Non-publication commentaires (Radio-Canada.ca)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant conteste la décision de Radio-Canada.ca de ne pas publier deux de ses commentaires à propos du projet de loi 103 sur les écoles passerelles et de l’ex-secrétaire d’État américain, Henry Kissinger. Il estime que les modérateurs ont fait preuve d’une sévérité excessive à son endroit et qu’il y a un manque de constance sur ce qui constitue de la diffamation.

Le plaignant n’a pas été victime de censure. Ses deux commentaires ne respectaient pas les articles 3 et 5 de la Nétiquette.

LA PLAINTE

M. Raymond Masson estime qu’il a été victime de censure parce que deux de ses commentaires, envoyés à répétition, ont été rejetés 23 fois par les modérateurs de Radio-Canada.ca avant d’être finalement publiés. Je reproduis ici les passages pertinents des deux commentaires en question :

1er commentaire :

« Sans remonter si loin, n’oublions pas que Bush ne voulait même pas entendre parler d’une commission d’enquête sur le 11 sptembre. Ce n’est que suite aux pressions incessantes des familles des victimes qu’il a fini par céder à leur demande au bout de 440 jours et qu’il a créé la Commission du 11 septembre à la tête de laquelle il avait d’abord nommé le criminel de guerre Henry Kissinger, impliqué jusqu’au cou dans l’assassinat de Pinochet au Chili. »

2e commentaire :

« Si la Loi 103 est votée par le gouvernement libéral majoritaire, ce ne sont pas seulement les gens bien nantis qui pourront se prévaloir du droit d’utiliser la nouvelle passerelle, trois fois plus longue et trois fois plus coûteuse que l’ancienne.

Il est à prévoir que des fondations « indépendantes » pour la promotion du bilinguisme verront le jour et offriront de généreuses bourses d’étude aux parents d’enfants francophones et allophones qui n’auraient pas les moyens de s’acheter le droit d’utiliser les écoles passerelles devenues soudain trois fois plus dispendieuses qu’autrefois.

Il est même envisageable que, dans une volonté de promotion de l’unité canadienne, le gouvernement fédéral accorde une subvention égale au montant de chacune des bourses d’étude qu’offriront les fondations indépendantes.

Avec tout cet argent, le secteur anglophone pourra continuer à se développer à un rythme accéléré jusqu’au jour où une nouvelle crise linguistique surgira mais il sera peut-être alors trop tard car, un jour ou l’autre, si rien n’est fait MAINTENANT, la situation sera devenue irréversible.

Irréversible, ça veut dire qu’il n’y aura alors plus RIEN à faire car il sera TROP TARD. »

Le directeur de l’Information d’Internet et Services numériques, M. Pierre Champoux, a répondu que le premier commentaire avait été rejeté 11 fois parce qu’il contenait un passage jugé diffamatoire à l’égard de Henry Kissinger, allusion qui avait disparu dans le 12e envoi. M. Champoux ajoute que le deuxième commentaire n’aurait jamais dû être publié, car il contenait trop de mots en majuscules, ce qui équivaut à des cris sur le web et peut être interprété comme de l’agressivité. Selon la direction d’Internet et Services numériques, ces deux messages contrevenaient aux articles 3 et 5 de la Nétiquette.

Le plaignant a répliqué qu’il estimait excessif le jugement des modérateurs à propos de l’emploi de quelques majuscules. M. Masson pense aussi que Radio-Canada est en contradiction flagrante à propos de la place qu’occupe Henry Kissinger dans l’histoire du Chili. Les modérateurs jugent diffamatoire de qualifier Henry Kissinger de criminel de guerre, alors que le RDI a diffusé le 19 octobre à l’émission Les grands reportages un documentaire très critique sur le rôle de l’ex-conseiller à la Défense nationale et ex-secrétaire d’État américain dans « l’accession au pouvoir du général Pinochet, les assassinats et la torture qui s’ensuivirent ». Le plaignant estime enfin que la Nétiquette sur le caractère diffamatoire de certains messages n’est pas appliquée avec rigueur.

LA RÉVISION

Les majuscules

La Nétiquette, publiée sur Radio-Canada.ca, est un ensemble de règles de conduite qui visent à rendre plus civilisés les échanges entre citoyens. Parmi ces règles, l’article 5 touche l’utilisation des majuscules. Voici le libellé de l’article qui était en vigueur le 10 septembre, quand M. Masson a envoyé son message :

« Dans Internet, les majuscules équivalent aux cris et peuvent être interprétées comme de l’agressivité, ce qui est plutôt désagréable pour vos interlocuteurs. Votre message ne sera pas publié si vous écrivez en majuscules. »

Il est vrai que cette règle, telle qu’elle est rédigée, laisse une certaine place à l’interprétation. Est-ce qu’un ou deux mots en majuscules peuvent être tolérés? Est-ce qu’écrire en majuscules signifie écrire tout le message en majuscules ou seulement quelques mots? Le plaignant estime que les modérateurs ont été trop sévères à son endroit. Au contraire, Radio-Canada répond que le message du plaignant, qui contenait quatre mots en majuscules, n’aurait pas dû être publié, étant donné l’interprétation stricte que les modérateurs doivent faire de cette règle. On me dit que le modérateur qui a finalement publié ce message au 11e envoi a fait une erreur. Afin de rendre la consigne encore plus limpide, la direction de Radio-Canada.ca m’a informée que, le 15 novembre, l’article 5 de la Nétiquette serait modifié ainsi :

« Dans Internet, les majuscules équivalent aux cris et peuvent être interprétées comme de l’agressivité, ce qui est plutôt désagréable pour vos interlocuteurs. Tout message contenant des mots écrits en majuscules (à l’exception des acronymes) sera rejeté. De même pour les messages contenant des mots en caractères gras, italiques ou soulignés. »

Ces précisions montrent que les responsables du web tirent des leçons des plaintes qu’ils reçoivent et n’hésitent pas à faire les changements qui s’imposent. Désormais, l’article 5 ne laisse plus place à une interprétation plus ou moins clémente de l’interdiction des majuscules.

La diffamation

Les internautes ne sont pas tous conscients que, du point de vue juridique, Radio-Canada est responsable de tout ce qu’elle publie sur son site web, y compris du contenu des commentaires de simples citoyens. Radio-Canada se doit donc d’écarter les propos risquant d’être jugés diffamatoires par un tribunal, ou plus simplement, contraires aux Chartes des droits et libertés.

« Article 3 : Les propos diffamatoires, haineux, racistes, xénophobes, homophobes, sexistes, ou disgracieux envers l’origine ethnique, l’appartenance à une religion ou à un groupe d’âge ne seront pas publiés. »

Écrire qu’Henry Kissinger est un « criminel de guerre », « impliqué jusqu’au cou dans l’assassinat de Pinochet [le plaignant a fait un lapsus, il voulait écrire Allende] au Chili », n’est pas un fait prouvé hors de tout doute. On peut certainement critiquer très sévèrement la participation du gouvernement américain, du président Nixon et d’Henry Kissinger en particulier, à la déstabilisation du régime de Salvador Allende. On peut aussi dire qu’en finançant l’opposition, les autorités américaines et Henry Kissinger ont été responsables indirectement du coup d’État de 1973, de la mort du président socialiste et de la répression qui a suivi. Cependant, qualifier l’ex-secrétaire d’État de « criminel de guerre » est une opinion qui apparaît diffamatoire. M. Kissinger n’a pas été jugé pour crimes de guerre. Le documentaire auquel le plaignant fait référence, intitulé L’incontournable monsieur Kissinger, n’utilise pas ces qualificatifs.

M. Masson dit qu’il a déjà lu des propos tout aussi diffamatoires à propos d’autres dirigeants politiques dans les tribunes de Radio-Canada.ca. C’est possible. Les modérateurs sont des êtres humains et non des machines. Ils peuvent avoir un moment d’inattention. Toutefois, ce n’est pas parce qu’il y a des erreurs dans la modération que cela donne le droit à M. Masson d’obtenir la publication d’un commentaire potentiellement diffamatoire. Par ailleurs, l’argument du plaignant, à l’effet qu’une recherche dans Google montre qu’Henry Kissinger est accusé des milliers de fois d’avoir assassiné Allende, ne prouve rien. M. Masson, j’en suis certaine, est conscient que le vrai et le faux se côtoient sur Internet. Contrairement à d’autres sites, Radio-Canada s’est donné comme obligation de filtrer les opinions du public en fonction d’une série de règles de conduite. C’est une approche responsable. Le message de M. Masson a finalement été publié au 12e essai, après que son auteur eut supprimé la référence à Henry Kissinger.

Conclusion

Le plaignant n’a pas été victime de censure. Ses deux commentaires ne respectaient pas les articles 3 et 5 de la Nétiquette.

____________________________________________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc