Propos sur André Brassard (Six dans la cité)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Quarante plaignants se sont dits indignés par la façon dont l'émission Six dans la cité a traité la relation du metteur en scène André Brassard avec un adolescent de 14 ans. Ils estiment que l'émission culturelle a banalisé, sinon cautionné, des actes pédophiles parce qu'il s'agissait d'un artiste.

Le ton et les propos tenus sur l'attirance d'André Brassard pour les adolescents ne respectent pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, particulièrement celle sur la sensibilité de l'auditoire.

Je recommande qu'une mise au point soit diffusée dans la dernière émission de la saison de Six dans la cité, qui sera enregistrée demain, le 8 avril, et diffusée le 11 avril 2010.

LES PLAINTES

J'ai reçu 40 plaintes à la suite de l'émission Six dans la cité du 21 mars 2010, dans laquelle deux journalistes faisaient une critique louangeuse de la biographie du metteur en scène québécois André Brassard[1]. Les plaignants ont été indignés par la discussion qui a eu lieu sur les relations de l'artiste avec un adolescent de 14 ans. Voici quelques passages de cinq plaintes reçues :

« C'est envahi par la nausée, le dégoût et un sentiment de révolte que je peine à réprimer que je vous écris afin de porter plainte contre l'émission des Six dans la Cité à la suite de leur propos et de leur attitude insupportablement désinvolte face à la pédophilie d'André Brassard. Le choix des mots, l'attitude générale et l'écœurante bonhomie dont ont fait preuve en particulier Mme Catherine Perrin, M. René Homier-Roy et Mme Nathalie Petrowski sont un cautionnement voire une promotion par la banalisation des actes pédophiles de Brassard (un pédophile reconnu et déjà condamné) que je ne saurais tolérer, qui plus est avec l'argent de mes taxes.

Il y a un certain courant de sympathie, matérialisé par certains amants de l' « Art », qui tend à justifier les exactions et la dépravation sexuelle de certains créateurs qui doit cesser au plus vite (…) »

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« (…) Je crois simplement que c'est mon devoir citoyen de déposer une plainte concernant ce qui a été dit à l'émission Six dans la cité. Quelqu'un qui a des relations sexuelles avec un garçon de 14 ans, peu importe l'âge de son âme ou le fait qu'il soit consentant ou non, est un pédophile.

Et c'est une chose de publier une biographie qui contient de tels propos, mais ça en est une autre que d'en faire la publicité, une société d'état ne devrait pas permettre que de tels propos soient dit en onde (…) »

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« (…) les propos tenus sont dégradants et offensants envers les victimes d'abus sexuels. Les animateurs disent clairement qu'ils endossent le fait qu'un homme ait abusé sexuellement d'un enfant de 14 ans, ils vont même jusqu'à justifier et défendre le pédophile en disant que le jeune était dans le fond « une vieille âme » (…) »

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« (…) est-ce que l'attitude euphorique, joyeuse, ricaneuse des divers intervenants concernant les révélations sur André Brassard qui était cocaïnomane, client de prostitution juvénile, condamné pour détournement de mineur, respecte l'esprit du mandat de Radio-Canada soit de contribuer à la conscience nationale? J'en doute, car la majeure partie des canadiens tiennent au respect des lois qui est une valeur fondamentale de notre pays (…) »

Le 30 mars 2010, le directeur des Relations publiques de Radio-Canada, M. Marc Pichette, a fait parvenir cette réponse à tous les plaignants :

« (…) Votre plainte nous a interpellés et nous avons regardé plusieurs fois l'enregistrement de l'extrait qui l'a provoquée. Vers 15 h 15, les chroniqueurs Nathalie Petrowski et René Homier-Roy répondaient aux questions de l'animatrice Catherine Perrin au sujet d'un livre qu'ils avaient analysé, à savoir la biographie du metteur en scène québécois André Brassard.

Rappelons pour le situer que Brassard a mis en scène presque 90 pièces de théâtre en 40 ans de carrière. Il a acquis une grande notoriété dès la fin des années 60 en mettant en scène les Belles-Soeurs de Michel Tremblay. Brassard a participé à la création du Théâtre d'Aujourd'hui en 1968. Il a dirigé le Théâtre français du Centre national des arts de 1983 à 1989, à Ottawa et l'École nationale de théâtre du Canada. Enfin, il a réalisé des scénarios de films comme Françoise Durocher, waitress et Il était une fois dans l'Est.

Qu'on le veuille ou non, Brassard est un incontournable. Sa biographie (Brassard de Guillaume Corbeil, Libre Expression) est un événement et il était compréhensible qu'en parle une émission à l'affût des nouveautés culturelles comme Six dans la cité. Là où notre émission s'est démarquée de ceux et celles qui ont parlé de cette biographie depuis sa publication début mars, c'est qu'elle a révélé les passages du livre qui montrent le côté trouble du personnage dans sa vie privée.

Six dans la cité n'avait pas à juger les agissements répréhensibles de Brassard, le seul fait de les mettre en lumière suffisait. Est-ce que l'émission aurait dû, comme le disait Nathalie Petrowski au micro de Christiane Charette le 26 mars, faire preuve de plus de sensibilité et dire, « c'est un grand artiste mais dans sa vie privée, il y a de grandes failles ». L'équipe aurait pu, mais elle a choisi de traiter du sujet sous l'angle culturel conformément au mandat de l'émission. Contrairement à ce que certains affirment, elle n'a pas fait l'apologie des comportements du metteur en scène. Elle a au contraire bien indiqué que c'était un personnage hors norme. Le sujet de la chronique était André Brassard, son œuvre et par extension, sa vie.

Je peux vous assurer que personne n'approuve les comportements ainsi révélés de la vie du metteur en scène, tout génie ait-il été dans son domaine. L'animatrice de Six dans la cité a elle-même mentionné qu'il y avait là des choses susceptibles de déranger. Donc aucune complaisance de sa part.

De leur côté, les chroniqueurs expriment leur opinion et c'est là leur mandat. S'ils n'ont pas été aussi clairs que certains auraient aimé lors de la diffusion de l'émission du 21 mars, ils l'ont été le 26 mars face aux questions de Christiane Charette, à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Radio-Canada respecte les lois qui nous gouvernent. Les actes punissables ne sont pas cautionnés ou condamnés sur nos ondes. Mais nous en rendons compte afin que le citoyen en soit informé. Soyez assurée que nous sommes sensibles aux réactions comme la vôtre et que nous en prenons bonne note.

Nous respectons votre point de vue et vous remercions d'avoir pris la peine de nous le faire connaître. Il alimentera certainement les réflexions de la direction sur les attentes légitimes et les perceptions de notre auditoire. (…) »

LA RÉVISION

L'émission Six dans la cité, diffusée le dimanche à 15 heures à la Chaîne principale de la télévision de Radio-Canada, regroupe cinq chroniqueurs qui critiquent autour d'une même table, livres, films et spectacles. Dans cette émission d'information culturelle, les journalistes et/ou critiques donnent leurs opinions et en débattent.

Les chroniqueurs qui parlent d'œuvres culturelles ont une marge de manœuvre que les autres journalistes de Radio-Canada n'ont pas. Ils ont droit à l'opinion. Sans cela, leur métier n'aurait aucun sens. Toutefois, quand il s'agit de segments d'information, ils sont soumis aux autres règles dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Le fait que l'émission soit confiée à un producteur privé, Bubbles Television, ne modifie pas les devoirs du diffuseur public.

Les propos en cause

Voici la transcription d'une portion de la discussion sur la biographie du metteur en scène André Brassard. Les chroniqueurs ont d'abord souligné sa grande contribution au théâtre québécois. Voici ce qu'ils ont dit ensuite à propos du chapitre 17, dans lequel il est davantage question de sa vie privée :

NATHALIE PETROWSKI : « (…) mais ce qui est, ce qui frappe avec ce livre-là, c'est la franchise brutale… »

RENÉ HOMIER-ROY : « Extrême. »

N. PETROWSKI : «… de (rire) d'André Brassard, qui ne cache rien de sa vie très rock and roll. Alors, il a été cocaïnomane, il cache pas son amour des jeunes garçons et, d'ailleurs, il a été arrêté pour déte … » (interruption par René Homier-Roy)

R. HOMIER-ROY : « ……. » (mot incompréhensible)

N. PETROSWSKI : « Et, à moment donné, il dit une phrase, j'en reviens pas, à un moment donné, il a un chum de 14 ans, alors il dit : Il avait 14 ans, mais il n'avait pas 14 ans, je veux dire, il savait ce qu'il faisait. Là, tu dis… »

R. HOMIER-ROY : « Ce qui veut dire, c'est que c'était probablement une vieille âme, mais, (éclat de rire autour de la table) mais, ce que je trouve intéressant … »

FRANCO NUOVO : « C'est très important ça. »

CATHERINE PERRIN : « En fait, c'est toute la distinction entre, c'est que, il le dit. Il dit : soyons clairs, je ne suis pas pédophile … »

R. HOMIER-ROY : « Non, voilà. »

C. PERRIN : « C'est ça, il aime les jeunes garçons, mais les jeunes garçons qui sont des adultes, dans un sens, … »

R. HOMIER-ROY : « Et ce n'est pas, à mon avis, ce dont tu parles qui est très important, ce n'est pas de l'exhibitionnisme, c'est de la franchise. »

C. PERRIN : « Oh, quand même ! Quand même ! »

N. PETROWSKI : « Moi, je pense pas. Je pense pas que c'est de l'exhibitionnisme. »

R. HOMIER-ROY : « Sa vie est extrême. Il la montre extrêmement dans son extrémitude. »

N. PETROWSKI : « Sans complaisance. »

R. HOMIER-ROY : « Sans complaisance. » (éclat de rire autour de la table) (…)

La sensibilité de l'auditoire

Une norme est en jeu ici : le respect des sensibilités des auditoires qui est définie ainsi dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« Respect des sensibilités des auditoires : les émissions de Radio-Canada devraient être de bon goût; autrement dit, elles devraient respecter et refléter les valeurs généralement admises dans la société à l'égard de ce qui constitue un langage ou un comportement osés. (…) » (NPJ, IV. Normes de production B, 4)

En vertu des « valeurs généralement admises » dans la société dans laquelle nous vivons, les relations sexuelles entre un homme et un adolescent de 14 ans suscitent un malaise chez bien des citoyens. Quand on aborde un sujet aussi délicat et controversé en ondes, quelle que soit l'émission, il faut tenter de mesurer ses propos, choisir ses mots avec soin, afin de ne pas donner l'impression de banaliser la question.

Rien n'empêchait Six dans la cité de parler de cet aspect plus trouble, plus dérangeant, de la biographie d'André Brassard. Ce choix relève de la liberté d'expression. Ce choix avait le mérite de ne pas cacher les côtés plus sombres, plus tordus du metteur en scène. Cependant, la façon d'en parler n'a pas respecté la sensibilité de l'auditoire.

Le ton employé n'avait rien de neutre : il y a eu plusieurs rires en studio pendant la discussion. Peut-être exprimaient-ils un malaise, sans plus, mais ces rires laissaient place à d'autres interprétations.

Deux remarques pouvaient également donner l'impression que les critiques cautionnaient les actes d'André Brassard.

Le journaliste René Homier-Roy a lancé, en parlant du chum de 14 ans d'André Brassard : « c'était probablement une vieille âme », ce qui a déclenché des rires autour de la table. Cinq jours plus tard, à l'émission de Christiane Charrette, sur ce qui est devenu l'affaire Brassard, René Homier-Roy a expliqué qu'il « y avait une dimension d'humour là-dedans ».

L'animatrice Catherine Perrin, de son côté, a dit : « en fait, c'est toute la distinction entre, c'est que, il le dit. Il dit : soyons clairs, je ne suis pas pédophile. C'est ça, il aime les jeunes garçons, mais les jeunes garçons qui sont des adultes, dans un sens. »

Catherine Perrin a tenu à s'expliquer. Elle a reconnu d'emblée que la tournure de cette phrase était « malheureuse », et elle m'a dit regretter l'interprétation qu'on a pu en faire. Elle ajoute qu'elle a été « horrifiée » par certains passages de la biographie, d'autant plus horrifiée que jamais A. Brassard n'exprime le moindre remords. Dans cette phrase mal tournée, l'animatrice voulait citer André Brassard, mais elle n'a pas réussi à faire les nuances nécessaires avant d'être interrompue. Voici la citation exacte tirée du livre :

« C'est pas les enfants qui m'intéressaient, je ne suis pas pédophile. Mais disons que les p'tit gars en haut de seize ans m'ont toujours plu. Tant qu'ils ont du poil. »

L'animatrice ajoute qu'elle a tenté, un peu plus tard dans l'émission, de prendre ses distances face aux actes d'André Brassard : quand René Homier-Roy s'est dit d'avis que le metteur en scène ne tombait pas dans l'exhibitionnisme, elle a lancé : « quand même! quand même! ». À la toute fin du segment, Catherine Perrin a dit aux téléspectateurs : « sachez simplement que c'est très cru, il y a des gens qui vont se sentir moins bien. » Mais, encore là, cette conclusion a été escamotée par Nathalie Petrowski, qui a répété pour la deuxième fois : « c'est rock and roll ».

La journaliste de La Presse, Nathalie Petrowski, a reconnu le 26 mars à l'émission de Christiane Charette qu'elle avait manqué de sensibilité lors de cette discussion et qu'elle aurait dû souligner que ce grand artiste avait, en tant qu'homme, de grandes failles : « J'aurai dû (…) dire, c'est pas correct, je m'excuse, un gars, n'importe qui qui a des enfants, tu dis 14 ans, je m'excuse, c'est un enfant. C'est pas vrai qu'il avait une vieille âme, c'est un enfant. »

À cette même occasion, René Homier-Roy, avec qui je n'ai pas eu l'occasion de m'entretenir, a expliqué qu'il n'avait pas l'impression d'avoir été complaisant. Il a ajouté que son rôle était de rapporter ce qu'il y avait dans la biographie, et non de juger André Brassard.

Je ne peux faire autrement que de remarquer le décalage entre l'attitude adoptée face aux écarts de conduite de certains artistes et face aux prêtres pédophiles. Le traitement de l'affaire Polanski, en octobre 2009 dans deux émissions à Radio-Canada, a également suscité des plaintes du public. Je suis consciente que rien n'est jamais tout blanc ou tout noir, qu'il y a des nuances à faire, et que le contexte est important. La journaliste Nathalie Petrowski reconnaît qu'il y a parfois deux poids deux mesures : « Même si c'est un artiste, on ne peut pas dire : on a pas à juger ce qu'il fait dans la vie privée. Moi je trouve qu'on a à juger. »

L'exactitude

En vertu des normes radio-canadiennes, l'information doit être « fidèle à la réalité ». À ce chapitre, Six dans la cité a fait une erreur par omission, sans doute parce que cette partie de l'intervention n'avait pas été préparée à l'avance et que tout le monde s'interrompait à qui mieux mieux, ce qui fait partie du style de l'émission et la rend vivante.

Quelques pages de la biographie sont consacrées à raconter comment A. Brassard a été arrêté et condamné pour détournement de mineur. Il y a des anecdotes sur ses quarante-cinq fins de semaine en prison. Deux policiers ont même saisi chez lui un sac plein de photos de jeunes hommes ou de garçons nus. Dire en ondes que le metteur en scène avait payé pour certains de ses actes aurait sans doute permis de rendre la discussion plus facile à digérer, mais ce n'est pas ce qui est arrivé. Nathalie Petroswki a bien fait une tentative : « Il a été arrêté pour dé … », mais elle a été interrompue. Le téléspectateur n'a donc su qu'une partie de l'histoire, c'est-à-dire l'autojustification d'André Brassard : « Il avait quatorze ans, mais il n'avait pas quatorze ans. Je veux dire qu'il savait ce qu'il faisait. Ce n'est pas les enfants qui m'intéressaient, je ne suis pas pédophile ». Si les faits décrits dans le livre avaient été rapportés de façon plus complète (il a eu un amant de 14 ans, il a été arrêté pour détournement de mineur), il n'y aurait pas eu de controverse.

Je réalise que les risques d'omission et de dérapage sont plus grands dans le feu de l'action. Il n'y a pas de montage dans l'émission Six dans la cité. Elle est diffusée telle qu'elle est enregistrée.

La réaction du producteur et de Radio-Canada

Le producteur Jean-François Boulianne, de Bubbles Television, a constaté que la plupart des plaignants ont réagi non pas à l'émission Six dans la cité, mais au compte rendu fort négatif qu'en a fait un animateur de radio du FM93, à Québec. Selon le producteur, l'affaire a été montée en épingle et a créé une perception erronée, car jamais aucun des chroniqueurs de l'émission Six dans la cité n'a souhaité faire la promotion de la pédophilie.

M. Boulianne reconnaît que la pression a augmenté le 26 mars quand le chroniqueur de La Presse, Patrick Lagacé, s'est mis de la partie. Mais, à ce moment-là, explique-t-il, il était trop tard pour faire une mise au point à Six dans la cité, car l'émission est enregistrée quatre jours avant la mise en ondes, soit, dans ce cas-là, le 25 mars pour le 28 mars. Le producteur et Radio-Canada ont convenu d'écrire la lettre d'explication reproduite plus haut.

Conclusion

Le ton et les propos sur la relation d'André Brassard avec un adolescent de 14 ans à l'émission Six dans la cité ne respectent pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, particulièrement celle sur la sensibilité de l'auditoire.

Je recommande qu'une mise au point soit diffusée dans la dernière émission de la saison de Six dans la cité, qui sera enregistrée le 8 avril et diffusée le 11 avril 2010.

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Version PDF de la révision.

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