistique du dépistage sur toute une population. En d’autres mots, est-ce que les bénéfices d’une procédure sont suffisants par rapport à ces coûts et à ces inconvénients pour la recommander à toute une population? La pensée dominante dans notre société est que le dépistage est la chose à faire. Le Dr Turcotte vient ébranler cette certitude. Le test proposé est imparfait. Il y a plusieurs types de cancers de la prostate, dont certains progressent extrêmement lentement. Les médecins devraient donc informer leurs patients des limites du dépistage et leur permettre de faire un choix éclairé. C’est le rôle de la radio publique de faire part de tels débats, quand les voix dissidentes s’appuient sur des arguments sérieux. Toutefois, Radio-Canada doit choisir avec discernement les voix critiques qui sont crédibles en médecine. On ne peut pas donner du temps d’antenne à des charlatans au nom de la diversité d’opinions :

« (…) Dans le domaine de la santé humaine, nous sommes particulièrement vigilants, afin d’éviter de créer des espoirs ou des craintes non fondés chez des personnes atteintes de maladies graves ou chez des personnes dont les proches sont gravement malades. (…) » (http://cbc.radio-canada.ca/docs/policies/journalistic/xml/politiques.asp?pol=151_fr.xml)

Fernand Turcotte fait partie des voix critiques qui sont crédibles étant donné sa formation et sa feuille de route. Il est reconnu pour son franc-parler. Dans l’émission en cause, il a utilisé des mots-chocs, comme « niaiseries », pour décrire le courant de pensée dominant, voulant que le dépistage systématique du cancer de la prostate soit nécessaire médicalement. À titre de commentateur, le Dr Turcotte a toute la latitude nécessaire pour exprimer sa pensée. Il n’est pas soumis aux NPJ de Radio-Canada. Toutefois, je comprends que le plaignant ait pu être saisi par le choix de mots et le ton tranché du professeur à la retraite. J’ai également été frappée et déstabilisée par cette entrevue, que j’ai écoutée par hasard en direct avant que M. Labossière me transmette sa plainte.

Les NPJ ne s’appliquent pas aux invités, mais elles doivent être respectées par Radio-Canada et par l’émission de Christiane Charette dans les segments d’actualité. A-t-on fait preuve d’équilibre et d’équité à l’antenne sur cette délicate question de santé publique?

J’ai reproduit plus haut l’échange entre Christiane Charette et Fernand Turcotte. L’animatrice a bien joué son rôle d’avocate du diable. Elle a fait preuve de scepticisme à plusieurs reprises, et elle a confronté son invité aux cas de guérison après un dépistage précoce. Des cas qui semblent, à première vue, aller totalement à l’encontre de ce qu’avance le Dr Turcotte. Les interventions critiques d’un animateur contribuent à équilibrer le débat sur une question controversée. C’est là que la préparation et la recherche peuvent faire toute la différence dans une émission.

L’équilibre sur un sujet peut être atteint, soit dans la même émission, soit dans un ensemble d’émissions, selon les cas. J’ai repéré, de juin 2010 à janvier 2011, une dizaine d’occasions où l’on a discuté du cancer de la prostate à la radio de Radio-Canada, en soulignant l’importance de la prévention ou en faisant état des pour et des contre, à propos du dépistage. Voici quelques exemples de points de vue diversifiés :

  • À l’émission L’après-midi porte conseil du 24 janvier 2011 : la détection précoce des cancers : le pour et le contre. Entrevues avec les Drs Marc Zaffran et Gilles Pineau (Société canadienne du cancer).
  • À l’émission Les années lumière du 12 décembre 2010 : la controverse sur les coûts et les bénéfices du programme de dépistage du cancer de la prostate. Entrevue avec Dre Marie-Dominique Beaulieu.
  • À l’émission Point du jour du 29 novembre 2010 : entrevue avec le Dr Fred Saad sur l’importance de financer la recherche contre le cancer de la prostate.
  • À l’émission Maisonneuve en direct du 23 novembre 2010 : les campagnes de dépistage du cancer (colorectal, prostate, sein). Entrevue avec le ministre de la santé Yves Bolduc et le Dr Gilles Pineau.
  • À l’émission C’est bien meilleur le matin du 28 juin 2010 : la personnalité de la semaine, Laurent Proulx, qui s’est fait enlever la prostate, parle de prévention et de la fondation Procure.

L’équité

Christiane Charette a traité équitablement, c’est-à-dire avec ouverture et respect, son invité Fernand Turcotte. Elle a aussi tenté de se mettre dans la peau des auditeurs qui auraient pu avoir à passer un test pour le dépistage du cancer. Elle a donc été sensible à l’impact potentiel de l’opinion de son invité sur l’auditoire.

Conclusion

L’animatrice Christiane Charette a contribué à l’équilibre des points de vue dans sa façon de mener l’entrevue avec le Dr Fernand Turcotte. Entre juin 2010 et janvier 2011, plusieurs autres émissions à la radio de Radio-Canada ont diffusé différentes opinions sur le sujet controversé du dépistage du cancer de la prostate.

L’entrevue du Dr Turcotte à l’émission Christiane Charette ne contrevient pas aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.


Les deux études publiées dans le British Medical Journal :

http://www.bmj.com/content/341/bmj.c4543.full http://www.bmj.com/content/341/bmj.c4521.full

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Version PDF de la révision.

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