Affrontements aux frontiĂšres d’IsraĂ«l (radiojournaux)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman concernant deux reportages à propos d’affrontements aux frontières d’Israël, diffusés dans les radiojournaux, le 5 juin 2011.

LA PLAINTE

Le 5 juin 2011, la Première Chaîne Radio de Radio-Canada a diffusé deux reportages de sa correspondante au Proche-Orient, Ginette Lamarche, sur des affrontements entre l’armée israélienne et des militants palestiniens qui commémoraient la guerre des Six Jours de 1967 entre Israël et les pays arabes. Le premier, un reportage monté, portait sur des affrontements au point de passage de Qalandya, entre la Cisjordanie et Jérusalem; le second, un échange en direct avec l’animatrice du bulletin de nouvelles, traitait des heurts sur le plateau du Golan à la frontière israélo-syrienne.

Le plaignant reproche à la journaliste d’avoir, dans le premier reportage, qualifié le point de passage de Qalandya, contrôlé par l’armée israélienne, de « symbole de l’humiliation quotidienne » des Palestiniens. Il estime que la journaliste a pris à son compte cette affirmation véhiculée par les Palestiniens et qu’elle aurait dû s’en dissocier. Il lui reproche aussi d’avoir présenté le Front populaire de libération pour la Palestine (FPLP) comme un « parti de gauche », sans mentionner qu’il est considéré par la plupart des pays occidentaux (entre autres les États-Unis, l’Union européenne et le Canada) comme une organisation terroriste. Enfin, il soutient qu’elle aurait dû mentionner, parlant du secrétaire général du FPLP, Ahmad Saadate, qui « a écopé d’une peine d’emprisonnement de 30 ans », que sa condamnation résultait de « son implication dans l’assassinat du ministre israélien du Tourisme Rehavam Zeevi en 2001 ».

« (…) En occultant le caractère terroriste du FPLP », écrit-il, « et en évoquant l’emprisonnement de son secrétaire général hors contexte, votre correspondante induit à croire qu’Ahmad Saadate a été arbitrairement emprisonné par Israël pour des motifs politiques. (…) »

Le deuxième reportage était un échange en direct avec l’animatrice du bulletin de nouvelles. Il portait sur la tentative de Palestiniens réfugiés en Syrie de forcer la frontière israélienne sur le plateau du Golan et sur les affrontements qui l’ont suivie. Cette fois, le plaignant reproche à la journaliste et à l’animatrice d’avoir fait état d’un « lourd bilan » de 13 morts, sans dire que ce chiffre était celui des autorités syriennes et qu’il n’avait pu être validé par d’autres sources. Il critique également la reporter pour avoir affirmé que l’armée israélienne avait d’abord usé de tirs de sommation pour dissuader les Palestiniens d’approcher de la frontière, puis les avait avertis verbalement avant d’ouvrir le feu.

« (…) Or », écrit-il, « selon des reportages de The Guardian de la BBC, du Financial Times, de CNN datés du 5 juin, parmi d’autres médias internationaux, l’armée israélienne a servi des avertissements verbaux aux infiltrateurs avant de passer à des moyens de dissuasion non mortels comme le gaz lacrymogène, des tirs de sommation et des tirs ciblés vers les jambes et les pieds des infiltrateurs. Ces mêmes médias précisent aussi qu’Israël n’était pas en mesure de confirmer le bilan avancé par la Syrie. (…) »

Enfin, M. Ouellette reproche à la correspondante d’avoir dit que les Palestiniens, ce jour-là, cherchaient à faire valoir leur « droit de retour », sans préciser que ce « droit de retour est une revendication politique palestinienne et non pas un droit légalement établi », même s’il est reconnu par « le libellé ambigu » de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations Unies.

« (…) Par l’omission des faits, la validation de sources non vérifiables et peu fiables, et l’emploi de termes politiquement tendancieux par la correspondante Ginette Lamarche, il me paraît que ces deux reportages ne respectent pas les critères d’exactitude de l’information et d’impartialité de Radio‐Canada. (…) »

La réponse de la direction de l’Information

Le 30 juin 2011, Mme Martine Lanctôt, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales de la direction de l’Information, a répondu au plaignant. Parlant du premier reportage dans lequel la journaliste qualifie le point de passage de Qalandya de symbole de l’humiliation quotidienne des Palestiniens, Mme Lanctôt écrit que « bien qu’il lui paraissait implicite qu’elle rapportait ainsi les témoignages des Palestiniens, il aurait été préférable que la journaliste précise, pour éviter toute ambiguïté, qu’il s’agit d’un symbole d’humiliation « aux yeux des Palestiniens » ». Mme Lanctôt admet aussi que la journaliste aurait dû mentionner le caractère terroriste du FPLP.

En ce qui concerne le reportage en direct, dans lequel on rapportait les affrontements à la frontière syrienne, Mme Lanctôt reconnaît que la reporter aurait dû préciser, à propos du bilan de 13 morts, que la source était syrienne. Mme Lanctôt précise qu’il s’agit d’un « oubli, car dans la présentation du reportage diffusé à 9 h, il était alors mentionné que le compte rendu des morts et des blessés provenait de la télévision syrienne ».

Sur les autres aspects de la plainte, voici ce que répond Mme Lanctôt :

« (…) Vous reprochez par ailleurs à la journaliste de ne pas avoir rapporté dans l’ordre et dans le détail, les avertissements de différentes natures lancés par l’armée israélienne aux manifestants avant de tirer. Je vous rappelle que la journaliste était en conversation en direct à la radio et que vous comparez son compte rendu à ceux de journalistes de la presse écrite qui ont le temps et l’espace pour rapporter avec précision les évènements.

Quant au droit de retour, un droit que revendiquent les manifestants, il s’agit d’un droit reconnu par l’assemblée générale des Nations Unies, en 1974, dans le cadre de la résolution 3236, et maintes fois réaffirmé par l’ONU depuis. (…) »

LA RÉVISION

La réponse de la direction de l’Information n’a pas satisfait le plaignant et il a demandé une révision au bureau de l’ombudsman pour « déterminer si ce reportage respecte les normes journalistiques de Radio-Canada » en ce qui a trait aux principes d’exactitude et d’impartialité.

La direction de l’Information a reconnu que certains reproches du plaignant étaient fondés, notamment sur le fait que la journaliste a qualifié un point de contrôle frontalier israélien de symbole de l’humiliation quotidienne des Palestiniens et qu’elle a omis de mentionner le caractère terroriste du FPLP. Toutefois, elle ne relève pas le reproche concernant l’omission de préciser les raisons qui ont conduit Ahmad Saadate à purger 30 ans de prison.

Mme Lanctôt admet aussi que, dans le deuxième reportage sur les affrontements à la frontière syrienne, la journaliste n’a pas dit d’où venait l’information sur le nombre de morts, qu’elle aurait dû le faire, et qu’il s’agissait d’un oubli attribuable au fait que la journaliste livrait ses commentaires en direct, et non dans un reportage monté. C’est ce qui explique aussi, selon elle, que la reporter n’ait pas été aussi précise et exhaustive qu’elle l’aurait pu dans sa relation des différents types d’avertissement qui ont été servis aux manifestants palestiniens, avant que l’armée israélienne en vienne à ouvrir le feu. Enfin, sur la question du droit de retour des Palestiniens évoqué par la journaliste, Mme Lanctôt estime qu’il s’agit d’un droit reconnu et réaffirmé à de nombreuses reprises par l’Assemblée générale des Nations Unies depuis plusieurs décennies.

L’exactitude

Voici comment les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) présentent, dès son chapitre d’introduction, le principe d’exactitude, une des cinq valeurs sur lesquelles reposent l’ensemble des normes et pratiques qui encadrent l’exercice du journalisme à Radio-Canada :

« Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

Je me permets aussi de citer quelques extraits des NPJ (Principes – Sources d’information) qui balisent l’identification des sources d’information des journalistes :

« La valeur de l’information, qu’elle soit tirée d’une enquête ou recueillie au quotidien, dépend entièrement de la qualité de sa source. Plus le sujet est controversé, plus la crédibilité des sources d’information devient cruciale.

Nos normes s’appliquent à toutes les formes de sources.

(…)

Nous indiquons clairement la nature de notre relation avec la source d’information. Le public a besoin de savoir le plus précisément possible d’où et de qui provient une information pour pouvoir en apprécier la valeur et mettre les faits en contexte. (…) »

Les NPJ (Principes – Reportages en direct) traitent aussi spécifiquement des reportages en direct :

« (…) Nous prenons toutes les mesures pour donner au public des informations que nous avons vérifiées de manière raisonnable. Nous évitons de propager des rumeurs et d’avancer des suppositions.

Nous recevons parfois des informations contradictoires de sources crédibles. Nous pouvons choisir de rapporter ces informations, en précisant les circonstances de la situation et en citant les sources. (…) »

Dans un dossier aussi controversé que celui des relations israélo-palestiniennes, le choix des mots, la précision des informations livrées et l’identification de leur provenance prennent une importance particulière. Par ailleurs, le fait d’être en direct ajoute aux difficultés d’un reportage en matière d’exactitude, ce qui n’enlève rien à l’obligation du journaliste de rapporter des informations « vérifiées de manière raisonnable ».

La journaliste aurait donc dû : attribuer aux Palestiniens la désignation du passage de Qalandya comme « symbole de leur humiliation quotidienne »; préciser que le FPLP était aussi considéré comme une organisation terroriste; indiquer qu’Ahmad Saadate avait été condamné pour avoir commandité le meurtre d’un ministre israélien; spécifier que l’information faisant état d’un bilan de 13 morts lors d’affrontements à la frontière entre Israël et la Syrie provenait d’une source syrienne non autrement corroborée. Elle aurait aussi pu être plus précise dans son échange en direct sur le déroulement des événements sur le plateau du Golan. Sans entrer dans les détails, elle aurait pu, par exemple, dire que l’armée israélienne avait servi plusieurs avertissements aux militants palestiniens avant d’en arriver à leur tirer dessus.

En ce qui concerne la question du droit de retour des Palestiniens abordée par la journaliste dans son reportage en direct, même si la question est au cœur du conflit au Proche-Orient et fait l’objet d’interprétations divergentes par les parties en cause, et bien que ce droit n’ait pas force de loi n’ayant pas été entériné par le Conseil de sécurité de l’ONU, il demeure que c’est un droit reconnu et réitéré à plusieurs reprises depuis 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Quoi qu’il en soit, la journaliste n’a fait qu’évoquer rapidement ce droit, revendiqué par les uns, nié par les autres, reconnu par la plupart, à deux reprises dans son reportage, essentiellement pour dire que les réfugiés palestiniens « essaient de faire valoir leur droit de retour ».

L’impartialité

Le manque de précision, le caractère incomplet ou l’inexactitude de certains éléments d’un reportage n’impliquent pas nécessairement qu’il est partial. Mais ça peut parfois être le cas, même si le journaliste n’avait nullement l’intention d’être partial. Certaines inexactitudes, omissions ou imprécisions peuvent aussi donner au public une impression de partialité.

Comme pour l’exactitude, dès l’introduction, les NPJ identifient l’impartialité comme une de ses cinq valeurs fondatrices :

« Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Les NPJ traitent aussi de l’impartialité dans la section qui aborde l’opinion (NPJ – Expression d’opinions; NPJ – Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada). On peut y lire entre autres :

« (…) Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

- Il doit être clairement identifié.
- Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés (…) »

Et :

« (…) Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris. (…) »

La question est donc de déterminer ici si les imprécisions, omissions et inexactitudes relevées dans les reportages qui font l’objet de la plainte, les rendent partiaux. La journaliste a qualifié le point de contrôle de Qalandya de symbole de « l’humiliation quotidienne » des Palestiniens, sans attribuer aux Palestiniens cette façon de le désigner. Elle donne ainsi l’impression qu’il s’agit de sa propre opinion, alors que les NPJ lui interdisent d’exprimer des opinions personnelles. En présentant le FPLP seulement comme un parti de gauche, mais en omettant de préciser qu’il est aussi considéré comme une organisation terroriste, la journaliste donne l’impression qu’elle défend « un point de vue particulier (sur une question qui fait) l’objet d’un débat public ».

En oubliant de spécifier, à propos des affrontements à la frontière avec la Syrie, que le bilan de 13 morts était celui de la télévision syrienne, la reporter présente un point de vue particulier sans l’identifier clairement.

Je suis convaincu que les manquements relevés ici ne sont pas intentionnels et que la journaliste a fait son travail de bonne foi. L’examen des reportages soumis à mon attention me permet cependant d’illustrer que des erreurs de bonne foi qui ont d’abord à voir avec l’exactitude, et qui apparaissent même anodines à certains, peuvent teinter un reportage et l’entacher de partialité, à tout le moins en apparence.

Conclusion

Deux reportages sur des affrontements entre des Palestiniens et l’armée israélienne, diffusés le 5 juin 2011 dans des radiojournaux de Radio-Canada, ne respectent pas la valeur d’exactitude ni celle d’impartialité, du moins en apparence, telles que définies dans les Normes et pratiques journalistiquesde Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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