Grippe A H1N1 (Découverte)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que l'émission Découverte du 8 novembre 2009 a tenté de faire peur à la population pour l'inciter à se faire vacciner. Il juge que l'émission a également minimisé les effets secondaires du vaccin contre la grippe A(H1N1).

J'ai conclu que : un des choix musicaux de Découverte ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, car une musique surdramatise la réalité; on aurait dû indiquer plus tôt que les images d'un malade étaient une simulation; il y a une inexactitude dans la narration à propos du syndrome de Guillain-Barré.

Ces trois erreurs doivent être remises dans leur contexte. Il s'agit d'un reportage de 41 minutes qui, autrement, respecte les Normes journalistiques. Découverte a fait un travail notable de vulgarisation scientifique du virus A(H1N1) à un moment où le public avait soif d'information.

LA PLAINTE

Le 12 novembre 2009, M. Sylvain Racine m'a fait parvenir cette plainte sur l'émission Découverte :

« Dans l'émission Découverte diffusée dimanche le 8 novembre 2009, il a été établi par les journalistes qu'il n'y avait pas de lien entre la vaccination de la grippe et le Syndrome de Guillain-Barré. Je suis prêt à accepter que, après avoir posé la question à quelques spécialistes, que les journalistes derrière l'émission aient conclu qu'il n'y avait pas de lien.

Par contre, dans le document en pièce jointe (FEUILLET DE RENSEIGNEMENTS SUR LE PRODUIT AREPANRIXMC H1N1 Vaccin contre la grippe pandémique (H1N1) contenant l'adjuvant AS03), que l'on retrouve aussi à cette adresse Internet http://www.gsk.ca/french/docs-pdf/Arepanrix_PIL_CAPA01v01_FR.pdf, on peut lire:

« Au cours de la surveillance post-commercialisation des vaccins trivalents contre la grippe saisonnière (sans l'adjuvant AS03), les effets indésirables supplémentaires suivants ont été rapportés : (…) Troubles du système nerveux Névralgie, convulsions Troubles neurologiques tels que l'encéphalomyélite, la névrite et le syndrome de Guillain-Barré. » page 15

Par conséquent, est-ce que je dois conclure que les journalistes de Découverte n'ont même pas pris la peine de lire ce document? Il me semble que ça ne fait pas très sérieux comme démarche de recherche. (…)

Enfin, dans l'émission Découverte, on aurait aussi pu tenter de savoir pourquoi les personnes de 60-65 et plus avaient une certaine immunité face au virus nouveau A H1N1 2009. Les virus grippaux, dans la littérature scientifique, sont supposé évoluer, changer. S'il est possible d'être immunisé parce qu'on a combattu un virus « cousin », alors pourquoi doit-on se faire vacciner chaque année pour la grippe saisonnière, alors que tous les virus de la grippe saisonnière sont « cousins » année après année?

La société Radio-Canada a la responsabilité et le devoir d'informer la population sans cacher des faits. Découverte a induit en erreur la population. Si une personne venait qu'à avoir le Syndrome de Guillain-Barré suite à la vaccination, et que l'émission de Découverte du 8 novembre 2009 aurait convaincu cette dite personne de se soumettre à la vaccination, ce serait scandaleux. »

Le 16 novembre, le premier directeur par intérim des émissions d'Affaires publiques de la télévision, M. Pierre Sormany, lui a envoyé cette réponse :

« Les « complications » recensées dans l'étude dont vous faites état sont effectivement des réactions liées à une réponse immunitaire pathologique. Elles se produisent parfois (mais très rarement) après une infection virale, et de façon plus exceptionnelle encore après une vaccination. Malgré ce caractère exceptionnel, un rapport scientifique se doit de les évoquer quand même comme « possibles ».

D'un point de vue épidémiologique, il est toutefois difficile de lier l'incidence du syndrome de Guillain-Barré aux campagnes de vaccination. En fait, l'étude épidémiologique la plus complète et la plus citée a fait suite à la vaccination massive aux États-Unis en 1976. Comme vous le rapportez dans votre second courriel, il y aurait alors eu 532 cas de Guillain-Barré sur près de 40 millions de personnes vaccinées. La plupart de ces cas ont été bénins et les symptômes transitoires; mais on a démombré 32 décès (moins de 1 par million).

Si les spécialistes du domaine sont hésitants à confirmer ce lien, c'est qu'on n'a pas encore pu établir un mécanisme physiologique qui puisse l'expliquer. En outre, on sait qu'en général les gens qui sont atteints, en dehors de la vaccination, développent ce syndrome après une infection respiratoire ou intestinale. On ne sait pas combien de temps cela prend pour que le syndrome se manifeste. Dans les données de 1976, on ne sait pas combien de victimes ont eu d'autres infections de ce type avant leur vaccination. En fait, on n'a pas pu démontrer que le nombre rapporté excédait de beaucoup l'incidence statistique « normale ».

En outre, le vaccin utilisé en 1976 contenait des virus atténués. Celui qu'on déploie présentement est fait de virus inactivés, et la réaction immunitaire provoquée est beaucoup moins forte (donc avec un risque beaucoup plus faible de réactions de type Guillain-Barré).

Bref, selon toutes les recherches actuelles, le nombre de cas de Guillain-Barré associés à une éventuelle épidémie de grippe serait beaucoup plus élevé que ceux que provoqueront peut-être la vaccination. Notre documentaire donnait là-dessus la parole au Dr Weiss, qui reconnaissait qu'il n'existe pas de vaccin sans risque, mais qu'entre deux risques, on choisit le moindre.

Reste l'autre source d'inquiétude : les adjuvants. Beaucoup de chercheurs avaient postulé que les complications à la suite de la vaccination de 1976 pouvaient être liées au fait que l'effet de ce vaccin était renforcé par l'ajout d'un adjuvant. Mais de nombreuses recherches scientifiques ont cherché depuis 30 ans à explorer cette hypothèse sans pouvoir la confirmer. Je vous conseille à ce sujet la lecture du Scientific American d'octobre. Quant à l'équipe de Découverte, elle a donné là-dessus la parole à Rafik-Pierre Sékaly, une grosse pointure dans le domaine de l'immunologie, qui estime désormais établi que les vaccins et les adjuvants ne causent pas de maladies auto-immunes.

Il est certes difficile de tout dire, dans une émission qui tente de faire, en quelque 45 minutes de temps utile, le tour de tout ce qu'il faut savoir sur la notion de pandémie, sur le virus de la grippe, sur la nature des vaccins et leur fabrication, et sur les données scientifiques derrière la stratégie de vaccination adoptée par les autorités de la santé publique. On a donc traité brièvement (trop peut être?) de ce dossier des effets secondaires possibles mais rares des vaccins. Mais je peux vous assurer que les journalistes de Découverte avaient bel et bien lu les études que vous citez, et qu'ils en connaissaient les conclusions (et les limites) et que cela était mentionné dans l'émission. »

Le 2 décembre, le plaignant a demandé une révision en ajoutant que Découverte avait tenté de faire peur à la population pour l'inciter à se faire vacciner. M. Racine m'a demandé de comparer l'émission de Découverte à celle présentée par ARTE, Grippe A, un virus fait débat :

« (…) En mettant le reportage de Arte à côté du reportage de Radio-Canada, on à tout de suite l'impression que Radio-Canada a fait un travail pour le bénéfice des entreprises pharmaceutiques, et non dans l'intérêt de la population. Je n'accuse nullement Radio-Canada de collusion, ce que je dis, c'est que n'importe quelle personne qui analyse les deux reportages vont se dirent : Pouquoi une telle disparité?

Dans l'émission de Découverte, on pouvait entendre : tout à commencé le 24 avril dernier. Ce jour-là, on rapporte 20 décès d'une maladie qui ressemble à une grippe très contagieuse. Très vite, on identifie la cause : un virus d'influenza, mais une forme nouvelle, inconnue jusqu'ici. Six jours plus tard, le gouvernement interdit les rassemblements et ferme les écoles de la région de Mexico.

Ce que je viens de citer est entre la quatrième et la cinquième minute de l'émission. Qu'en concluez-vous? Moi je comprends qu'il y a eu 20 décès le 24 avril sur un territoire défini et qu'il y a lieu de s'inquiéter. Depuis, on nous répète chaque jour que ce virus va devenir plus virulent et qu'il est important de se soumettre à une campagne de vaccination. J'ai fait le calcul et, approximativement, au Canada, depuis le premier décès en son territoire, on compte en moyenne un décès par jour, soit entre le 8 mai et le 5 novembre 2009. (…)

Ce que je constate, c'est que les médias font tout pour minimiser les risques de la vaccination tout en faisant tout pour faire paraître la grippe A H1N1 pire qu'elle ne l'est en réalité. N'ai-je pas démontré dans ce texte et mes précédents qu'il existe plusieurs excellentes raisons de douter? (…)

Les virus, pour muter, ont besoin de résistance. Donc, puisque nous avons affaire à un nouveau virus A H1N1, ce virus ne risque pas de muter de sitôt, à moins, JUSTEMENT, qu'on vaccine en masse. Avec une campagne de vaccination massive, le virus a beaucoup plus de chance de muter puisque l'immunisation est une RÉSISTANCE pour le virus. C'est le même principe que pour les bactéries et les antibiotiques. Plus on utilise d'antibiotiques, plus les bactéries développent des résistances.

Malgré ces faits scientifiques, non divulgués dans l'émission Découverte, ni par les autorités, on a fait peur à la population en disant que si on se fait pas vacciner, le vaccin va muter. C'est un mensonge phénoménal. En plus, même si le virus mute, le vaccin actuel ne serait d'aucune aide. (…) »

LA RÉVISION

L'émission Découverte

Cette émission peut être visionnée à l'adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/emissions/decouverte/2009-2010/Reportage.asp?idDoc=95511

En tant que diffuseur public, Radio-Canada a des responsabilités indéniables pendant une campagne de vaccination, comme celle qu'on a connue. Selon les autorités, la santé de la population était en jeu. L'équilibre était donc difficile à atteindre entre deux principes journalistiques :

La diversité de points de vue :

« Les émissions qui traitent de sujets controversés doivent présenter, de façon équitable, l'éventail complet des opinions pertinentes. (…) » (Normes et pratiques journalistiques, III. Principes, 5)

Et l'exactitude :

« L'information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. (…) » (NPJ, III. Principes, 2)

En vertu de ce deuxième principe, Radio-Canada ne peut pas, dans une émission d'information sur la pandémie, accorder autant d'importance aux courants « pour » et « contre » la vaccination. La réalité, c'est que l'efficacité des vaccins n'est plus à démontrer. La réalité, c'est que certains effets secondaires sont associés aux vaccins, d'autres non. La réalité, c'est qu'aucune autre méthode pour surmonter les épidémies n'a été démontrée scientifiquement. Bien sûr, la science évolue et on manque d'études sur les effets à long terme des vaccins, mais l'état actuel des connaissances scientifiques demeure le principal point de repère.

Parler des effets secondaires potentiels du vaccin ne revient pas à mettre en ondes toutes les thèses qui circulent sur le Web. Par exemple, malgré de nombreuses études, aucun lien de cause à effet n'a été prouvé entre l'autisme et la vaccination. De nombreux citoyens ont constaté des coïncidences troublantes entre l'apparition d'une maladie et la vaccination. Mais cela ne constitue pas des preuves aux yeux de la science (référence à la révision de la couverture à Radio-Canada de la pandémie de grippe H1N1).

Le syndrome de Guillain-Barré

Le plaignant a raison de souligner que le syndrome de Guillain-Barré (une paralysie plus ou moins sévère) a été diagnostiqué chez des patients ayant reçu le vaccin contre la grippe. Ces constatations cliniques font partie du feuillet de renseignements sur le vaccin Arepanrix, publié par GlaxoSmithKline, le 21 octobre 2009. Toutefois, d'après mes lectures et les experts que j'ai consultés, il est également exact, comme l'explique Pierre Sormany, que l'on n'a toujours pas prouvé le lien de cause à effet entre le vaccin et le syndrome de Guillain-Barré. Donc, bien que le manufacturier soit dans l'obligation de rapporter l'association observée entre le vaccin et le syndrome, dans un cas sur un million d'injections, l'opinion du Dr Jouvet m'apparaît basée sur les connaissances scientifiques actuelles :

NARRATION : « Cette crainte [du syndrome de Guillain-Barré] prend son origine aux États-Unis en 1976. L'apparition soudaine d'une grippe porcine convainc les autorités de lancer une campagne de vaccination. 45 millions d'Américains sont alors vaccinés. Dans la foulée, 500 cas du syndrome de Guillain-Barré, dont 25 décès. La vaccination est stoppée. »

ENTREVUE, Dr Philippe Jouvet, pédiatre à l'hôpital Sainte-Justine : « On ne peut pas établir de relation entre la vaccination de 1976 et le syndrome de Guillain-Barré. Au vu des études dans les trente ans qui viennent de s'écouler, il n'y a pas de relations affirmées dans ce domaine. »

Toutefois, l'affirmation qui suit manque d'exactitude :

NARRATION : « Par contre, ce qui est prouvé, c'est que de simples infections bactériennes ou virales, comme la grippe, peuvent causer le syndrome de Guillain-Barré. »

Le risque d'être atteint de ce syndrome est 15 fois plus élevé quand on a eu la grippe que quand on a eu un vaccin contre la grippe. Toutefois, on ne possède pas de preuve épidémiologique de cette association entre l'influenza et le Guillain-Barré. Les infections sont décrites par les experts comme « un facteur de risque » dans le développement du Guillain-Barré. L'utilisation du mot « prouvé » ici est inexact, surtout dans le contexte d'un reportage scientifique. Le journaliste Mario Masson, qui a écrit les textes sur les risques du vaccin, admet que le mot est mal choisi.

Les autres effets secondaires

Découverte n'a pas pu parler des effets secondaires moins graves, faute de temps. Par exemple, il n'a pas été question du fait que l'injection du vaccin avec adjuvant est plus douloureuse que celle qui n'en contient pas.

L'émission n'a rien dit non plus de la controverse au sujet du nombre très limité d'essais cliniques sur le vaccin Arepanrix H1N1de GlaxoSmithKline. Ceux réalisés en Allemagne ont testé des vaccins légèrement différents (Arepanrix H5N1 et Pandemrix H5N1). Selon l'infectiologue Richard Marchand, ces essais étaient suffisants, car l'Hémaglutine – le H du vaccin avec adjuvant contre le virus H5N1 – est très similaire à la protéine contenue dans le H1N1. Selon le Dr Karl Weiss, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter car il ne s'agissait pas d'un nouveau vaccin, mais d'une recette légèrement différente d'un vaccin déjà connu (antigrippal avec adjuvant).

Environ un tiers du reportage de 41 minutes (excluant les pauses publicitaires) est consacré aux principaux effets secondaires (réels ou appréhendés) et à la fabrication du vaccin. Découverte prend le temps de vulgariser des questions scientifiques pertinentes : comment les vaccins sont fabriqués, pourquoi certains manufacturiers et pas d'autres y ajoutent des adjuvants. Un expert réputé est interrogé sur les risques des adjuvants.

L'émission parle d'un vaccin « sécuritaire », de risques qui « semblent négligeables ». Mais la conclusion du reportage met les choses en perspective en soulignant qu'il n'y a pas de risque zéro :

ENTREVUE, Dr Karl Weiss, infectiologue à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont : « On vit à une époque où les gens veulent avoir à peu près zéro risque, c'est-à-dire que les gens veulent avoir une garantie absolue que n'importe quel geste n'entraîne aucune conséquence. Il faut comprendre qu'en médecine, la médecine, c'est jamais blanc, c'est jamais noir. Ça signifie que, quand on prend une décision médicale, on met d'un côté les plus et de l'autre côté les moins, et on s'assure que les plus l'emportent nettement sur les moins. »

NARRATION : « En santé publique, il y a rarement des certitudes absolues. Il n'y a que des choix éclairés. »

La mutation du virus

Le plaignant estime que Découverte a passé sous silence une information essentielle. À son avis, plus une population est vaccinée, plus le virus de la grippe risque de muter.

Le microbiologiste Guy Boivin m'indique que l'on n'a aucun indice permettant de dire si cette hypothèse est vraie ou fausse. Ce qui est clair, selon le scientifique, c'est que même quand le taux de vaccination est faible – durant les campagnes de vaccination annuelles contre la grippe, 20 pour cent de la population se fait vacciner en moyenne – le virus de la grippe mute continuellement. C'est une des raisons qui obligent les fabricants à modifier la formule du vaccin d'année en année. Selon Guy Boivin, un fort taux de vaccination peut aussi bien faire disparaître le virus que le faire muter. Les deux hypothèses sont possibles, mais aucune donnée scientifique ne permet d'en favoriser une ou l'autre. Deux articles dans des publications françaises vulgarisent bien cette question des mutations du virus.

L'émission Découverte aurait-elle dû être critique?

On sait maintenant que la pandémie a été moins grave que les autorités de la santé publique l'avaient prédit. Toutefois, au début de l'automne, personne ne pouvait prédire avec certitude la progression de la grippe. Les entrevues et l'écriture de l'émission Découverte ont été réalisées au mois d'octobre et l'émission a été diffusée le 8 novembre.

Sylvain Racine croit que Découverte aurait dû faire le même travail critique des autorités sanitaires que le documentaire diffusé à la chaîne européenne ARTE, intitulé Grippe A, un virus fait débat. Ce documentaire allemand, diffusé le 20 octobre, tente de démontrer que l'Organisation mondiale de la santé a réagi trop vite et trop fort au nouveau virus, en raison de l'influence du lobby pharmaceutique qui voulait vendre des vaccins et du Tamiflu. Il s'agit d'un documentaire d'opinion, qui soulève des questions troublantes sur la proximité entre l'industrie et les autorités sanitaires. Toutefois, il n'y a pas de preuve de collusion.

Ce n'est pas l'angle que Découverte a choisi. Le journaliste Jean-Pierre Rogel, qui a écrit la première partie du reportage, rappelle que beaucoup d'informations contradictoires circulaient en septembre et en octobre 2009. L'émission a donc fait le choix d'expliquer au grand public les principales questions scientifiques en jeu, et non de critiquer les décisions prises par les autorités sanitaires. En vertu du principe de la liberté de presse, les journalistes ont toute la latitude nécessaire pour choisir l'angle de leur reportage pourvu qu'ils respectent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Jean-Pierre Rogel croit que ce serait une bonne idée de faire éventuellement une analyse rétrospective de la stratégie choisie par le Canada.

Plus spécifiquement, le plaignant reproche à l'émission d'avoir exagéré la menace que représentaient les cas de grippe A(H1N1) au Mexique :

NARRATION : « Tout a commencé le 24 avril dernier. Ce jour-là, on rapporte 20 décès d'une maladie qui ressemble à une grippe très contagieuse. »

Sylvain Racine écrit que Découverte laisse entendre que 20 Mexicains sont morts de la grippe en une journée. Jean-Pierre Rogel admet que cette interprétation est possible et qu'il aurait pu écrire : « une vingtaine de morts, survenus en quelques jours ». Mais le reporter ajoute qu'il s'en est tenu au chiffre conservateur de 20 morts, alors que le chiffre officiel était de 62, à cause de l'incertitude sur les diagnostics au Mexique. De toute façon, ajoute-il, que ce soit en une journée ou en une semaine, un tel nombre de morts lié à un nouveau virus grippal est inquiétant.

Le plaignant reproche à Découverte de ne pas avoir parlé du changement de définition d'une pandémie par l'Organisation mondiale de la santé. Découverte a tout de même bien expliqué sur quoi cette définition est basée :

NARRATION : « Au niveau international, l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé, maintient sur l'influenza un système d'alerte en six phases. Des phases basées essentiellement sur des critères géographiques. Cela ne dit rien de la sévérité de la maladie en termes de nombre de morts. »

Cette explication est exacte et permet aux téléspectateurs de comprendre qu'une pandémie est décrétée si le virus s'étend à plusieurs pays, mais ne tient pas compte du nombre de victimes.

Découverte a-t-elle dramatisé à outrance la menace du virus?

Le plaignant estime que Découverte a « tout fait pour faire paraître la grippe A(H1N1) pire qu'elle ne l'est en réalité ». À la télévision, plusieurs éléments peuvent contribuer à dramatiser le propos : les mots choisis, le ton employé, et les effets de réalisation retenus (musique, images, montage).

Le texte ne sacrifie pas l'exactitude du propos pour faire sensation. La séquence explicative des événements ayant mené à la campagne de vaccination est entrecoupée de certains éléments qui nuancent la gravité de la menace :

NARRATION : « Pour le moment, la pandémie est peu sévère en termes de mortalité. »

« On n'a pas de raisons de penser que la seconde vague sera plus grave que la première, en termes de mortalité et de complications sévères. »

« La mobilisation de la santé publique est-elle exagérée face au danger réel? »

ENTREVUE, Dr David Morens, épidémiologiste, Institut national de la santé, Washington D.C. : « Même si le public et les médias ne le comprennent pas parfois, c'est le dilemme des responsables de la santé publique : trouver très tôt des signes d'une épidémie, et réagir de manière appropriée. En se rendant compte que parfois on réagit exagérément parce qu'on pense qu'il pourrait y avoir des problèmes qui, en fait, ne se matérialisent pas par la suite. C'est notre dilemme en santé publique, nous devons l'affronter et nous aurons toujours à le faire. »

« Pour le moment, le H1N1 ne cause pas plus de décès que les virus de la grippe saisonnière. »

Toutefois, un des choix musicaux, à deux minutes et demie du début de l'émission, m'apparaît inapproprié. Voici ce que les Normes et pratiques journalistiques dictent en matière de choix de réalisation :

« On doit porter une attention particulière à l'utilisation d'effets spéciaux, dont les effets sonores, dans la présentation d'informations. Dans les cas, plutôt rares, où on en utilise, il faut bien s'assurer qu'ils ne déforment d'aucune façon la réalité ni ne tiennent lieu de commentaire. L'exactitude et l'intégrité d'un reportage ou d'une émission peuvent être mises en péril par l'abus des techniques radiophoniques et télévisuelles. Celles-ci comportent en effet une grande variété d'effets sonores et visuels qui permettent de modifier ce qui est diffusé. La musique est probablement le plus connu de ces effets, mais il y en a d'autres, comme l'éclairage, le cadrage des caméras, le ralenti, etc. » (NPJ, IV. Normes de production B, 2.4)

La pièce musicale Valiant Warrior, de Dan Graham, est trop dramatique. Elle donne une impression de catastrophe imminente, d'apocalypse. Ce choix surdramatise un sujet qui déjà crée de l'anxiété dans la population. Louis Faure, le réalisateur qui a sélectionné cette musique, m'explique qu'il a voulu ainsi illustrer la mobilisation de l'équipe de Santé publique au Québec. Il a senti que les fonctionnaires étaient sur un pied de guerre, mais les images tournées ne reflétaient pas cette fébrilité. Il a donc cru que la musique le ferait. Ce choix musical a été approuvé par la direction mais tous soulignent qu'il a fallu travailler très vite. Au moment de la diffusion, l'équipe s'est rendue compte que la musique était trop présente, trop chargée.

Je profite de l'occasion pour mentionner une des leçons que j'ai tirée de mes années de journalisme télévisé. La musique et les images ont souvent davantage d'impact sur le téléspectateur que les mots. Il arrive que la musique et les effets visuels soient à ce point omniprésents, qu'ils nuisent à la compréhension de la narration. Il faut donc s'interroger tout autant sur les choix de réalisation que sur les choix éditoriaux.

Je note aussi qu'on commence le reportage de Découverte par une simulation dramatique d'un malade très gravement atteint par le virus A(H1N1), sans indiquer d'emblée que ce n'est pas la réalité. Le mot « simulation » apparaît à 45 secondes du début du reportage, lorsqu'on voit le même comédien pour la troisième fois. C'est un peu tard à mon avis. Je rappelle les règles à suivre en matière de simulation :

« (…) La reconstitution ou la simulation peuvent être les moyens les plus efficaces de communiquer certains types d'information, comme l'exploration spatiale ou la description d'un accident. Dans les cas où il y a reconstitution ou simulation, en tout ou en partie, d'un événement dans une émission, il faut en prévenir clairement l'auditoire par un procédé sonore ou visuel. » (NPJ, IV. Normes de production B, 3.1)

La réalisatrice-coordinatrice Hélène Leroux explique qu'elle voulait que les téléspectateurs entrent dans l'histoire avant d'indiquer à l'écran « simulation ». Elle estime qu'elle a indiqué qu'il s'agissait d'une simulation au moment opportun, alors que les images étaient les plus dramatiques.

Conclusion

Un des choix musicaux de Découverte ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, car une musique surdramatise la réalité.

On aurait dû indiquer plus tôt que les images d'un malade étaient une simulation.

Il y a également une inexactitude dans la narration à propos du syndrome de Guillain-Barré.

Ces trois erreurs doivent être remises dans leur contexte. Il s'agit d'un reportage de 41 minutes qui, autrement, respecte les Normes journalistiques. Découverte a fait un travail notable de vulgarisation scientifique du virus A(H1N1) à un moment où le public avait soif d'information.

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Version PDF de la révision.

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