Étude Joëlle Quérin, CECR (Radio-Canada.ca)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que Radio-Canada.ca a fait preuve de parti pris dans le choix d'un titre d'article sur le cours Éthique et culture religieuse (ECR). Le titre, L'étude de Joëlle Quérin discréditée, chapeautait un texte résumant les réactions des auteurs du programme ECR à une étude critique de l'idéologie de ce cours. Le plaignant m'a demandé d'évaluer si le reste de la couverture était biaisé.

J'ai conclu que le texte Internet, L'étude de Joëlle Guérin discréditée, manquait d'impartialité en raison notamment du choix de mots dans le titre et dans la première phrase. Deux inexactitudes ont été corrigées rapidement, soit environ 13 heures après avoir été mises en ligne.

Le seul autre texte de Radio-Canada.ca sur l'étude Quérin, intitulé Enseignement ou propagande?, est équilibré.

LA PLAINTE

Le 16 décembre 2009, vers midi, M. Patrick Andries porte plainte à la suite de la publication d'un article sur le site Radio-Canada.ca, article critiquant l'étude de Joëlle Quérin sur le cours Éthique et culture religieuse (ECR) au Québec. Rappelons que la chercheure estime que ce cours endoctrine les élèves aux vertus du multiculturalisme plutôt que de leur transmettre des connaissances sur les religions. Le plaignant s'en est pris particulièrement au titre de l'article :

« (…) Selon votre organisation, « L'étude de Joëlle Quérin discréditée ». Pourquoi ? Parce que les auteurs du cours ECR attaqué par Mme Quérin écrivent une courte lettre dans le Devoir pour prétendre par exemple que le christianisme a une place privilégiée dans ce programme alors que les évêques catholiques du Québec et la Table de concertation protestante sur l'éducation se sont déjà plaints de l'inverse ?

Il suffirait donc que, dans un élan paternel compréhensible, des partisans de ce programme ECR affirment que l'étude confond multiculturalisme et pluralisme pour que ce soit le cas et que quelques paragraphes discréditent une étude entière. Vous n'êtes pas sérieux !?

Je demande donc que le titre de cet article soit modifié au plus tôt et que ce genre de parti pris ne se reproduise plus.

En espérant que vous réserverez autant de place à la réplique de la part des opposants au cours ECR qu'à ses partisans. »

Une heure plus tard, le directeur de l'Information de l'Internet et des Services numériques, M. Pierre Champoux, lui envoie cette réponse :

« (…) Vous vous plaignez du titre qui chapeaute notre article* sur cette lettre ouverte envoyée par des universitaires au journal Le Devoir pour dénoncer les conclusions de l'étude de Mme Joëlle Quérin. En tout respect, M. Andries, je vous informe que nous ne modifierons pas notre titre puisqu'il est tout à fait conforme au contenu de l'article. Aussi, j'endosse la décision de mon équipe de faire une nouvelle à partir de ce nouveau chapitre de la saga ECR, compte tenu de la visibilité qu'avait obtenu le précédent chapitre lors de la sortie du Parti québécois, vendredi dernier. **

Vous remarquerez par ailleurs que notre article de ce mercredi offre un rappel des faits et résume les différentes positions exprimées récemment dans ce débat. Au bas du papier, vous trouverez aussi des hyperliens de référence qui mènent, dans certains cas, vers des entrevues réalisées avec Mme Quérin. (…)

* http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2009/12/16/002-querin_ecr.shtml

** http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2009/12/11/001-pq-ethique.shtml »

Cette réponse ne satisfait pas M. Andries. Il me demande de réviser le dossier. Au moment d'acquiescer à sa demande, je constate que le texte en cause a finalement été corrigé à 22 heures, le 16 décembre 2009, soit 13 heures après la publication de la première version du texte. L'ancienne version a disparu. Voici le lien vers le texte corrigé :

http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2009/12/16/002-querin_ecr.shtml

Le plaignant a quand même tenu à ce que je me penche sur sa plainte, car il estime que la couverture de l'étude Quérin par Radio-Canada.ca n'a pas été impartiale.

LA RÉVISION

Deux erreurs corrigées

Voici le principe qui doit guider les journalistes dans leur choix de mots pour rapporter une nouvelle :

« L'exactitude : l'information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. (…) » (Normes et pratiques journalistiques, III. Principes, 2)

Le plaignant avait parfaitement raison de critiquer le titre L'étude de Joëlle Quérin discréditée, titre qui a été choisi pour chapeauter l'article sur la réaction des parrains du cours ECR. Ce n'est pas parce que les partisans du programme se portent à la défense de leur cours que cela discrédite l'étude d'une universitaire qui critique l'idéologie sur laquelle est basée l'enseignement. En fait, la réaction des auteurs du cours était plutôt prévisible. On fait face à un débat. Il y a des « pour » et des « contre », mais personne ne détient la vérité, d'autant plus que les partisans et les adversaires du cours se basent sur les documents qui encadrent l'enseignement et non sur une étude empirique de ce qui est vraiment enseigné dans les classes. Il y a donc une grande place à l'interprétation. Il faudra sans doute plusieurs années avant d'évaluer les effets de ce cours sur les valeurs des enfants.

Le mot discréditer (qui signifie altérer la valeur ou porter atteinte à la réputation) est nettement trop fort et implique un jugement de valeur. Radio-Canada n'a pas fait d'étude indépendante sur la question. Ses journalistes ne sont donc pas en mesure de poser un jugement sur la validité des arguments défendus par un camp ou l'autre. La nouvelle version du titre est neutre et reflète mieux la réalité : L'étude de Joëlle Quérin critiquée.

Le texte original contenait une autre erreur dans la première phrase.

« Dans une lettre publiée mercredi dans le quotidien Le Devoir, un groupe de professeurs d'université qui ont participé à l'élaboration du programme d'éthique et de culture religieuse (ECR) démolit la thèse selon laquelle il occulte les valeurs québécoises et endoctrine les élèves en faveur du multiculturalisme. (…) »

La phrase a été corrigée. Le verbe « démolit » a été remplacé par le verbe « attaque ». La première version laissait croire que les professeurs d'université avait réussi à démolir l'étude de Joëlle Quérin, alors qu'on est pas en mesure de poser un tel diagnostic.

Le directeur de l'Information, Pierre Champoux, m'explique que ce n'est pas lui qui a demandé la correction. L'initiative vient d'un journaliste-pupitreur du Web qui ne savait rien de la plainte de M. Andries. De toute évidence, ce journaliste était en désaccord avec le choix de mots d'un de ses collègues.

Avec le recul, Pierre Champoux admet que les deux mots en cause ont sans doute été mal choisis. À son avis, cette erreur ne reflète pas une intention de biaiser la nouvelle. M. Champoux ajoute qu'un certain nombre d'erreurs sont inévitables quand on publie des milliers d'articles. Cela ne remet pas en cause, dit-il, la rigueur des journalistes.

L'article de Radio-Canada.ca est-il impartial?

L'article en cause, dans sa forme originale, manquait d'impartialité à cause du vocabulaire employé dans le titre et dans la première phrase. Même si ce n'était pas l'intention du journaliste, ces choix donnaient l'impression que Radio-Canada prenait parti en faveur des partisans du cours ECR.

De plus, dans l'article, il est presque uniquement question des défenseurs du programme :

  • Après avoir longuement cité les quatre professeurs d'université, l'article du 16 décembre rapporte également la réaction d'un professeur de philosophie, Luc Bégin, qui a agi à titre d'expert-conseil pour le programme ECR. Il pourfend lui aussi la démarche qualifiée de « biaisée » de Mme Quérin.
  • Le texte mentionne qu'un simple enseignant du cours ECR, Fabien Torres, est « consterné » par les conclusions de Joëlle Quérin et prend le temps de citer ses arguments publiés dans une lettre au quotidien Le Devoir :

« (…) Il [Fabien Torres] rappelle lui aussi que le programme du ministère met davantage l'accent sur le christianisme que sur l'islam, le bouddhisme et l'hindouisme et déplore que Mme Quérin n'ait pas pris la peine d'assister à des cours pour vérifier ses conclusions (…) ».

Pourquoi alors, demande le plaignant, l'article passe-t-il sous silence une lettre ouverte dans La Presse du 15 décembre, dans laquelle un autre enseignant, Christian Paulhus, dénonce, lui, le programme ECR? La question est pertinente. Je rappelle toutefois que dans un contexte de nouvelles, les journalistes reprennent rarement une information publiée la veille dans les journaux.

Une très brève mention est faite de la réaction de Joëlle Quérin à cette réplique des universitaires.

Seulement trois lignes à la toute fin de l'article sont consacrées à l'opinion d'un parent, membre de la « Coalition pour la liberté en éducation en Haute-Yamaska ». Patrice Gagnon réclame l'abolition du cours obligatoire ECR. Sa lettre a été publiée dans Le Devoir du 16 décembre. Le plaignant juge le ton de la phrase consacrée à cette réaction « méprisant » car il est écrit que M. Gagnon « achète » les conclusions de Mme Quérin. Je ne perçois pas de mépris dans le ton mais, il est vrai, comme l'indique M. Andries, que le verbe « achète » dans ce contexte est un anglicisme.

Le texte, dans son ensemble, consacre bien peu d'espace à ceux qui, ce jour-là, défendaient l'étude-choc. La réplique des quatre universitaires était sans contredit l'élément essentiel de l'article, mais les autres choix éditoriaux sont discutables, car, en vertu des Normes et pratiques journalistiques, l'Information doit être équitable :

« L'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs (…) » ( NPJ, III. Principes, 2)

Le reste de la couverture de Radio-Canada.ca a-t-elle été impartiale?

Un seul autre texte est disponible sur le Web à propos de l'étude-choc de Mme Quérin et des réactions qu'elle a suscitées. Il est intitulé Enseignement ou propagande?

Ce texte est équilibré. Il renvoie à des entrevues de radio et de télévision accordées par la sociologue Joëlle Quérin, le 11 décembre. Les internautes peuvent donc prendre connaissance des arguments de l'auteure. Après le 16 décembre, d'autres articles défendant l'étude ont été publiés dans les journaux, mais Radio-Canada n'y a pas fait écho. Ce choix relève de la liberté de presse.

N.B. : Les responsables de Radio-Canada.ca m'ont fait parvenir une trentaine de textes publiés depuis deux ans sur le cours ECR et les recours judiciaires de groupes de parents catholiques en désaccord avec le caractère obligatoire du programme. Bien que cette couverture plus large ne soit pas l'objet de la plainte, je ne peux que constater que Radio-Canada.ca a fait largement écho à la lutte des parents opposés au cours.

Conclusion

Le texte de Radio-Canada.ca, intitulé L'étude de Joëlle Quérin discréditée, manquait d'impartialité. Deux inexactitudes ont été corrigées rapidement, soit environ 13 heures après avoir été mises en ligne.

Le seul autre texte de Radio-Canada.ca sur l'étude Quérin, intitulé Enseignement ou propagande?, est équilibré.

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Version PDF de la révision.

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Twitter : @ombudsmanrc