Glucosamine (Flash Années lumière)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant juge que l’information diffusée sur la glucosamine dans la chronique radio Flash Années lumière, le 27 octobre 2010, était erronée et biaisée.

À l’exception d’un mot mal choisi, le texte de Flash Années lumière sur la glucosamine respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Il ne s’agit pas d’un texte scientifique, mais d’une tentative de vulgarisation de notions complexes, d’où l’absence de certaines informations que le plaignant aurait souhaité entendre.

Par ailleurs, l’ensemble de la couverture de Radio-Canada sur l’étude des chercheurs de l’Université Laval a fait place à différents points de vue.

LA PLAINTE

Le 27 octobre, cette chronique Flash Années lumière a été diffusée à la Première Chaîne Radio :

« Des études ont déjà démontré l’inefficacité des suppléments de glucosamine dans le soulagement des douleurs arthritiques. Des scientifiques de l’Université Laval vont plus loin avec des résultats qui exposent un risque important de ces produits dits naturels. Avec des doses qui sont 5 à 10 fois supérieures à celles recommandées, on a observé une mort des cellules pancréatiques in vitro, un effet qui peut provoquer un diabète. Les chercheurs notent que les utilisateurs de ces produits ont souvent tendance à dépasser la posologie recommandée dans l’espoir justement d’obtenir un soulagement. »

Le 1er novembre, M. Pascal Roeske m’a fait parvenir une plainte, dont voici l’essentiel :

« Lors de l’émission de Flash années lumière du 27 octobre 2010, 14 h 54, on affirmait sans nuance l’inefficacité et la dangerosité de la glucosamine, je trouve cette affirmation non fondée et biaisée.

  1. On parle d’une substance naturelle ayant de supposés effets secondaires à plusieurs fois la dose maximale recommandée. Mais pourquoi voudrait-on prendre jusqu’à 7,5 à 15 g / jour ? doubler ou tripler la dose thérapeutique peut-être, encore que sûrement rare, mais il doit être très très inhabituel de la multiplier par 5 ou 10, pourquoi alerter la population par rapport à un problème qui n’existe pas?
  2. C’était une étude in vitro (en éprouvette) beaucoup moins valide et fiable que faite sur des humains ou encore des souris.
  3. La glucosamine, en temps normal devrait être métabolisée et transformée avant qu’elle n’arrive au pancréas, ce qui devrait diminuer de beaucoup la concentration de la glucosamine en contact avec le pancréas.
  4. Combien de cas réels existe-il au monde de patients ayant ce problème?
  5. Les troubles glycémiques métaboliques sont réliés à des facteurs qui deviennent effectif sur le long terme, pour qu’une personne développe une résistance à l’insuline suposément reliée à la glucosamine, elle devrait donc en consommer de 5 à 10 la dose maximale, pendant des années. Hum. (…) »

Le 10 novembre, le directeur des émissions d’Affaires publiques à la Radio, M. Luc Simard, a envoyé une réponse au plaignant :

  1. « (…) Ce sont les chercheurs eux-mêmes qui ont soulevé le risque de surdosage de ce produit, précisément parce qu’il a été précédemment reconnu sans effet particulier lors d’études sérieuses. Les patients pourraient donc avoir l’idée d’augmenter la dose dans l’espoir d’obtenir l’effet escompté, une réalité qui a été relatée dans des études antérieures. C’est un point important que nous avons voulu relever dans cette courte nouvelle. Il ne s’agit pas d’alerter la population. Les scientifiques font des recherches pour tenter d’élucider des phénomènes de la nature et les journalistes en font état. Dans le cas qui nous concerne, ce sont les études elles-mêmes qui ont l’effet d’un avertissement ou d’une mise en garde.
  2. Les études in vitro ne sont pas moins valables ni moins fiables que les études sur les cobayes ou les études cliniques. Elles ont leur propre utilité. Elles représentent une étape importante dans le processus d’essai des nouvelles molécules, précisément dans les phases préliminaires qui ont pour but de vérifier l’innocuité des produits, et ce avant même leur efficacité. C’est précisément de l’innocuité dont il était ici question. Nous ne pensons pas qu’il faille attendre qu’une possible étude épidémiologique sur des populations humaines confirme ces résultats pour en parler à notre antenne. Ces résultats étaient à notre avis d’intérêt public.
  3. Vous soulevez ici des détails intéressants qui ont sans doute été pris en compte dans le protocole complet des chercheurs, auquel nous n’avions pas accès au moment de la rédaction du bulletin. Je ferai état plus loin des sources d’information que nous avons utilisées pour notre nouvelle.
  4. Comme nous l’avons dit précédemment, cette découverte pourrait donner lieu à une enquête épidémiologique qui répondrait à votre question. Si tel était le cas, il nous ferait plaisir d’en faire état à l’antenne.
  5. Le mécanisme décrit par les chercheurs n’est pas, comme vous le mentionnez, un problème de résistance à l’insuline induit par la glucosamine, mais bien un processus d’apoptose (de mort cellulaire) des cellules pancréatiques qui synthétisent entre autres l’insuline.

Dans les articles qui ont servi de sources à notre nouvelle, et que je joins à ma réponse, les chercheurs évoquent leur inquiétude que des gens dépassent la posologie recommandée du supplément de glucosamine, surtout ceux qui en consomment longtemps. À la fin de votre courriel, vous soulignez que beaucoup de médicaments, même à la dose recommandée, ont des effets secondaires graves s’ils sont pris à long terme. Ce genre d’information complémentaire est intéressante, mais le Flash Années lumière est trop bref pour en faire mention.

Le Flash est une chronique quotidienne de science de deux minutes, qui comprend trois nouvelles de 20 à 30 secondes chacune. Le Flash n’est pas un bulletin exhaustif d’informations scientifiques. Il a pour but d’enrichir la culture des auditeurs en relatant l’actualité scientifique. Le rythme et l’esprit du Flash visent à rendre la science accessible et divertissante pour en faciliter la compréhension. (…) »

M. Roeske s’est dit insatisfait de cette réponse et m’a demandé de réviser sa plainte.

LA RÉVISION

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada dictent les précautions à prendre en rapportant des résultats de recherche :

« (…) Dans le domaine de la santé humaine, nous sommes particulièrement vigilants, afin d’éviter de créer des espoirs ou des craintes non fondés chez des personnes atteintes de maladies graves ou chez des personnes dont les proches sont gravement malades. En outre, nous évitons d’exagérer des risques ou de faire miroiter des avantages non prouvés pour la santé, liés à des changements d’habitudes de consommation de produits alimentaires ou pharmaceutiques. »

La nouvelle en cause était brève. Elle a été écrite et lue par le réalisateur de l’émission scientifique de la radio, Les années lumière. Quotidiennement, Dominique Lapointe épluche les fils de presse scientifiques afin de trouver des découvertes et des nouveautés susceptibles d’intéresser un large auditoire. Dans ce cas-ci, le journaliste a consulté deux sources : le Science Daily – un site web américain réputé, alimenté par des journalistes scientifiques – et l’édition du 28 octobre du journal Au fil des événements, de l’Université Laval :

L’article scientifique à l’origine de la nouvelle a été publié dans le site web du Journal of Endocrinology, ce qui indique généralement que la méthodologie des tests correspond aux normes acceptées dans le monde scientifique.

Le Flash Années lumière est-il alarmiste comme le pense le plaignant? J’ai lu attentivement les articles qui ont servi à rédiger la nouvelle et la documentation publiée depuis quelques années sur la glucosamine. J’ai visionné et écouté les entrevues des chercheurs, médecins et pharmaciens interrogés sur nos ondes à propos de cette étude.

  • Il est exact que des études scientifiques récentes, publiées dans le British Medical Journal et le Journal of the American Medical Association concluent que la glucosamine est inefficace pour traiter les douleurs articulaires. Un placebo est tout aussi efficace.
  • Une étude in vitro avec des cellules animales est une des étapes en recherche qui peut donner des indices sur la dangerosité d’un médicament. Ces études ne sont pas concluantes. Il faut en faire d’autres pour confirmer ou infirmer ces résultats préliminaires. Toutefois, étant donné la popularité de ce supplément, il est d’intérêt public de rapporter les découvertes dans ce domaine.
  • Le chercheur Frédéric Picard, de la Faculté de pharmacie de l’Université Laval, a dit en entrevue à Radio-Canada (le 27 octobre) : « Il y a beaucoup d’études qui démontrent que la glucosamine n’est pas efficace dans le traitement de l’arthrite, alors les gens ont tendance à en prendre davantage pour augmenter l’effet potentiel sur une longue période ». En entrevue au Science Daily, Frédéric Picard a précisé qu’une proportion « significative » d’utilisateurs de glucosamine en prenait plus que la dose recommandée. Le chercheur est une source crédible. Le plaignant a raison de dire qu’on ne sait pas avec précision quel pourcentage de malades ne respecte pas la dose recommandée, mais il n’a pas de preuve non plus que le problème n’existe pas. N’oublions pas que la glucosamine est un produit en vente libre.
  • La signification de cette découverte a-t-elle été exagérée par Radio-Canada? La formulation suivante est prudente : « un effet qui peut provoquer un diabète ». Cette autre tournure est plus affirmative : « des résultats qui exposent un risque important de ces produits dits naturels ». Il est vrai qu’on ne peut pas transposer les résultats de cette étude in vitro aux êtres humains, mais le Dr Picard fait quand même des mises en garde dans les entrevues accordées au journal de l’Université Laval et à Radio-Canada : « La glucosamine peut avoir des effets qui sont loin d’être anodins. Il ne faut pas en consommer comme s’il s’agissait de simples comprimés de farine. […] Chez les personnes qui en prennent trop [de glucosamine] pendant une longue période ou qui sont plus susceptibles à cause de leur génétique, peut-être que ça pourrait causer un problème. » Le Science Daily, lui, écrit : « Les personnes qui prennent beaucoup de glucosamine, celles qui en consomment pendant de longues périodes et celles qui ont peu de SIRT1 dans leurs cellules [une protéine qui joue un rôle dans la survie de la cellule], courraient donc plus de risques de développer un diabète. »

Le court texte de Radio-Canada prend quelques raccourcis, et ne donne pas toute l’information, mais il n’est pas alarmiste. Ceux qui consomment ce supplément en trop grande quantité et qui entendent cette nouvelle pourraient être sensibilisés à un risque potentiel. Un qualificatif est mal choisi : dans le texte, les mots « risque potentiel » auraient mieux reflété l’état de la connaissance que « risque important », étant donné qu’on ne sait pas si la destruction des cellules pancréatiques survient également chez l’humain qui prend trop de glucosamine.

Les universitaires ou les scientifiques jugent souvent que les journalistes simplifient à outrance les enjeux et les sujets, qu’ils manquent de nuance, ou qu’ils sautent trop vite aux conclusions. Cette tension est normale, car ce sont des métiers différents. Bien que le journaliste doive être fidèle à la réalité, il doit aussi être compris du grand public. Cet exercice de vulgarisation est difficile et il est évident que des dérapages surviennent, particulièrement quand on entre dans le domaine des nouveaux traitements, des nouveaux médicaments. Je ne pense pas que ce soit le cas ici.

Je n’ai pas détecté de biais dans le texte. Radio-Canada n’enjoint pas les consommateurs satisfaits qui s’en tiennent à 500 milligrammes par jour à ne plus prendre ce supplément. Des personnes souffrant d’arthrite peuvent très bien ressentir un certain soulagement en prenant de la glucosamine. C’est le propre de l’effet placebo.

La couverture de Radio-Canada au sujet de cette étude

D’autres points de vue sur cette étude ont été entendus à l’antenne. Le 28 octobre 2010, l’animatrice du Téléjournal midi a interrogé Jean-Yves Dionne, pharmacien et expert santé en produits naturels. M. Dionne a dit que la glucosamine était inoffensive, « totalement sécuritaire », et qu’il existait des études contradictoires sur l’efficacité de ce supplément. Son conseil aux arthritiques était d’essayer pendant deux mois le produit aux doses recommandées et d’arrêter si les douleurs articulaires ne diminuaient pas.

Un reportage sur la recherche du professeur Picard a également été diffusé au Téléjournal/Québec, le 27 octobre, et au Téléjournal midi (réseau), le 28 octobre. Il est plus long, donc plus nuancé que le texte radio. La journaliste Nicole Germain a interrogé le chercheur Frédéric Picard et une personne âgée pour qui la glucosamine est un « médicament miracle ». Vous pouvez le visionner en cliquant sur ce lien :

Conclusion

À l’exception d’un mot mal choisi, le texte de Flash Années lumière sur la glucosamine respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Il ne s’agit pas d’un texte scientifique, mais d’une tentative de vulgarisation de notions complexes, d’où l’absence de certaines informations que le plaignant aurait souhaité entendre.

Par ailleurs, l‘ensemble de la couverture de Radio-Canada sur l’étude des chercheurs de l’Université Laval a fait place à différents points de vue.

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Version PDF de la révision.

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