Procès Omar Khadr (La tribune)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que l’animateur de l’émission radiophonique La tribune du 10 août 2010, sur le procès d’Omar Khadr à Guantanamo, avait un parti-pris. Selon lui, Ie journaliste aurait fait preuve de complaisance envers le porte-parole d’Amnistie internationale alors qu’il aurait mené un interrogatoire serré d’un député conservateur, en attaquant chacune de ses affirmations.

Bien que l’animateur de l’émission La tribune n’ait pas adopté la même attitude critique face à deux de ses invités, cela ne constitue pas une transgression des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada étant donné l’historique du dossier Khadr.

Par ailleurs, bien qu’il soit souhaitable de diffuser des opinions diversifiées d’auditeurs dans les tribunes téléphoniques, cette diversité ne constitue pas une norme dans la politique journalistique de Radio-Canada.

la plainte

Le 11 août 2010, M. Tibor Egervari m’a fait parvenir une plainte à propos de l’émission radiophonique La tribune du 10 août 2010, sur le procès d’Omar Khadr à Guantanamo. En voici l’essentiel :

« (…) Trois invités étaient au programme que M. Beauchamp a lancé avec une série de questions tout à fait tendancieuses. L'envoyé spécial de Radio-Canada, M. Frédéric Arnould, a rendu compte de la situation. Certes, son blogue d'aujourd'hui ne laisse aucun doute sur ses convictions, néanmoins son intervention était un peu moins "engagée" que celles de l'animateur. Il a été suivi par le représentant de l'Amnistie internationale. Compte tenu de l'orientation de cet organisme depuis plus d'une décennie, je n'ai pas besoin de souligner que son interprétation de l'affaire correspondait entièrement à celle de M. Beauchamp. La conversation était d'une parfaite complaisance (se complaire ensemble). Vint ensuite le député conservateur Steve Blaney. Lui, il a eu droit à un interrogatoire serré. Chacune de ses affirmations a fait l'objet d'attaques, de plus en plus exacerbées, de la part de l'animateur. Manifestement, M. Blaney n'était pas du bon bord.

La partie réservée aux réactions des auditeurs a couronné le tout. Bien que l'animateur ait indiqué dès le début qu'il y avait beaucoup de personnes désireuses de s'exprimer, toutes, absolument toutes les interventions allaient dans le même sens, vous l'avez deviné, celle de l'animateur. Deux explications plausibles peuvent êtres évoquées : aucune auditrice ou auditeur ne voulait manifester une opinion contraire, ou les responsables de l'émission n'ont choisi que celles et ceux qui étaient du bon bord. (…) »

Le 19 août, Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales à l’Information, a répondu au plaignant. Voici ses principaux arguments :

« (…) Le journaliste Frédéric Arnould, qui couvre le procès de Guantanamo, a fait un compte rendu des faits importants et des enjeux entourant ce procès. Les explications étaient claires, factuelles, et les questions de l'animateur, pertinentes et nullement tendancieuses.

Le représentant de la section canadienne d'Amnistie internationale, Alex Neve, est un observateur sur place à Guantanamo. Il a fait part des inquiétudes de l'organisme quant à la tenue d'un procès juste et équitable dans le cadre d'une commission militaire. Les arguments qu'il a fait entendre sont ceux de la plupart des groupes et partis politiques qui demandent le rapatriement d'Omar Khadr pour lui permettre d'être jugé au Canada. Vous critiquez le ton complaisant de l'animateur, ce avec quoi nous ne sommes pas d'accord. Amnistie internationale est un observateur dans ce dossier. L'organisme n'a aucun pouvoir et ne peut influer le cours des évènements. L'animateur a posé les questions qui permettaient à l'invité de donner son point de vue sur le sujet.

Le député Steven Blaney a été invité pour défendre la position du gouvernement Harper dans ce dossier. Le gouvernement a été très critiqué pour ne pas avoir rapatrié Omar Khadr. De nombreux groupes de pression et les partis d'opposition ont dénoncé les conséquences pour Omar Khadr de subir un procès militaire plutôt qu'un procès civil au Canada. Le gouvernement est le principal acteur dans ce dossier. Lui seul a le pouvoir de prendre des décisions qui ont un impact sur le procès d'Omar Khadr. Il est normal que le journaliste mène une entrevue plus serrée avec M. Blaney sur le sujet.

M. Blaney a eu amplement le temps de s'expliquer, de répondre aux questions. À l'occasion le journaliste est revenu sur une question, insistant notamment sur la notion de procès juste et équitable, qui est fondamentale dans ce dossier. Il a souligné les deux points qui sont le plus souvent mis de l'avant lorsqu'il est question d'un procès inéquitable devant une commission militaire : certaines preuves obtenues sous la menace et la non reconnaissance du statut d'enfant-soldat.

Vous avez raison de souligner que, malgré les critiques, bien des Canadiens sont d'accord avec la position adoptée par les conservateurs. La tribune laisse la parole au public dans chacune de ses émissions en souhaitant que toutes les opinions puissent s'y exprimer. Sur ce sujet, tous ceux qui ont téléphoné cette journée-là étaient contre la position du gouvernement. Il n'y a eu aucun filtrage des appels. Seule la dernière personne qui a téléphoné avait une opinion contraire mais malheureusement, son appel est entré alors que l'émission se terminait et n'a pu être mise en ondes.

Il est vrai que sur internet des opinions différentes s'exprimaient pendant l'émission. Il aurait été souhaitable que certains de ces courriels soient lus en ondes pour faire entendre d'autres opinions dans le cadre de la tribune du public. À l'avenir, l'équipe s'assurera de relayer les courriels qui permettent un meilleur équilibre des points de vue. (…) »

Cette réponse n’a pas satisfait Tibor Egervari, qui m’a demandé de faire enquête.

LA RÉVISION

L’entrevue de Frédéric Arnould

J’ai écouté l’entrevue que l’envoyé spécial de Radio-Canada à Guantanamo, Frédéric Arnould, a accordée à l’animateur de La tribune, Jacques Beauchamp. Le reporter a respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Frédéric Arnould n’a pas pris à son compte les critiques du procès, il les a attribuées à d’autres. Il n’a pas émis d’opinion ou de commentaire personnels ni dans son entrevue radiophonique, ni dans son blogue sur Radio-Canada.ca.

Les entrevues d’Alex Neve et de Steven Blaney

Quand un animateur mène des entrevues avec différents acteurs de l’actualité, voici ce que les Normes et pratiques journalistiques préconisent :

« Les animateurs, les animatrices et les interviewers doivent traiter équitablement leurs invités. Ils ne devraient pas se montrer critiques ou exigeants à l’égard des uns et conciliants et sympathiques à l’égard des autres. (…) » (NPJ, IV. Normes de production B, 1, 1.1)

Il s’agit d’un principe général qui ne peut pas être appliqué de façon mécanique à chaque situation. Par exemple, on ne s’attend pas à ce qu’un animateur fasse le même genre d’entrevue avec une victime d’acte criminel qu’avec le responsable gouvernemental d’un quelconque programme d’indemnisation. Toutefois, règle générale, le journaliste ne doit pas uniquement exercer son jugement critique face aux pouvoirs en place. Les groupes de pression ou les partis d’opposition doivent également être soumis à un regard critique et à des vérifications quant aux arguments avancés.

Dans l’émission en cause, Jacques Beauchamp a interrogé deux porte-parole dont les opinions à propos du procès d’Omar Khadr à Guantanamo sont diamétralement opposées : le porte-parole d’Amnistie internationale au Canada, Alex Neve, et le député conservateur Steven Blaney, qui représentait le gouvernement Harper.

L’animateur a été très critique et a posé des questions difficiles au député Blaney, en lui coupant la parole à plusieurs reprises :

J. BEAUCHAMP : « Mais, M. Blaney, vous êtes pas mal à l’aise avec le fait que ce jeune-là soit jugé dans ces circonstances-là, dans la mesure où au Canada il y aurait pas été question de faire un procès à un enfant-soldat, il serait pas passé dans une cour pour adulte, dans la mesure où au Canada on aurait pas admis comme élément de preuve tout ce qui est preuve auto incriminante n’aurait pas été admis dans un procès, le procès qui va se dérouler à Guantanamo n’aurait pas été possible au Canada. »

Même si c’était une entrevue serrée, Jacques Beauchamp a laissé suffisamment de temps à son invité pour qu’il puisse faire valoir les principaux arguments du gouvernement Harper.

Alex Neve, d’Amnistie internationale, n’a pas été l’objet d’un traitement critique équivalent. Il n’est pourtant pas un observateur neutre, comme l’est le journaliste Frédéric Arnould. Il est le porte-parole d’un groupe de pression connu et influent, qui milite activement pour faire rapatrier le prisonnier au Canada, et qui fait signer une pétition à ce sujet. Jacques Beauchamp lui a posé des questions neutres. Elles n’étaient ni complaisantes, comme l’estime le plaignant, ni critiques. Il a essentiellement demandé à Alex Neve de livrer la position d’Amnistie internationale sur ce procès :

J. BEAUCHAMP : « Qu’est-ce qui, pour vous, est en cause dans ce procès actuellement du point de vue d’Amnistie internationale dans le procès d’Omar Khadr à Guantanamo? »

« Le fait que vous soyez à Guantanamo, est-ce que ça change d’une manière ou d’une autre et de quelle manière, éventuellement, la perception que vous avez de cet exercice-là? Peut-être que ça renforce certaines perceptions? Mais parlez-moi de ça. »

Jacques Beauchamp, comme beaucoup de citoyens d’ailleurs, s’interroge sur la légitimité du procès (le procès d’un enfant-soldat, l’admission en preuve d’aveux obtenus sous la menace, les règles d’une commission militaire). Un journaliste, quel qu’il soit, se pose des questions et les pose en ondes. C’est son métier.

Le plaignant remarque que toutes les questions posées par l’animateur, en début d’émission et par la suite, vont dans le même sens. Il a raison : Jacques Beauchamp ne s’attarde pas aux actes qui sont reprochés à Omar Khadr. Il ne mentionne pas qu’en prison Omar Khadr a évoqué une revanche à la guerre que les États-Unis mènerait contre l’Islam. « Dieu prendra sa revanche » a dit l’accusé dans un enregistrement vidéo. Il ne se demande pas si Khadr est un terroriste ou un enfant-soldat manipulé par des adultes.

L’animateur ne pose aucune question critique à Alex Neve. Pourtant, quelques éléments d’actualité étaient intrigants : l’avocat militaire de l’accusé venait de promettre de livrer une défense « zélée » de son client. Est-ce qu’une telle attitude peut faire une différence ou non? L’administration Obama a changé certaines règles des tribunaux militaires d’exception, en interdisant notamment l’utilisation de preuves obtenues sous la torture. Il aurait sans doute été intéressant de savoir ce qu’Alex Neve pensait de ce processus modifié. Intéressant, oui, mais peut-être pas essentiel.

Des questions un peu plus critiques à Alex Neve auraient constitué du meilleur journalisme, mais je ne crois pas pour autant que Jacques Beauchamp ait contrevenu aux Normes, en raison des faits affaiblissant objectivement la position du gouvernement Harper dans ce dossier.

  • Le plus haut tribunal du pays, la Cour suprême du Canada, a statué que les droits d’Omar Kahdr avaient été bel et bien bafoués et qu’il devait obtenir réparation. Dans un état de droit comme le Canada, si la Cour suprême juge que les droits d’un citoyen canadien ont été violés, le journaliste peut considérer qu’il s’agit d’un fait, et il n’a pas à semer le doute à ce sujet chez ses auditeurs. De plus, il n’y a eu aucune réparation, puisque le Département d’État américain a rejeté la requête du gouvernement Harper à propos d’un interrogatoire du prévenu.
  • Autre élément incontestable en vertu du Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l'enfant concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés (2000) : Omar Khadr était un enfant-soldat au moment de sa capture, car il avait moins de 18 ans (il était âgé de 15 ans).
  • Malgré la récente réforme, les règles d’une commission militaire demeurent différentes de celles d’un procès civil aux États-Unis. Là encore, c’est un fait. Les prévenus ont moins de droits dans un procès militaire. Parmi les différences : la recevabilité des preuves obtenues sous la menace (Khadr a été menacé de viol par un interrogateur); le droit ou non de ne pas répondre aux questions après l’arrestation sans la présence de son avocat (les droits Miranda).
  • Le Canada est le seul pays occidental qui n’a pas rapatrié un de ses citoyens détenus à la prison de Guantanamo. Khadr est le seul détenu occidental encore emprisonné là-bas.
  • Mentionnons aussi qu’un reportage d’enquête de la CBC sème le doute sur la solidité des accusations de meurtre contre Khadr. Les mauvais traitements subis par le jeune détenu en prison et les menaces dont il a été victime sont bien documentés.

En conclusion, dans le cas d’Omar Khadr, les Nations Unies, les tribunaux canadiens et une solide enquête journalistique confirment plusieurs affirmations d’Amnistie internationale. Par conséquent, étant donné les faits connus, l’animateur n’a pas à se montrer aussi critique envers le groupe de pression que le gouvernement.

Les appels des citoyens

Je comprends la surprise du plaignant qui n’a entendu aucun citoyen prendre le parti du gouvernement Harper au cours de la tribune téléphonique. Les sondages montrent que les citoyens canadiens sont divisés sur la nécessité de rapatrier l’accusé. Dans sa réponse au plaignant, Radio-Canada explique qu’aucun auditeur favorable à un procès à Guantanamo n’a téléphoné, sauf à la toute fin de l’émission, trop tard pour passer en ondes.

Rien dans les Normes n’indique que les tribunes téléphoniques doivent refléter l’opinion des sondages, ou refléter une certaine diversité. Dans la pratique, les recherchistes qui filtrent les appels essaient de mettre en ondes des points de vue variés. Les Normes et pratiques journalistiques font seulement la mise en garde suivante :

« Il faut veiller particulièrement à ne pas suggérer, de façon explicite ou implicite, que les points de vue diffusés au cours d’une tribune téléphonique reflètent, même très approximativement, la portée ou l’importance des opinions dans la collectivité de part et d’autre sur une question. De même, on pourrait résumer les propos recueillis en conclusion d’une tribune mais on ne doit en aucun cas donner le compte des commentaires pour ou contre le sujet abordé. » (NPJ, IV. Normes de production B, 5, 5.2)

L’animateur Jacques Beauchamp n’a fait aucune remarque sur le caractère représentatif ou non des opinions exprimées par les auditeurs. Une suggestion de la direction de l’Information m’apparaît constructive : quand l’équipe réalise qu’il n’y a pas de diversité d’opinions dans les appels téléphoniques, on pourrait lire en ondes quelques courriels qui expriment un autre point de vue. Dans le cas d’Omar Khadr, ces courriels existaient.

Conclusion

Bien que l’animateur de l’émission radiophonique La tribune n’ait pas adopté la même attitude critique face à deux de ses invités dans son émission du 10 août 2010, cela ne constitue pas une transgression des Normes et pratiques journalistiques étant donné l’historique du dossier Khadr.

Par ailleurs, bien qu’il soit souhaitable de diffuser des opinions diversifiées d’auditeurs dans les tribunes téléphoniques, cette diversité ne constitue pas une norme dans la politique journalistique de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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