Russell Williams (TJ/Mauricie)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que Le téléjournal/Mauricie n’aurait pas dû rediffuser les photos du colonel Russell Williams en sous-vêtements féminins, le 21 octobre 2010, soit trois jours après leur publication initiale au procès.

La manchette dans Le téléjournal/Mauricie ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en matière de sensibilité de l’auditoire.

Par ailleurs, à une exception près, les séquences choisies pour le reportage sur la couverture journalistique de l’affaire Williams étaient sobres, et respectaient donc l’esprit de la politique journalistique.

LA PLAINTE

Le 22 octobre 2010, M. Guillaume Sirois m’a fait parvenir cette plainte :

« J’ai été choqué de voir la diffusion des images de Russell Williams en sous-vêtements féminins sur la scène d’un crime au Téléjournal Mauricie hier entre 18 h et 19 h, 21 octobre 2010. De plus, il s’agissait d’un topo portant sur l’éthique journalistique. Il n’était pas essentiel à la compréhension du public de montrer les images-chocs afin d’attiser l’audience en deuxième partie de l’émission. Je comprends que l’on ait montré les images des journaux qui diffusaient ces images, mais je trouve intolérable que Radio-Canada les diffuse.

Pourtant, selon l’article 4.2 des Normes et pratiques journalistiques, « les images de nu ou les scènes érotiques sont normalement à proscrire. Elles ne sont tolérées que lorsque clairement essentielles à une information, elle-même assez importante pour justifier la diffusion. On ne doit jamais insister sur ces images ni les utiliser en vue de choquer ou de faire sensation ».

Pourtant, selon l’article 4.4 des Normes et pratiques journalistiques, « on ne doit pas exploiter la violence à la radio et à la télévision. CBC/Radio-Canada a comme politique générale de ne pas présenter d’événements violents, sauf lorsque cela est essentiel au compte rendu de la réalité ».

Étant donné que ces images-chocs ont été employées à l’extérieur de la mission d’information de Radio-Canada et en vue d’attiser la curiosité du public envers des images-chocs, je vous demande d’intervenir afin de corriger la situation ».

Le 27 octobre, le chef des Services français de Radio-Canada en Mauricie, M. Paul Rousseau, a répondu en termes généraux au plaignant :

« (…) Vous nous reprochez d’avoir cédé au sensationnalisme en diffusant certaines photos du colonel Williams portant des sous-vêtements féminins. Nous comprenons que ces photos aient pu vous heurter. Elles étaient pour le moins troublantes puisqu’elles révélaient le comportement pervers d’un homme qui avait su gagner le respect de tous dans les plus hautes fonctions de l’armée. Cependant, nous croyons que la diffusion de quelques-unes de ces photos, que nous avons choisies en faisant preuve d’une grande prudence, s’avérait une information d’intérêt public.

Des centaines de photos du colonel Williams ont été déposées en preuve à son procès, dont un très grand nombre était insoutenable. Le juge en a cependant sélectionné quelques-unes, les moins scabreuses, et a permis aux médias de les diffuser. Pour que le public ait pleinement confiance dans la justice, elle se doit d’être transparente. En permettant aux médias de diffuser ces photos, le tribunal souhaitait que le public possède toutes les informations pour juger de la gravité et de la complexité de la preuve, des informations jugées pertinentes pour évaluer la peine qui sera imposée à l’accusé.

L’affaire Williams dépasse le simple fait divers. Le colonel Williams était à la tête de l’une des plus grandes bases du pays sinon la plus grande. Il jouissait de la confiance du Premier Ministre et de tout l’état-major des forces armées canadiennes. Les crimes qu’il a commis ont profondément choqué les Canadiens qui souhaitaient comprendre comment il avait pu en arriver à commettre ces meurtres. Son état mental, ses fantasmes sont une partie de l’explication. (…) »

M. Sirois m’a demandé de réviser sa plainte, car les images qu’il critique ont été diffusées dans un reportage sur l’éthique journalistique, trois jours après la publication initiale des photos du colonel en sous-vêtements féminins à son procès, le 18 octobre 2010.

LA RÉVISION

Entre le dépôt de la plainte de M. Sirois et ma révision, Radio-Canada a mis à jour ses normes journalistiques. Le nouveau texte est dans le même esprit que l’ancien en ce qui concerne un des écueils à éviter, soit le sensationnalisme :

« (…) Si des images ou des extraits sonores sont susceptibles de bouleverser une partie de l’auditoire, nous choisissons avec soin ces séquences pour les limiter à ce qui est nécessaire à la compréhension du sujet. De plus, nous faisons une mise en garde au public avant leur diffusion ou leur mise en ligne. (…) »

Il y a un mois, j’ai publié une révision qui critiquait la répétition trop fréquente au RDI, le 19 octobre 2010, de la séquence troublante du colonel Williams en sous-vêtements féminins. Je concluais que ces rediffusions n’avaient pas contribué à mieux informer les téléspectateurs. Vous pouvez lire cette révision à l’adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/apropos/lib/v3.1/pdf/Revision_Russell_Williams_sous-vetements.pdf

Le 21 octobre, Le téléjournal/Mauricie a décidé de revenir sur cette affaire afin de poser une question pertinente : est-ce que les médias ont fait preuve ou non de sensationnalisme en décrivant en détail les crimes de Russell Williams, et surtout en montrant à répétition les images du militaire en sous-vêtements féminins? En vertu de la liberté de presse, les équipes éditoriales ont toute la latitude nécessaire pour choisir les sujets qu’elles traitent. De plus, il est vrai que, cette semaine-là, la diffusion des photos-chocs avait suscité un véritable débat.

Les deux analystes que la journaliste a interviewés – Jean-François Dumas, d’Influence Communication, et Raymond Corriveau, professeur en communication sociale et ex-président du Conseil de presse du Québec – étaient d’avis que les médias, en général, avaient fait preuve de sensationnalisme en diffusant ou en publiant ces images. Le facteur de répétition en télévision a été souligné par Jean-François Dumas.

La reporter de Radio-Canada était dans une situation paradoxale : elle devait choisir des éléments visuels pour accompagner son texte qui, justement, dénonçait le recours excessif à des images choquantes. Avec peu de moyen, elle s’en est bien tirée dans l’ensemble à une exception près.

Voilà comment la journaliste a contourné la difficulté : plutôt que de diffuser les photos en couleurs, plein écran, de Russell Williams en sous-vêtements féminins – les photos qui justement étaient au cœur de la controverse –, la reporter a diffusé des pages de journaux, filmées d’assez loin, qui contenaient des photos noir et blanc du militaire en lingerie féminine. Ce traitement m’est apparu plutôt sobre. Toutefois, à la fin de son reportage, la journaliste a utilisé un plan rapproché de six secondes, dans lequel on voit de près plusieurs photos en noir et blanc de Russell Williams en sous-vêtements féminins. Cette séquence était superflue et n’a pas contribué à mieux informer l’auditoire. Trois jours après la publication initiale des photos-chocs au procès, les téléspectateurs savaient de quoi il était question.

La même critique vaut pour la manchette « à venir », destinée à capter l’attention de l’auditoire pour qu’il reste à l’écoute du Téléjournal : à neuf minutes du début du bulletin, deux photos explicites en couleurs, plein écran, de Russell Williams en soutien-gorge orange et en déshabillé vert sont diffusées pendant quelques secondes, afin d’annoncer le reportage à venir sur la couverture médiatique du procès.

Il est risqué de mettre en manchette des images troublantes ou choquantes, car il n’y a aucun contexte et aucune mise en garde. Le téléjournal/ Mauricie est diffusé entre 18 h et 19 h, donc des enfants peuvent être à l’écoute.

Le téléjournal/Mauricie aurait pu être plus subtil en recadrant les photos couleurs (par exemple, en ne montrant que le visage et les épaules nues du militaire).

La rédactrice en chef du Téléjournal/Mauricie/Centre-du-Québec, Nancy Sabourin, reconnaît d’emblée que ces photos explicites n’étaient pas essentielles pour illustrer le propos. Cependant, elle souligne que les images en cause, dans la manchette et le reportage, n’ont duré au total que 10 secondes de temps d’antenne, ce qui est peu par rapport à tout ce qui a été diffusé à ce sujet. En effet, il faut replacer cette erreur dans le contexte d’une petite salle de nouvelles qui prend des centaines de décisions quotidiennement.

Conclusion

La manchette dans Le téléjournal/Mauricie ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en matière de sensibilité de l’auditoire.

Par ailleurs, à une exception près, les séquences choisies dans le reportage sur la couverture journalistique de l’affaire Williams étaient sobres, et respectaient donc l’esprit de la politique journalistique.

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Version PDF de la révision.

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