Chronique Côte d’Ivoire (Désautels)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Les plaignants estiment que la chronique sur la Côte d’Ivoire, diffusée le 7 février 2011 à l’émission Désautels, contient des erreurs et passe sous silence certains faits qui prouveraient que Laurent Gbagbo a remporté les élections.

Dans son ensemble, la couverture de la crise en Côte d’Ivoire a été équilibrée à l’émission de radio Désautels.

La chronique du 7 février sur la situation en Côte d’Ivoire contenait deux accrocs au principe d’impartialité, mais aucune erreur significative.

LA PLAINTE

J’ai reçu une dizaine de plaintes et une vingtaine de commentaires négatifs à propos de la chronique du journaliste François Brousseau sur la Côte d’Ivoire, diffusée le 7 février 2011, dans le cadre de l’émission Désautels, à la Première Chaîne Radio. Les plaignants estiment que le journaliste de Radio-Canada a fait des erreurs, qu’il a passé sous silence certains faits qui prouveraient que Laurent Gbagbo a gagné les élections. Selon eux, François Brousseau aurait manqué à son devoir de neutralité.

Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l’Information, a répondu que le journaliste François Brousseau « a rapporté la position de la communauté internationale qui reconnaît, quasi à l’unanimité, M. Ouattara comme le gagnant de l’élection (…) ». Elle a ajouté que Michel Désautels a interviewé deux partisans de Laurent Gbagbo : le 11 janvier, son ministre Ahoua Don Mello, et le 25 février, le représentant au Canada du Front populaire ivoirien, Victor Djiezion.

LA RÉVISION

Deux questions doivent être examinées. Tout d’abord, l’émission Désautels a-t-elle fait preuve d’équilibre dans sa couverture de la crise en Côte d’Ivoire, comme l’exigent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada?

« Équilibre : Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Ensuite, François Brousseau, qui analyse l’actualité internationale à l’antenne, a-t-il respecté dans sa chronique du 7 février deux des grands principes qui guident tous les journalistes de Radio-Canada : l’exactitude et l’impartialité?

« Exactitude : Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

« Impartialité : Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

L’équilibre

L’émission Désautels a fait toute la place nécessaire au discours des partisans de Laurent Gbagbo. Le 11 janvier et le 25 février, Michel Désautels a interviewé deux défenseurs du président sortant. L’équilibre des points de vue n’a pas à être atteint dans une seule émission, mais dans un délai raisonnable, ce qui a été fait. Je souligne ici que la rédactrice en chef de l’émission Désautels, Ginette Viens, et François Brousseau ont réagi avec beaucoup d’ouverture aux plaintes qui sont venues d’auditeurs locaux, mais aussi d’Afrique. M. Brousseau s’est mis à l’œuvre pour trouver dans la centaine de courriels qu’il a reçus des Ivoiriens capables de présenter à l’antenne les arguments de Laurent Gbagbo. Victor Djiezion, interviewé à Désautels, est un de ceux qui avaient écrit à Radio-Canada.

L’exactitude

M. Brousseau a admis qu’il y avait deux erreurs de chiffres dans sa chronique, des erreurs mineures. Dans le feu du direct, il a aussi parlé de Conseil électoral plutôt que de Commission électorale indépendante. Je n’ai pas repéré d’autres inexactitudes dans sa chronique.

  • Le 7 février, les actes de violence étaient surtout dirigés contre les partisans de l’adversaire de Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara, si l’on se fie aux communiqués d’Amnistie internationale du 5 et du 12 janvier. On a su au début d’avril que le camp Ouattara était soupçonné d’avoir participé à des exactions à Duékoué dans l’ouest du pays.
  • Le journaliste a rapporté avec exactitude le fait que les Nations unies et la communauté internationale, presque dans son entier, étaient d’avis que M. Ouattara, et non M. Gbagbo, avait remporté le deuxième tour des élections présidentielles. (Laurent Gbagbo, au pouvoir pendant 11 ans en Côte d’Ivoire, avait repoussé les élections d’année en année à partir de 2005.) M. Gbagbo était donc isolé sur la scène internationale. Face à cette réalité politique, François Brousseau pouvait très bien dire que M. Gbagbo s’accrochait.

L’impartialité

La tâche d’analyste politique international à Radio-Canada n’est pas facile, car, en quelques minutes à peine, il faut vulgariser des situations complexes, faire comprendre le contexte, les stratégies et les enjeux d’une crise qui se déroule à l’autre bout du monde. François Brousseau n’a pas pour mandat de rapporter les prétentions des uns et des autres sans tenter d’aller plus loin, d’analyser ce qui se passe vraiment. Le journaliste essaie de départager le vrai du faux, quand c’est possible. Toutefois, il ne doit pas non plus tomber dans l’éditorial.

Dans sa chronique du 7 février, François Brousseau a consacré beaucoup plus de temps aux arguments de la communauté internationale qu’à ceux de Laurent Gbagbo. Est-ce contraire aux normes radio-canadiennes? Non, car l’impartialité recherchée « se fonde sur des faits et sur l’expertise ». Dans la crise qui a secoué la Côte d’Ivoire, les arguments des deux camps n’avaient pas la même valeur, surtout en raison du résultat du deuxième tour du scrutin, certifié par les Nations unies (54 pour cent des voix pour M. Ouattara, 46 pour cent pour M. Gbagbo). Bien qu’on n’avait aucune certitude absolue, la plupart des informations crédibles indiquaient que M. Ouattara avait gagné démocratiquement le scrutin. Même s’il y avait eu un certain nombre d’irrégularités, elles n’étaient pas suffisantes, aux dires des observateurs, pour croire à un renversement de tendance.

Le journaliste a décrit avec force détails la nature de la propagande utilisée par les partisans du président sortant. La propagande n’est jamais limitée à un camp. Cependant, il est évident qu’au moment où François Brousseau faisait sa chronique, le camp Gbagbo contrôlait davantage d’organes de presse à Abidjan (la Radio-Télévision Ivoirienne, les quotidiens Le Temps et Notre Voie), alors que son adversaire restait plutôt silencieux, retranché dans l’hôtel du Golf (ce dernier avait quand même mis sur pied une radio et une télévision pro-Ouattara). Un bémol : François Brousseau a parlé de « propagande déchaînée » du camp Gbagbo. Ce qualificatif relève davantage de l’éditorial que de l’analyse. Le journaliste le reconnaît.

M. Brousseau a également décrété que le Conseil constitutionnel ivoirien a violé la constitution en rejetant une partie seulement des résultats du scrutin alors qu’il ne pouvait qu’approuver ou annuler en bloc les résultats préliminaires. C’est vrai, mais si l’on s’intéresse aux arguments « légalistes » et « constitutionnels », le camp Gbagbo avance quant à lui que la Commission électorale indépendante n’a pas respecté les règles en vigueur. La Commission a fait l’annonce des résultats électoraux au quartier général d’Alassane Ouattara, ce qui donnait une nette impression de parti pris. Je suis consciente qu’au lendemain du scrutin, le 28 novembre 2010, il y avait des problèmes de sécurité et des querelles internes au sein de la Commission. Cependant, c’est tout le système politico-légal de confirmation des résultats électoraux qui a déraillé en Côte d’Ivoire. Dans son analyse, M. Brousseau ne pouvait s’en tenir qu’aux torts du Conseil constitutionnel où siégeaient les amis de l’ancien homme fort de la Côte d’Ivoire. Avec le recul, M. Brousseau reconnaît ce déséquilibre. Toutefois, il ajoute que dans ses chroniques subséquentes il a été question des exactions commises par les forces pro-Ouattara et du rôle de la France dans les combats et la capture de Laurent Gbagbo, une intervention de l’ancienne puissance coloniale qui a entaché le processus démocratique.

Conclusion

Dans son ensemble, la couverture de la crise en Côte d’Ivoire a été équilibrée à l’émission de radio Désautels.

La chronique du 7 février 2011 sur la situation en Côte d’Ivoire contenait deux accrocs au principe d’impartialité, mais aucune erreur significative.

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Version PDF de la révision.

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