Manque diversité points de vue (24 h en 60 min)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

La plaignante estime que l’émission 24 heures en 60 minutes a fait preuve de malhonnêteté en invitant deux analystes politiques, qu’elle qualifie d’indépendantistes, pour commenter l’actualité de la semaine.

Bien qu’il y ait eu un manque de diversité d’opinions le 17 septembre à l’émission 24 heures en 60 minutes, les Normes et pratiques journalistiques indiquent que, dans le cas d’une émission régulière d’actualités, cette diversité d’opinions peut être atteinte sur une période de quelques semaines.

Dans leur ensemble, les cinq émissions que j’ai analysées ne contreviennent pas aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

la plainte

Le 21 septembre 2010, Mme Paule Saint-Hilaire m’a transmis cette plainte :

« J'aimerais porter plainte au sujet de la manière dont Mme Anne-Marie Dussault mène les sujets politiques à son émission le 24-60. Passe encore qu'elle questionne M. Ignatieff comme s'il était un demeuré, (hier, 20 septembre) : "Après cet été, comment vous sentez-vous après un tel changement de personnalité?", mais qu'elle invite comme analystes de la semaine deux indépendantistes déclarées (Josée Legault et Josée Boileau, émission du 17 septembre dernier), cela m'apparaît proprement indécent pour ne pas dire grossier. On a beau s'être vu imposer une telle imposture pendant des années à l'émission de Christiane Charette (Josée Legault et N. Petrowsky), on ne s'y fait pas. Il me semble que l'honnêteté élémentaire commanderait de recruter des analystes d'allégeances politique différentes pour qu'il y ait un semblant de sérieux. »

Le 30 septembre 2010, Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l’Information, a fait parvenir la réponse qui suit à la plaignante :

« (...) Vous questionnez le choix des invités à l'émission 24 heures en 60 minutes du 17 septembre. Anne-Marie Dussault recevait Josée Legault et Josée Boileau pour commenter l'actualité de la semaine. Vous trouvez indécent que ces deux analystes, que vous considérez des souverainistes déclarées, aient été invitées à la même émission. Nous croyons que les deux journalistes, spécialistes de la scène politique, ont toutes les compétences pour agir à titre d'analystes sans que leurs opinions personnelles ne nuisent à leur jugement.

Si vous regardez l'émission régulièrement, vous constaterez que Mme Dussault y reçoit des analystes de différents médias et de différents points de vue. Cela varie selon les sujets abordés et la disponibilité des collaborateurs. Voici quelques exemples d'autres analystes qui ont récemment été invités à l'émission pour commenter l'actualité : Vincent Marissal, Gilbert Lavoie, Daniel Leblanc, Tasha Kheriddin.

Soyez assurée que nous avons à cœur de présenter des analystes crédibles et représentant un éventail de points de vue. (…) »

Mme Saint-Hilaire m’a demandé de réviser sa plainte.

LA RÉVISION

La chronique : Les 7 jours de 24-60

Quand les émissions d’information de Radio-Canada choisissent quels commentateurs seront invités à analyser des événements d’actualité, elles doivent tenir compte de grands principes journalistiques :

« Afin de présenter une information équilibrée et équitable, un organisme d’information devrait s’assurer que le plus vaste éventail possible de points de vue est diffusé. (…) » (NPJ, III. Principes, 4.2)

et

« (…) La préoccupation de la Société est de présenter une grande diversité d’opinions, particulièrement quand le sujet est vivement controversé (…). Radio-Canada s’efforce donc de choisir des commentateurs et commentatrices aptes, de par leurs antécédents, à donner une opinion d’expert fondée sur de l’information exacte. (…) » (NPJ, IV. Normes de productions B.,1.3)

Le 17 septembre 2010, l’émission 24 heures en 60 minutes a choisi deux journalistes pour commenter l’actualité de la semaine : Josée Legault, chroniqueuse au quotidien The Gazette et à l’hebdomadaire Voir, et Josée Boileau, rédactrice en chef/éditorialiste au quotidien Le Devoir. La plaignante estime qu’il est malhonnête d’inviter « deux indépendantistes » à commenter l’actualité, qui cette semaine-là, il faut le préciser, tournait essentiellement autour de la commission Bastarache et du gaz de schiste, deux dossiers qui impliquent le gouvernement libéral de Jean Charest.

Il n’appartient pas à l’ombudsman de dicter à la rédaction qui elle doit inviter dans ses émissions. Ces choix relèvent de la liberté de presse (liberté protégée par les Chartes des droits et libertés) à condition que les principes énoncés plus haut soient respectés : équité, équilibre et diversité d’opinions.

Josée Legault est une souverainiste déclarée. Elle a déjà milité au Parti québécois (PQ), ce qui ne l’empêche pas d’analyser de façon critique, au gré de ses chroniques, le PQ et ses chefs.

Josée Boileau est rédactrice en chef du Devoir, un journal qui en page éditoriale a appuyé le OUI au référendum en 1995. Cela ne fait pas pour autant de Josée Boileau une indépendantiste, mais son point de vue s’inscrit dans la mouvance nationaliste.

Je ne crois pas que d’accoler ce genre d’étiquette — souverainiste ou fédéraliste — à des analystes politiques nous permette d’aller au fond des choses. Nous ne sommes pas en période référendaire, les grands débats de société ne portent pas sur la question nationale. À mon avis, il est plus important d’évaluer le contenu de leurs

commentaires : les analystes invités à l’antenne de Radio-Canada ont-ils des sources fiables, apportent-ils un éclairage intéressant ou nouveau, sont-ils capables de souligner les forces et les faiblesses des différents politiciens, quelles que soient leurs étiquettes politiques?

Voilà pour les principes. Mais la réalité est nettement moins facile dans les salles de nouvelles. Trouver des invités disponibles pour venir en studio le vendredi soir — soit au début de la fin de semaine pour le commun des mortels — n’a rien d’évident.

J’ai écouté ce que Josée Legault et Josée Boileau avaient à dire sur les sujets québécois qu’on leur demandait de commenter à l’émission 24 heures en 60 minutes. Les deux femmes partageaient le même point de vue sur les problèmes de crédibilité et de perception de partialité de la commission Bastarache, ainsi que sur l’attitude du gouvernement Charest quant à l’exploitation du gaz de schiste. Dans ce segment d’émission, il n’y a pas eu de diversité d’opinions à l’antenne. Toutefois, il n’est pas dit que d’autres journalistes politiques auraient été moins critiques de la commission Bastarache, qui cette semaine-là était contestée de toute part, notamment en raison de la comparution de l’expert en encre.

Il faut se référer à un autre principe journalistique pour évaluer si cette absence de diversité de points de vue, le 17 septembre, constitue une infraction aux normes radio-canadiennes :

« Les émissions régulières de nouvelles et d’affaires publiques doivent présenter, dans leur ensemble, un éventail équilibré des opinions sur les sujets controversés, de façon à ne pas donner l’impression de promouvoir des points de vue particuliers ou d’être le simple jouet des événements. (…) » (NPJ, III. Principes, 5.3)

J’ai donc relevé les noms des invités et écouté le contenu des quatre autres chroniques Les 7 jours de 24-60 qui ont été diffusées au mois d’août et de septembre. Ce résumé de la semaine est une nouveauté.

  • Le 27 août : Daniel Leblanc, journaliste d’enquête au Globe and Mail, et Josée Boileau, du Devoir.
  • Le 3 septembre : Josée Legault, de la Gazette, et Michel Pepin, reporter national de Radio-Canada à Québec.
  • Le 10 septembre : Gilbert Lavoie, chroniqueur politique au Soleil, et Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval.
  • Le 24 septembre : Manon Cornellier, correspondante parlementaire au Devoir, et Vincent Marissal, chroniqueur politique à La Presse.

Globalement, pendant cette période, j’ai noté une certaine diversité d’opinions parmi les analystes choisis. Ma conclusion serait différente si Josée Legault et Josée Boileau avaient été invitées chaque semaine à commenter l’actualité.

Les responsables de l’émission 24 heures en 60 minutes m’indiquent que cette chronique est encore à son tout début. Ils sont conscients qu’il y a des ajustements à faire, notamment en accroissant le bassin d’invités potentiels afin de présenter à l’antenne une plus grande diversité d’opinions.

L’entrevue de Michael Ignatieff

J’ai écouté attentivement l’entrevue de neuf minutes que l’animatrice Anne-Marie Dussault a menée avec le chef du Parti libéral du Canada, le 20 septembre. La plaignante n’a pas apprécié le ton des questions. J’ai transcrit ici quelques-unes de ces questions :

ANNE-MARIE DUSSAULT : « M. Ignatieff, l’Express libéral est arrivé à bon port après un été bien chargé, et on dit qu’il y a eu beaucoup de changements chez vous, dans votre personnalité, votre approche des choses. Est-ce donc le Michael Ignatieff nouveau que je rencontre ce soir, avec lequel je m’entretiens? »

ANNE-MARIE DUSSAULT : « C’était nouveau pour vous que cette démarche-là, parce qu’en réalité, puisqu’il y a plusieurs observateurs, j’imagine pour votre plus grand plaisir et les têtes d’affiche, des commentateurs au pays semblent dire qu’il y a un Ignatieff nouveau. Nouveau donc, qu’est-ce qui a changé au fond véritablement, ce besoin d’écoute, qu’est-ce que c’est qui est différent, d’après vous, dans votre approche? »

ANNE-MARIE DUSSAULT : « Une dernière question : Avec tous ces efforts pour changer peut-être l’image, ou l’attitude, ou votre approche face aux citoyens, il reste que les derniers sondages, malgré un rétrécissement de l’écart avec les conservateurs, vous êtes presque nez à nez. Il reste qu’au Québec, il y a eu, si l’on se fie au sondage la Gazette-le Devoir ce matin, il y a eu une perte de deux points. Est-ce que ça vous décourage : "Avec tout ce que j’ai fait, même à St-Tite, acheter des bottes, mettre un chapeau de cowboy, je perds deux points!" »

Il y avait certes une pointe d’humour dans la première et la dernière question de l’animatrice, mais le ton d’Anne-Marie Dussault m’a apparu posé et respectueux. Rien dans cette entrevue ne contrevient aux Normes et pratiques journalistiques.

Conclusion

Bien qu’il y ait eu un manque de diversité d’opinions le 17 septembre à l’émission 24 heures en 60 minutes, les Normes et pratiques journalistiques indiquent que, dans le cas d’une émission régulière d’actualités, cette diversité d’opinions peut être atteinte sur une période de quelques semaines.

Dans leur ensemble, les cinq émissions que j’ai analysées ne contreviennent pas aux Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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