Francophones et recensement 2006 (TJ/Ontario et RDI)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

La Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) estime que le reportage sur le recensement diffusé au Téléjournal Ontario puis au RDI, le 31 mai 2010, n’a pas rapporté tous les faits essentiels et a induit les téléspectateurs en erreur. En outre, le correctif publié par Radio-Canada sur son site web lui semble insuffisant. Le reportage portait sur l’impact d’un courriel anonyme qui incitait les francophones vivant en milieu minoritaire à cacher leur connaissance de l’anglais dans leurs réponses au recensement national, sous prétexte qu’un tel mensonge pouvait garantir le financement de services en français.

Le reportage diffusé au Téléjournal Ontario et au RDI, le 31 mai, comportait deux erreurs :

Le journaliste affirmait qu’un groupe de pression était l’auteur du courriel anonyme. Or, ce courriel pouvait être l’initiative d’un individu ou d’un groupe. Aucun indice ne permettait de choisir une hypothèse plutôt que l’autre. Cette erreur a été reconnue par Radio-Canada et corrigée sur son site web.

L’évaluation de 10 000 Franco-Ontariens n’aurait pas dû être attribuée à Statistique Canada. Cette estimation ne repose pas sur des bases assez solides. Je recommande donc une correction à ce sujet.

Cela étant dit, le reportage a rendu compte de faits essentiels à la compréhension du sujet.

la plainte

Le 23 juin 2010, Mme Marie-France Kenny, présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), a porté plainte à mon bureau à propos d’un reportage de Louis Lessard traitant des données du recensement de 2006 sur le taux de bilinguisme des francophones vivant en milieu minoritaire. Le reportage, diffusé le 31 mai 2010 au Téléjournal Ontario et à l’émission Le national au RDI à 22 h 30, traitait de l’impact potentiel d’un courriel anonyme sur la validité des taux de francophones bilingues rapportés par Statistique Canada. Selon la FCFA, le reportage a prétendu, à tort, qu’un groupe de pression était l’auteur de ce courriel incitant les francophones à mentir quant à leur capacité de parler l’anglais.

La FCFA reproche aussi au journaliste d’avoir passé sous silence sa réaction et d’avoir « porté une atteinte des plus gratuites à la réputation des organismes et des citoyens francophones du pays dont Radio-Canada et RDI doivent favoriser l’épanouissement ».

Le 29 juin 2010, le directeur de Radio-Canada en Ontario, Benoit Quenneville, admet que le reporter a fait une erreur en utilisant une fois l’expression « groupe de pression », car rien ne permet d’en arriver à cette conclusion. Radio-Canada a publié une correction à ce sujet dans son site web sur la page qui traite de la nouvelle. Exception faite de cette inexactitude, Benoit Quenneville écrit que le reportage s’appuie sur des « faits vérifiés » et « témoigne d’une démarche journalistique rigoureuse et équitable ».

LA RÉVISION

De l’importance de corriger les erreurs rapidement

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada indiquent la démarche à suivre quand une erreur a été commise à l’antenne :

« La Société reconnaît et corrige une erreur qu’elle a commise dès qu’elle la constate. (…) » (NPJ, IV. Normes de production B, 10)

La direction de Radio-Canada a reconnu que son journaliste n’aurait pas dû parler d’un « groupe de pression » comme étant l’auteur d’un courriel anonyme, car on n’a aucune idée de l’origine de ce courriel qui incitait les francophones à mentir sur leur capacité de parler l’anglais dans le recensement. Ce courriel pouvait émaner soit d’un individu agissant seul, soit d’un groupe de pression, mais aucun indice ne permet de favoriser une hypothèse plutôt que l’autre. Radio-Canada a publié le 29 juin un correctif, dont voici le libellé :

« Correction Rien ne permet de conclure que le courriel anonyme dont il est question dans le reportage de Louis Lessard provient d'un groupe de pression; il peut s'agir de l'initiative d'un individu. »

Étant donné que le reportage a été diffusé le 31 mai, la plaignante a raison d’écrire que le correctif aurait pu être mis en ligne plus rapidement et non un mois après la diffusion. Mme Kenny a en effet signalé l’erreur par téléphone à la direction de Radio-Canada dès le lendemain de la diffusion du reportage. En vertu des Normes et pratiques journalistiques, une erreur doit être corrigée dès qu’elle est constatée.

L’erreur n’est pas assez significative pour mériter un correctif à l’antenne du RDI et au Téléjournal Ontario plusieurs semaines plus tard. La FCFA estime qu’en utilisant le terme « groupe de pression », Radio-Canada « laisse planer le doute qu’un organisme francophone aurait organisé la démarche ». Que le journaliste ait parlé ou non d’un groupe de pression, l’existence même d’un courriel anonyme permet aux téléspectateurs d’échafauder toutes les théories possibles sur le ou les auteurs. Rien ne permet de conclure, mais rien ne permet non plus d’exclure, qu’une association ou un groupe de pression quelconque soit à l’origine du stratagème. L’erreur du journaliste ne ternit la réputation d’aucun organisme spécifique puisqu’il existe de nombreux groupes francophones en milieu minoritaire au pays.

Attention aux chiffres!

Il y a une autre erreur dans le reportage en cause. Il est inexact de dire que :

« 10 000 Franco-Ontariens auraient caché leur connaissance de la langue seconde selon l’agence [Statistique Canada] qui exclut pour le moment les pénalités financières. »

Ce chiffre n’a été avancé ni par Statistique Canada, ni par la porte-parole de l’agence, Rosemary Bender. Il s’agit d’un calcul fait par le journaliste sur la base des tendances antérieures constatées par Statistique Canada.

Généralement, le nombre de francophones bilingues croît de 3 pour cent en Ontario, alors qu’entre 2001 et 2006, il avait chuté de 1 pour cent. Statistique Canada m’indique qu’une baisse de 1 pour cent du nombre de Franco-Ontariens se déclarant bilingues (de 89,4 pour cent en 2001 à 88,4 pour cent en 2006) correspond à une baisse de 2 000 personnes.

Le journaliste ne pouvait donc pas attribuer à Statistique Canada cette hypothèse voulant que 10 000 Franco-Ontariens auraient pu mentir. De plus, même si le journaliste utilise le conditionnel, cette estimation ne repose pas sur des bases assez solides. Il aurait été plus prudent de dire « des centaines, peut-être des milliers ». Je recommande donc que cette erreur soit corrigée.

La pertinence de la nouvelle

La FCFA reproche à Radio-Canada d’avoir fait un reportage à la suite de la publication d’un article sur ce sujet dans le quotidien Ottawa Citizen sans avoir cherché à vérifier les faits auprès d’organismes francophones.

Le sujet de ce reportage est d’intérêt public. Le traitement qu’en a fait le Ottawa Citizen, dans son édition du 31 mai, n’est pas de mon ressort. Le journaliste de Radio-Canada n’a pas repris la thèse du journal, à l’effet que ce stratagème avait tout l’air d’un effort coordonné, voire d’une conspiration, pour manipuler le recensement de 2006.

La plaignante estime que ce reportage va à l’encontre du devoir de Radio-Canada de contribuer à l’épanouissement des citoyens francophones. Dans son mandat, le diffuseur public a en effet un certain nombre d’objectifs à suivre en la matière :

« (…) la programmation de la société devrait à la fois (…) être offerte en français et en anglais, de manière à refléter la situation et les besoins particuliers des deux collectivités de langue officielle, y compris ceux des minorités de l’une ou l’autre langue (…). »

En vertu de ce mandat, Radio-Canada a des stations régionales qui desservent spécifiquement les communautés francophones minoritaires. Toutefois, cette mission n’a pas pour conséquence d’obliger le service de l’Information à passer sous silence les nouvelles moins favorables à l’image d’une communauté minoritaire. Radio-Canada bénéficie, comme tous les autres médias, d’un droit fondamental garanti par la Charte canadienne des droits et libertés : la liberté de presse. Le diffuseur public a donc toute la latitude nécessaire pour choisir les sujets qu’il traite, les angles de traitement et pour décider qui il interviewe.

Louis Lessard n’avait aucune obligation d’interviewer la FCFA ou un autre groupe de défense des francophones puisqu’aucun organisme n’était mis en cause dans ce reportage. Que la FCFA soit intervenue en 2006 pour corriger publiquement l’information erronée répandue par ce courriel ne change rien au fait que certains francophones aient pu mentir dans le recensement. Le reporter a choisi d’inclure la réaction d’une ministre francophone du gouvernement ontarien qui minimisait la portée de cette affaire.

Le point de vue de Statistique Canada

Mme Kenny estime que le reportage n’a pas rendu compte avec exactitude du point de vue de Statistique Canada au sujet de l’impact potentiel de ce courriel anonyme sur la fiabilité des statistiques. J’ai écouté l’intégralité de l’entrevue que Rosemary Bender a accordée au journaliste afin d’évaluer si l’extrait choisi reflétait bien la pensée de la statisticienne.

Voici la transcription de l’extrait d’entrevue retenu :

« On a pas trouvé d’autres explications, sauf peut-être de l’influence possible de ce courriel anonyme. »

Mme Bender précise que Statistique Canada a fait une évaluation « assez exhaustive » de la situation pour comprendre pourquoi le nombre de francophones bilingues avait diminué. Elle ajoute qu’il pourrait y avoir plusieurs facteurs, mais qu’en regardant les données et les informations disponibles, l’influence du courriel anonyme sur les résultats était la seule explication trouvée. Le journaliste a bien cité la statisticienne, qui elle- même utilise les termes « peut-être » et « influence possible » pour nuancer son analyse. De plus, la lecture de l’encadré sur le site de Statistique Canada au moment de la diffusion du reportage confirme que, selon l’agence, le courriel anonyme a pu influencer certains francophones. Voici la transcription de cet encadré :

« Explication plausible

En avril 2006, soit environ un mois avant la date du recensement, un courriel anonyme écrit en français a circulé sur Internet. On y propageait de fausses informations et on y incitait les francophones bilingues à ne pas mentionner qu'ils connaissent les deux langues officielles lors du Recensement de la population, le 16 mai 2006, soi-disant afin d'éviter que le gouvernement fédéral ne diminue les services aux francophones. On leur suggérait donc d'indiquer qu'ils connaissaient le français, mais non l'anglais. Ce courriel a circulé d'un bout à l'autre du pays.

Une note a été affichée sur le site Internet de Statistique Canada afin de mettre les Canadiens en garde contre le contenu erroné de ce courriel et les inviter à fournir des réponses exactes aux questions posées. De plus, des représentants de Statistique Canada ont fait plusieurs interventions pour rectifier les choses dans les médias. À la lumière des évolutions observées, il semble néanmoins plausible que le courriel ait pu influer sur les déclarations de certains francophones à la question sur la connaissance des langues officielles. Les résultats du Recensement de la population de 2006 pour cette variable sous-estiment probablement la catégorie « français et anglais » et surestiment la catégorie « français seulement », en particulier pour les francophones, mais aussi pour l'ensemble de la population. Il convient donc d'être prudent dans l'interprétation de ces données. »

Le « recul » de Statistique Canada

À la suite des reportages sur ce courriel anonyme, la FCFA a fait pression sur Statistique Canada pour qu’elle modifie le texte reproduit plus haut. Le 14 juin, un nouveau message était en ligne, qui ne mentionnait plus du tout la possibilité qu’un courriel anonyme ait faussé les résultats. J’ai demandé à Statistique Canada pourquoi elle avait cru bon de faire disparaître publiquement sa première analyse des taux de bilinguisme inhabituels. Voici la réponse que j’ai reçue par écrit :

« Statistique Canada avait soulevé cette possibilité [l’influence du courriel anonyme] pour expliquer le renversement de la tendance après avoir fait une analyse approfondie des résultats du recensement de 2006. Cependant, nous avons dû admettre que cette note pouvait être utilisée d’une manière différente à celle que l’on avait envisagée. Après réflexion, considérant que cette explication pouvait être interprétée à tort par certains comme étant un fait, nous avons donc choisi d’enlever la mise en garde afin d’éviter que les utilisateurs de données en fassent une mauvaise interprétation ou utilisation. »

Statistique Canada n’a donc pas modifié son analyse, mais elle a choisi de ne plus en faire part publiquement afin de ne pas donner prise à des interprétations erronées. La controverse est en effet devenue politique. L’intrigante affaire du courriel anonyme a donné des armes à ceux qui s’opposent aux droits linguistiques des minorités.

Ce « recul » de Statistique Canada n’invalide pas le contenu du reportage du 31 mai. Au moment d’aller en ondes, l’agence disait publiquement que ce courriel anonyme avait pu fausser les données sur le bilinguisme des francophones, ce que le journaliste a rapporté.

Conclusion

Le reportage diffusé au Téléjournal en Ontario et au RDI, le 31 mai 2010, comportait deux erreurs :

Le journaliste affirmait qu’un groupe de pression était l’auteur du courriel anonyme. Or, ce courriel pouvait être l’initiative d’un individu ou d’un groupe. Aucun indice ne permettait de choisir une hypothèse plutôt que l’autre. Cette erreur a été reconnue par Radio-Canada et corrigée sur son site web.

L’évaluation de 10 000 Franco-Ontariens n’aurait pas dû être attribuée à Statistique Canada. Cette estimation ne repose pas sur des bases assez solides. Je recommande donc une correction à ce sujet.

Cela étant dit, le reportage a rendu compte de faits essentiels à la compréhension du sujet.

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Version PDF de la révision.

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