Carte territoire palestinien (24 h en 60 min)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet de l’utilisation d’une carte géographique présentant l’évolution des territoires israélien et palestinien à l’émission 24 heures en 60 minutes, le 19 mai 2011.

LA PLAINTE

Le 19 mai 2011, l’émission 24 heures en 60 minutes, diffusée au RDI, s’est penchée sur le discours du président américain Barak Obama, dans lequel il venait de se prononcer pour la reprise des pourparlers de paix israélo-palestiniens sur la base des frontières de l’État d’Israël avant la guerre de 1967. Pour illustrer son propos, l’animatrice Anne-Marie Dussault a utilisé une carte géographique en quatre temps présentant l’évolution des territoires israélien et palestinien de 1945 à 2000.

Le plaignant, M. David Ouellette, du Comité Québec-Israël (un groupe de pression qui défend les positions israéliennes), soutient que cette carte est un outil de propagande, qu’elle contient des faussetés et que son utilisation par l’animatrice et son invité a gravement bafoué les principes d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité sur lesquels reposent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ).

La plainte de M. Ouellette est fort étayée; je me permets donc de la reproduire ici presque intégralement, incluant les cartes litigieuses et celles qu’il a lui-même produites à l’appui de son argumentation :

« Le 19 mai dernier, l’émission 24 heures en 60 minutes a diffusé une carte pour illustrer le discours du président américain Barack Obama appelant à la création d’un État palestinien dans les frontières de 1967, moyennant des échanges territoriaux entre Israël et les Palestiniens.

L’animatrice Anne-Marie Dussault a présenté cette carte comme une illustration de « ce qu’était la Palestine avant la création de l’État d’Israël », tandis que son invité, le professeur Sami Aoun l’a présentée comme une illustration du « grignotement » et de l’ »érosion du territoire en faveur d’Israël » sans aucune mise en contexte historique de guerres d’agression successives des pays arabes contre Israël qui ont modelé le territoire en question ou présentation des concessions territoriales offertes par Israël et rejetées par les Palestiniens. En résulte un récit biaisé de l’évolution territoriale du conflit où les Palestiniens sont schématiquement présentés comme les victimes passives d’un expansionnisme israélien débridé.

Pis, cette carte n’est pas l’œuvre de journalistes, d’historiens ou de politologues qualifiés, mais un document de propagande qui a fait tâche d’huile sous le titre de « Palestinian Land Loss » sur internet, plus particulièrement sur des sites d’extrême-gauche, islamistes et d’extrême-droite, pour présenter sous un faux jour les concessions territoriales israéliennes offertes aux Palestiniens lors du Sommet de Camp David et justifier leur rejet sans contre-proposition par Yasser Arafat en 2000.

PhaseIPalestine et Israël 1945

Le premier panneau de la carte est le plus mensonger et le plus confus des quatre, car il suggère à la fois l’existence en 1945 de deux États, l’un juif, l’autre palestinien et/ou l’existence d’un territoire appartenant majoritairement à des Palestiniens, mais grugé par les Juifs.

Or, en 1945, il n’existait pas plus d’État israélien (fondé en 1948) qu’il n’existait un État palestinien à cette date ou à tout autre moment de l’histoire.

La seule « Palestine » qui existât à l’époque était ce territoire administré par l’Angleterre depuis que la Société des Nations lui avait confié le mandat de gouverner trois anciens districts administratifs de l’ancien Empire ottoman et qu’on nommera « Palestine mandataire britannique ».

De plus, dès 1922, les Britanniques détachèrent 74% (!) de la « Palestine mandataire britannique », sur une partie duquel devait prendre forme un « foyer national juif », pour former un nouvel État arabe, la Transjordanie (la Jordanie actuelle à majorité palestinienne arabe), sur lequel les Anglais interdirent aux Juifs de s’établir (voir carte ci-contre). Autrement dit, la Transjordanie ne grignota pas, mais engloutit la majeure partie de « ce qu’était la Palestine avant la création de l’État d’Israël ». Une honnête carte aspirant à représenter ce qu’était la « Palestine » avant la création d’Israël commencerait par une illustration de la Palestine mandataire britannique.

(…)

En validant cette représentation de « ce qu’était la Palestine avant la création de l’État d’Israël », Radio-Canada déforme les réalités historiques et géographiques du conflit israélo-palestinien et cautionne le révisionnisme historique palestinien négateur de légitimité israélienne, à savoir, le mythe de la dépossession d’un État palestinien fictif par Israël.

Phase2Onu Répartition 1947

Le second panneau de la carte représente fidèlement le plan de partage onusien de 1947.

Or, comme il succède à la représentation d’une « Palestine » arabo-palestinienne clairsemée de « territoires juifs », le plan de partage, ainsi présenté, signale que la partition a amputé un pays palestinien de son territoire pour en créer un second, l’État juif. Cette conclusion est d’autant plus encouragée que ni Mme Dussault, ni le professeur Aoun n’ont ni remis ce plan de partage dans son contexte historique, ni évoqué son rejet par les Arabes et l’invasion subséquente d’Israël par quatre armées arabes dans le but déclaré de détruire l’État naissant.

Phase 3 – 1949-1967

Le troisième panneau prétend illustrer Israël et la Palestine de 1949 à 1967. Or ni Mme Dussault, ni le professeur Aoun n’expliquent que cette nouvelle configuration géopolitique est le résultat de la guerre initiée et perdue par les Arabes et, pis encore, que durant cette période la bande de Gaza est occupée par l’Égypte et que la Cisjordanie sont annexées par la Jordanie. Autrement dit, ce n’est pas Israël qui a entravé l’établissement d’un État palestinien, comme le suggère la carte, mais les pays arabes.

Phase 4 -2000

Enfin, le quatrième panneau prétend présenter ce qu’ il reste de la Palestine « à cause de la colonisation israélienne », à savoir, un « fromage gruyère », selon les dires de Mme Dussault, voire une « peau de léopard » selon le professeur Aoun. Ce qui est en vert est la Palestine, ce qui est en blanc est Israël, explique l’animatrice.

Or, ce que montre cette carte sont les zones A, B et C de la Cisjordanie, ainsi délimitées en vertu des accords israélo-palestiniens. Les zones A et B (en vert) représentent respectivement le territoire cisjordanien administré (A) par l’Autorité palestinienne et (B) conjointement par Israël et les Palestiniens. La zone C, en blanc, représente le territoire administré uniquement par Israël. Or les zones A et B sont les seuls territoires sur lesquels les Palestiniens aient jamais connu une forme d’autonomie gouvernementale (en vertu des accords d’Oslo) avant le retrait israélien de Gaza. Ces zones représentent un gain territorial palestinien et non pas une perte, comme le suggère la carte.

En affirmant que cette zone « est Israël », Mme Dussault induit le public en erreur. Cette région n’a pas été annexée par Israël et son statut final reste à déterminer dans le cadre de négociations israélo-palestiniennes. De plus, les Israéliens ont offert cette région en partie ou dans sa quasi-totalité aux Palestiniens lors de rondes de négociations. En 2000, à Camp David, Israël a proposé la meilleure partie de la zone C (excluant la vallée du Jourdain et les grands blocs de colonies limitrophes d’Israël) et en 2001, au Sommet de Taba sa quasi-totalité (incluant la vallée du Jourdain, mais excluant les grands blocs de colonies). Enfin, en 2008, le premier ministre Ehud Olmert a offert l’équivalent de toute la Cisjordanie, y compris la zone C, moyennant des échanges de territoires (voir cartes ci-dessous de sources indépendantes d’Israël). Comme on le sait, les Palestiniens n’ont accepté aucune de ces offres.

Enfin, notons que cette carte datant de 2000 illustre la présence de colonies israéliennes à Gaza et dans le nord de la Cisjordanie, toutes évacuées il y a près de 6 ans!

Source: Le Monde Diplomatique

Source: Foundation for Middle East Peace

En diffusant et en validant cette désuète carte de facture propagandiste et en commentant l’évolution du conflit israélo-palestinien sur sa base erronée et historiquement décontextualisée, nous considérons que l’animatrice et son invité ont gravement bafoué les principes d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité inscrits dans les Normes et pratiques journalistes de Radio-Canada. Il est de notre avis que Radio-Canada doit à son public une correction en ondes après cette nouvelle déformation partiale du conflit israélo-palestinien. »

La réponse de la direction de l’Information

Dans sa réponse à la plainte, Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales à la direction de l’Information, indiquait que le segment de l’émission critiquée par M. Ouellette visait à « analyser la position de l’administration Obama en faveur de la création d’un état palestinien sur la base des frontières de 1967 ».

« (…) Un bref rappel de l’évolution des frontières entre la Palestine et Israël permettait de situer les frontières de 1967 », écrivait-elle. « Les cartes servaient de brève mise en contexte qui se voulait très générale. Vous reprochez le choix de ces cartes et le fait qu’il n’y avait aucune perspective historique, aucune référence, notamment à la guerre avec les pays arabes, pour situer l’évolution des frontières. Mais là n’était pas le but de l’entrevue qui visait essentiellement à saisir l’impact de la position américaine et les défis de taille qui attendent Israéliens et Palestiniens pour en arriver à une entente sur cette base. (…) »

Insatisfait de cette réponse, le plaignant a donc demandé une révision au bureau de l’ombudsman.

Depuis, j’ai eu l’occasion de discuter du dossier avec Mme Lanctôt. Celle-ci m’indique maintenant que sa première réponse était incomplète et que la direction du RDI admet volontiers que les cartes montrées en ondes n’auraient jamais dû être utilisées puisqu’il n’y avait aucune indication quant à leur provenance. Pour un sujet aussi litigieux que celui des frontières israélo-palestiniennes, il était essentiel de connaître la source, de s’assurer de sa fiabilité et de l’indiquer au bas des cartes.

La direction du RDI tient cependant à souligner qu’il s’agit d’une erreur de bonne foi qui s’est produite dans un contexte de production où les délais sont très courts. Elle rappelle que 24 heures en 60 minutes est une émission quotidienne qui couvre cinq sujets d’actualité par jour et que les choix des sujets peuvent évoluer et se décider tardivement en fonction de l’actualité.

LA RÉVISION

Le plaignant considère que les principes d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité inscrits dans les NPJ de Radio-Canada ont été bafoués dans le segment de l’émission qu’il a porté à notre attention. En fait, ces trois principes sont plutôt définis comme des valeurs dans les premières pages des nouvelles NPJ, adoptées en 2010 par Radio-Canada. En ce sens, leur portée est générale et elles servent de fondement à l’ensemble de la démarche journalistique de Radio-Canada.

Voici comment on les décrit :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible.

Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable.

Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

La carte

Comme on peut le lire plus haut, la définition de la valeur d’exactitude s’attarde spécifiquement aux techniques de production en précisant qu’elles servent à présenter les contenus « d’une manière claire et accessible ». Le recours à une carte pour appuyer une explication ou une analyse est à ranger dans les techniques de production. Lorsqu’on examine la carte utilisée à 24 heures en 60 minutes, on peut comprendre pourquoi l’équipe l’a choisie : son caractère évolutif et sa facture permettent à l’œil de saisir rapidement les changements survenus sur plus d’un demi-siècle de l’histoire complexe de cette région du monde. Cette carte est aussi très facilement accessible puisqu’elle apparaît en plusieurs versions, plus ou moins semblables, sur plusieurs sites, en anglais comme en français, dès qu’on tape dans un moteur de recherche
les termes « Palestine » et « Israël » et « carte » ou « map », certaines étant plus précises que d’autres.

Toutefois, la version retenue par 24 heures en 60 minutes est particulièrement confuse puisque son premier volet est coiffé du titre « Palestine et Israël 1945 ». À l’époque, la région décrite par la carte était administrée par la Grande-Bretagne, sous mandat de la Société des Nations (prédécesseur de l’ONU), et désignée sous le nom de Palestine mandataire britannique. La Palestine existait donc comme entité régionale sous protectorat britannique, mais Israël n’existait pas encore, puisque l’État hébreu a été fondé en 1948. Autre source de confusion, ce premier volet indique des « territoires juifs » et des « territoires palestiniens » sans qu’on sache trop de quoi il s’agit, mais renforce l’idée que deux États, à tout le moins deux entités, Israël et la Palestine, existaient en 1945. Cette division entre « territoires juifs » et « territoires palestiniens » se retrouve aussi sur les trois autres volets de la carte; là encore, le moins qu’on puisse dire, c’est que la réalité qu’on souhaite décrire ne saute pas aux yeux.

Le plaignant soutient de plus que la carte aurait dû comprendre un autre volet précédant les quatre présentés à l’écran, et devant comprendre l’ensemble du territoire confié en 1920 au mandat britannique sous le nom de Palestine. Cette carte aurait montré que la Palestine mandataire britannique comprenait à l’origine la Transjordanie, devenue plus tard la Jordanie, dont les Britanniques ont choisi de faire un État arabe en 1922.

Pour mémoire, il est bon de rappeler que, dès l’origine de son mandat, la
Grande-Bretagne devait créer sur le territoire de la Palestine mandataire deux États, l’un juif, l’autre arabe. C’est finalement en 1947 que l’ONU, qui venait de prendre la relève de la Grande-Bretagne comme mandataire de la Palestine, proposa formellement cette division entre deux États, l’un juif, l’autre arabe. C’est d’ailleurs ce qu’illustre le deuxième volet de la carte utilisée par l’émission. Le plaignant estime que ce « second panneau de la carte représente fidèlement le plan de partage onusien de 1947 ». C’est vrai, à ceci près que le plan prévoyait aussi que Jérusalem ne ferait partie d’aucun des deux nouveaux États et serait placée sous administration de l’ONU. Toujours est-il que ce plan de partition a été adopté par l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 1947, et accepté par les autorités juives. Cette date marque donc la reconnaissance de la souveraineté du futur État d’Israël qui sera fondé l’année suivante. Mais, en toute logique, on pourrait dire qu’il marque également la reconnaissance de la souveraineté d’un autre État en Palestine, arabe celui-là, dans un territoire qui correspond grosso modo à celui de la Cisjordanie d’aujourd’hui. Une reconnaissance, il est important de le rappeler, partagée par les autorités juives de l’époque, mais rejetée par la grande majorité des États arabes et des Arabes palestiniens.

Les troisième et quatrième volets de la carte contiennent eux aussi leur lot d’imprécisions sur la nature des territoires représentés. Le plaignant fait remarquer à juste titre que le troisième volet ne précise pas que les territoires identifiés à la Palestine sont occupés par la Jordanie et l’Égypte; et que dans le quatrième ils sont la somme des territoires sur lesquels les Palestiniens exercent « une forme d’autonomie gouvernementale », des gains négociés, dit-il, plutôt que des reculs.

Enfin, le requérant soutient que la carte litigieuse est « un document de propagande », utilisé par toutes sortes de groupes opposés à Israël et qu’on retrouve beaucoup sur le web sous le titre de Palestinian Land Loss. J’ai pu constater moi-même, par une recherche sommaire et rapide sur Internet, que la carte dont il parle (qui porte plutôt le titre de Palestinian Loss of Land) fait l’objet d’une controverse sur le web et a été dénoncée comme un outil de propagande par les uns, défendue par les autres. Cependant, ce n’est pas exactement celle qui a été utilisée par l’émission du RDI, une version que je n’ai pu retracer lors de mes recherches. En comparant la version originale à celle que le RDI a mise en ondes, on se rend compte que, malgré son caractère controversé, la première a le mérite d’utiliser des termes qui la rendent beaucoup moins confuse que la seconde.

Une dernière remarque : la source de la carte n’est pas identifiée en ondes, ce qui aurait dû être le cas. Même la carte originale, qui est pourtant reproduite sur de nombreux sites, ne porte aucune mention d’auteur ni de provenance. Bref, personne ne semble en réclamer la paternité. Si 24 heures en 60 minutes avait imposé comme condition sine qua non d’identifier la source de la carte, il est plus que probable qu’on aurait renoncé à l’utiliser.

Les propos de l’animatrice et de son invité

La carte en quatre volets présentée par l’animatrice pour lancer son échange avec
M. Sami Aoun, spécialiste du Moyen-Orient, aura finalement très peu servi durant la discussion. Voici essentiellement ce qu’en dit Anne-Marie Dussault en lançant l’entrevue avec son invité :

« Écoutez, on évoque les frontières de 1967. On va quand même les montrer ces fameuses frontières si vous voulez bien, Sami. On a une carte qui illustre ce qu’était la Palestine avant la création de l’État d’Israël. Voyez-vous à gauche de votre écran, mesdames messieurs, tout ce qui est en vert, est l’évolution, au moment de la répartition en 1947, ensuite les frontières de 1967, c’est l’avant-dernière sur la droite Sami, et depuis 2000 en Cisjordanie, avec les colonies… Tout ce qui est en vert c’est la Palestine et tout le reste c’est Israël. Alors qu’est-ce que ça veut dire les frontières de 1967 quand M. Obama dit qu’il faut revenir à ça pour faire la paix ? »

Et M. Aoun de répondre immédiatement, sans aucun commentaire sur la carte, que la proposition du président américain implique que les pays arabes et les Palestiniens acceptent la solution des deux États et « à peu près 40 % du territoire palestinien comme il a été démarqué sous le mandat britannique (…) ».

À cette étape-ci de l’entrevue, l’animatrice aura donc dit essentiellement que la partie de la carte qui apparaît à gauche de l’écran « illustre ce qu’était la Palestine avant la création de l’État d’Israël ». Le plaignant aurait voulu que la carte remonte à ce qu’était la Palestine mandataire britannique en 1920, mais il faut bien admettre que cette Palestine-là n’a existé que 2 ans, et que sur 27 ans de mandat britannique, celui-ci s’est exercé pendant 25 ans, presque jusqu’au moment de la création d’Israël, sur le territoire délimité par les frontières du premier volet de la carte montrée à l’écran, comme le dit Mme Dussault.

Le plaignant reproche aussi à l’animatrice d’avoir « induit le public en erreur » en affirmant, parlant du quatrième volet de la carte, que « ce qui est en vert est la Palestine, ce qui est en blanc est Israël », omettant ainsi de préciser que la zone qui y apparaît en blanc « n’a pas été annexé(e) par Israël et (que) son statut final reste à déterminer dans le cadre des négociations israélo-palestiniennes ». En fait, comme on peut le lire dans le passage reproduit plus haut quand elle amorce l’entrevue en présentant la carte, Mme Dussault dit plutôt ceci : « tout ce qui est en vert c’est la Palestine et tout le reste c’est Israël ». Dans ma compréhension de l’extrait, cette phrase de Mme Dussault s’applique aux quatre volets de la carte et non pas seulement au quatrième. L’affirmation n’en est pas plus précise pour autant, surtout quand on tient compte des erreurs et des faussetés contenues dans cette carte, mais l’amalgame explique la généralisation.

S’agissant encore du volet quatre de la carte illustrant les territoires palestiniens en 2000, le plaignant considère que l’animatrice et son analyste auraient dû expliquer que les territoires identifiés aux Palestiniens sont sous leur contrôle partiel ou complet, résultat de plusieurs accords intervenus à la suite de rondes de négociations successives. Que si sur la carte la présence palestinienne en Cisjordanie ressemble à un « fromage gruyère », comme le disait Mme Dussault, ou à « une peau de léopard », selon M. Aoun, ce n’était pas à cause de la colonisation israélienne mais plutôt parce que la carte montrait des zones passées sous le contrôle total ou partiel des Palestiniens. « Ces zones représentent un gain territorial palestinien et non une perte, comme le suggère la carte. » Le plaignant a raison, mais c’est une question de point de vue. Juridiquement parlant, il est vrai que les Palestiniens de Cisjordanie étaient encore moins autonomes auparavant puisqu’ils vivaient, depuis 1949 en fait, sous l’occupation de la Jordanie. Mais, si on se reporte à la résolution de l’ONU de 1947 qui permet la création d’un État arabe palestinien sur le territoire comprenant à peu de chose près l’actuelle Cisjordanie, d’aucuns pourraient prétendre que la situation territoriale actuelle des Palestiniens en Cisjordanie, contrôle ou pas, est un recul. Par contre, il faut se rappeler que les Palestiniens ont rejeté cet accord, pourtant accepté par les Juifs, puisqu’il leur a permis de fonder l’État d’Israël. Un rejet qui a entraîné la première guerre déclenchée par les nations arabes contre le pays juif naissant. Comme quoi, dans ce dossier sensible, les arguments des uns sont les objections des autres.

Tous les faits historiques portés à notre attention par le plaignant méritent d’être connus. Ils permettent certainement de mieux comprendre les racines du conflit israélo-palestinien et, en remontant jusqu’aux conditions qui ont mené au mandat britannique en Palestine, son évolution depuis près d’un siècle. Ils nous aident aussi à saisir l’énorme complexité de ce dossier et pourquoi les points de vue et les opinions sur la question, malgré la connaissance des faits, peuvent être si tranchés et si différents. Pour les journalistes, particulièrement pour ceux qui ne sont pas des spécialistes du
Moyen-Orient, il est très difficile de naviguer dans ce dossier rempli d’écueils où chaque mot est lourd de sens. Et ça l’est encore plus pour ceux de la presse électronique qui doivent composer avec la forme de leurs médias et les limites de temps qu’ils leur imposent. La radio et la télévision sont des médias puissants, mais souvent réducteurs, qui ne favorisent pas beaucoup la nuance et la démonstration. L’entrevue d’Anne-Marie Dussault avec le professeur Sami Aoun aura duré cinq minutes, ce qui est bien peu pour donner une explication détaillée et nuancée d’un dossier aussi complexe que la genèse et l’évolution du conflit entre Israël et les Palestiniens. Aussi ont-ils choisi de s’en tenir à la signification de la position énoncée ce jour-là par le président américain, soit de relancer le processus de paix entre Israël et l’Autorité palestinienne sur la base des frontières de 1967. Les propos tenus par l’animatrice et son invité relevaient de l’explication et de l’analyse; ils ne contenaient aucune expression d’opinion personnelle. Ils n’ont pas non plus défendu de point de vue particulier.

Conclusion

En utilisant une carte erronée, confuse et incomplète dont la source n’était pas identifiée, l’émission 24 heures en 60 minutes n’a pas respecté le principe d’exactitude, une des cinq valeurs à la base des Normes et pratiques journalistiques de
Radio-Canada.

Je n’ai par contre rien trouvé dans les quelques commentaires que l’animatrice et son invité ont faits sur cette carte, ni dans leurs autres propos, qui me permette de conclure au non-respect des valeurs d’équilibre et d’impartialité.

Étant donné le caractère particulièrement nébuleux de la carte utilisée, je recommande qu’une mise au point soit faite par le RDI. Cependant, compte tenu le temps écoulé depuis les événements, je ne suis pas certain qu’une intervention en ondes soit la meilleure manière de procéder. Je laisse donc à la direction de l’Information le soin de choisir ses moyens, tout en souhaitant que ce soit fait de la manière la plus transparente possible.

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