Entrevue L'après-rupture (Dimanche magazine)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

M. Jean-Pierre Gagnon estime que Radio-Canada s'en est pris injustement à l'organisme masculiniste L'après-rupture. Dans une entrevue diffusée à l'émission Dimanche magazine, une auteure féministe avance que L'après-rupture fait de Marc Lépine un héros, ce qui, selon le plaignant, est faux.

Dimanche magazine a diffusé des propos inexacts à l'endroit de L'après-rupture. Un seul militant masculiniste, et non pas l'ensemble de l'organisme, semble faire de Marc Lépine un héros dans un texte publié il y a plus de cinq ans, texte qui a été depuis retiré du site Web du groupe.

Étant donné la nature de l'erreur, je recommande qu'un rectificatif soit diffusé dans l'émission Dimanche magazine.

LA PLAINTE

Le 8 décembre 2009, M. Jean-Pierre Gagnon, directeur de recherche du groupe masculiniste L'après-rupture, m'a fait parvenir cette plainte à propos de l'émission Dimanche magazine en demandant un droit de réplique à l'émission :

« MÉLISSA BLAIS : MENSONGES ET DIFFAMATION À L'ENDROIT DE L'APRÈS-RUPTURE DANS LA PLUS PURE TRADITION DU FÉMINISME RADICAL QUÉBÉCOIS :

« À travers le temps, j'ai vu qu'il y avait des hommes, évidemment c'est un phénomène marginal, et qu'il y a des hommes qui ont tenté d'imiter Marc Lépine ou du moins qui en ont exprimé la volonté et encore aujourd'hui ça existe sur Internet aussi des groupes de pères, des militants pour des groupes de pères, je pense par exemple à L'APRÈS-RUPTURE. À L'APRÈS-RUPTURE ils vont eux promouvoir justement ce type d'héroïsation du meurtrier. Ils vont pas jusqu'à certains sites Internet inviter à la haine, inviter au meurtre, ils vont plutôt dire que Marc Lépine est un héros, un héros qui porte une cause, celle des hommes en désarroi à cause des femmes et du féminisme, donc c'est ce que j'ai appelé le processus d'héroïsation du tueur qui, je répète, est une phénomène marginal et qui existe et qu'il faut en tenir compte. » (Entrevue radiophonique de Mélissa Blais sur les ondes de Radio-Canada, émission Dimanche Magazine, 6 décembre 2009. En ligne:

http://www.radio-canada.ca/audio-video/pop.shtml#urlMedia=http://www.radio-canada.ca/Medianet/2009/CBF/DimancheMagazine200912061008_2.asx )

Maintenant les faits :

Le 16 octobre dernier, nous communiquions avec le directeur de la sécurité de l'École Polytechnique de Montréal, avec la GRC de même qu'avec les services de renseignements qui surveillent les différents sites qui menacent les femmes et les féministes. Le 20 octobre, le président de L'APRÈS-RUPTURE, Jean-Claude Boucher, était interrogé à LCN par le journaliste Claude Poirier afin de dénoncer l'individu qui glorifiait Marc Lépine sur son site internet :

http://videos.lcn.canoe.ca/video/45532645001/20-octobre-2009/

Le 22 octobre, le dossier GRC était transféré à la SPVM (Service de police de la ville de Montréal).

Le 22 octobre, nous faisions parvenir un dossier complet à la SPVM.

À partir du 28 octobre, nous avons eu de nombreuses communications avec le sergent détective en charge du dossier à la SPVM.

Finalement, l'individu que nous avions dénoncé s'est retrouvé derrières les barreaux et sera bientôt accusé d'incitation à la violence, grâce à L'APRÈS-RUPTURE.

Dans toutes nos communications nous dénoncions l'individu en question comme étant, à notre connaissance, le seul masculiniste extrémiste qui sanctifie Marc Lépine au Québec. Toutes nos lettres ouvertes récentes expliquent que Marc Lépine était une être psychologiquement dérangé et non pas un héros.

Les propos tenus par Mélissa Blais à Radio-Canada sont carrément répugnants et démontrent jusqu'à quel point les féministes radicales sont déterminées à utiliser la diffamation et le mensonge pour diaboliser tous les individus qui n'adhèrent pas à leur idéologie victimaire.

L'APRÈS-RUPTURE est un organisme qui défend pacifiquement, avec vigueur, le droit inaliénable des enfants de garder un lien significatif avec leur père après un divorce-séparation. Il luttera jusqu'au bout pour cette cause, toujours dans la non-violence, une cause qui dérange les féministes radicales du Québec qui ne cessent de dénigrer le patriarcat.

La féministe radicale Mélissa Blais a menti sur les ondes de Radio-Canada et a diffamé L'APRÈS-RUPTURE ce qui discrédite tous ses autres propos. »

Le 21 décembre 2009, le directeur des Affaires publiques de la radio, M. Luc Simard, a fait parvenir une réponse, dont voici l'essentiel :

« Avant de revenir aux paroles de Mme Blais, j'aimerais traiter de l'épisode des menaces envers les féministes auxquelles vous référez dans votre lettre ouverte du 7 décembre, jointe à vos courriels du 8 décembre. Vous y mentionnez que le président de L'après-rupture, M. Jean-Claude Boucher, a dénoncé l'auteur des menaces à l'antenne de LCN. Je vous rappelle que Radio-Canada a aussi donné la parole à M. Boucher le 27 novembre, à la fois à la télé et sur Internet

(http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2009/11/27/001-polytech-lepine-masculinistes.shtml)

Maintenant, permettez-moi de revenir aux propos de Mme Blais. Pour vérifier leur véracité, j'ai lu les nombreux textes qui se trouvent sur le site Internet de L'après-rupture, m'attardant à ceux qui traitent de l'image qu'il faut se faire de Marc Lépine. Ma lecture me donne l'impression que votre groupe diffuse un message ambigu sur le tueur de Polytechnique. Des auteurs présents sur votre site affirment que Lépine n'est pas un héros mais d'autres disent au contraire qu'il pourrait l'être. Dans ce contexte, les mots prononcés par Mme Blais pour décrire la façon dont votre groupe présente Marc Lépine m'apparaissent ancrés dans la réalité.

Dans ce contexte, vous comprendrez que je n'entends pas donner suite à votre demande de répondre, sur les ondes de Dimanche magazine, aux propos de Mme Blais.

Cela dit, je ne porte pas un jugement sur l'ensemble des activités de L'après-rupture et sur le rôle social que peut jouer l'organisme auprès des pères. Il pourrait même être intéressant, dans l'avenir, de se pencher sur ce rôle dans le cadre d'un reportage. »

Cette réponse n'a pas satisfait M. Gagnon. Il m'a demandé de réviser le dossier.

LA RÉVISION

Le processus journalistique

Les propos de l'auteure féministe Mélissa Blais ont été tenus dans le cadre d'une entrevue sur le livre qu'elle venait de publier, J'haïs les féministes (Les Éditions du remue-ménage). L'émission Dimanche magazine a choisi d'inviter l'étudiante au doctorat à l'occasion de l'anniversaire de la tuerie de Polytechnique. Voici les propos (en caractères gras) qui ont choqué le plaignant :

« À travers le temps, j'ai vu qu'il y avait des hommes, évidemment c'est un phénomène marginal, il y a des hommes qui ont tenté d'imiter Marc Lépine, ou du moins qui en ont exprimé la volonté. Et encore aujourd'hui, ça existe sur Internet aussi, des groupes de pères, des militants pour des groupes de pères, j'pense par exemple à L'après-rupture, ils vont, eux promouvoir ce type d'héroïsation du meurtrier. Ils vont pas jusqu'à, comme certains sites Internet, inviter à la haine, inviter au meurtre. Ils vont plutôt dire que Marc Lépine est un héros, un héros qui porte une cause, celle des hommes en désarroi à cause des femmes et du féminisme. (…) »

En tant qu'invitée à l'antenne, Mélissa Blais n'est pas soumise aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. Cela veut dire qu'elle a la liberté d'exprimer ses opinions, contrairement aux journalistes de Radio-Canada. Voici comment le rôle des commentateurs est défini dans les NPJ :

« Un commentateur ou une commentatrice invité(e) est par définition une personne à qui Radio-Canada demande de porter un jugement sur une question publique. À titre d'entreprise publique, la Société ne fait pas siennes les opinions des commentateurs et commentatrices qu'elle invite pour exprimer divers aspects de l'opinion sur un sujet donné. La préoccupation de la Société est de présenter une grande diversité d'opinions, particulièrement lorsqu'un sujet est vivement controversé (…) Radio-Canada s'efforce donc de choisir des commentateurs et commentratrices aptes, de par leurs antécédents, à donner une opinion d'expert fondée sur de l'information exacte. (…) » (NPJ, IV. Normes de production, B, 1.3)

Toutefois, Radio-Canada demeure toujours responsable de ce qu'elle met en ondes, en particulier quand il est question de la réputation d'une personne ou d'un groupe :

« La Société assume ses responsabilités par rapport au contenu de toutes les émissions qu'elle diffuse; elle affirme et exerce son autorité éditoriale sur toutes ces émissions. » (NPJ, III. Principes,1.d)

L'entrevue de Mélissa Blais a été enregistrée le vendredi 4 décembre 2009, donc au moins 36 heures avant la diffusion de Dimanche magazine. Étant donné la nature des propos de Mélissa Blais à l'endroit du groupe L'après-rupture, l'émission aurait dû procéder à quelques vérifications afin de s'assurer de la véracité de ces propos avant la diffusion. Il n'est en effet pas anodin de dire qu'un organisme d'aide aux pères séparés considère qu'un tueur, comme Marc Lépine, est un héros. Ces vérifications étaient d'autant plus nécessaires que le groupe visé n'était pas invité à l'émission, et ne pouvait donc pas se défendre. Ces vérifications étaient possibles, car il ne s'agissait pas d'une entrevue en direct, dans le feu de l'action. Dimanche magazine est une émission de réflexion, d'affaires publiques, diffusée une fois par semaine.

« La Société Radio-Canada exige pour ses émissions, une recherche de grande qualité. Cela requiert le souci du détail et un contrôle soigné du contenu. (…) » (NPJ, IV. Normes de production, A.1)

L'équipe de Dimanche magazine me dit qu'elle n'a pas fait de vérifications, car elle s'est fiée à la crédibilité de l'auteure. Mélissa Blais est « professionnelle de recherche » à l'Institut de recherches et d'études féministes de l'Université du Québec à Montréal. Notons toutefois que Mme Blais est à la fois militante féministe et chercheuse. Son militantisme teinte ses écrits.

La véracité des propos en cause

J'ai lu les pages du livre de Mélissa Blais et de Francis Dupuis-Déri, Le mouvement masculiniste au Québec : l'antiféminisme démasqué (Les Éditions du remue-ménage, 2008), dans lesquelles la thèse de l'« héroïsation d'un meurtrier » est exposée. J'ai aussi consulté le site Web de L'après-rupture et parlé aux deux parties.

Le président-fondateur de L'après-rupture, M. Jean-Claude Boucher, ne justifie pas la violence et ne fait pas de Marc Lépine un héros dans ses écrits :

« (…) Marc Lépine n'est pas un héros et n'est pas non plus le symbole de quoi que ce soit. Il n'était qu'un détraqué qui pour des raisons obscures a décidé de tuer les filles fréquentant Polytechnique. (…) » (site de L'après-rupture)

M. Boucher s'est même illustré récemment en dénonçant à la police un autre site Web masculiniste qui contenait des appels à la violence. Son auteur, Jean-Claude Rochefort, qui n'a rien à voir avec L'après-rupture, fait face à des accusations de menaces de mort à cause de ses écrits sur le Web.

Le même Jean-Claude Boucher n'hésite pas à m'expliquer, qu'à son avis, Marc Lépine est une victime du féminisme de l'époque, car toute l'attention était consacrée aux filles. Ses théories sur la discrimination dont seraient victimes les pères dans les tribunaux et les chiffres qu'il avance sont contestables et contestés. Sur son site, il attaque sans nuance les féministes. L'après-rupture voudrait qu'on élimine toutes les subventions aux groupes d'aide aux femmes. Dans une entrevue au journal Le Monde, en décembre 2009, M. Boucher expliquait ainsi l'éclatement de la famille :

« C'est d'abord le lesbianisme qui est derrière tout ça. Une femme qui a eu un bon père, qui a un bon mari et deux enfants mâles ne peut pas être féministe! Ça n'a pas de bon sens. (…) Il faut bien admettre que nos cerveaux sont différents. Les femmes n'aiment pas occuper des postes de pouvoir. Elles sont d'extraordinaires numéros 2. (…) »

Des propos dérangeants, misogynes et réactionnaires de Jean-Claude Boucher, que l'on peut retrouver sur le site de L'après-rupture.

Le texte de Gérard Pierre Lévesque

Un collaborateur de L'après-rupture, Gérard Pierre Lévesque, a signé un texte sur le site de l'organisme qui peut laisser croire qu'il pensait que Marc Lépine était un héros. M. Lévesque, qui se décrivait comme le directeur de la traduction de L'après-rupture, a traduit il y a cinq ou six ans un pamphlet de Peter Douglas Zohrab (Un masculiniste néo-zélandais), datant de 2002. Cette traduction a bel et bien figuré sur le site de L'après-rupture, mais le texte est aujourd'hui introuvable. Il aurait été retiré il y a environ deux ans, selon Mélissa Blais. Voici les passages qui semblent indiquer que Lépine est perçu comme un héros :

« Non seulement Marc Lépine n'était pas sexiste, comme l'ont affirmé les médias, mais il se battait contre le sexisme féministe. (…) La solution à la Marc Lépine pourrait devenir la voie du futur. »

Dans un autre site, Gérard Pierre Lévesque écrit :

« (…) Marc Lépine voulait réhabiliter les hommes. Il voulait que les médias se libèrent un tout petit peu de leur obsession avec « l'égalité pour les femmes (seulement) » pour se concentrer quelque peu sur « égalité pour les hommes ». Marc Lépine a échoué. Que devons-nous faire pour atteindre le but qu'il s'était donné – la réhabilitation des hommes?»

Dans son propre blogue, distinct du site de L'après-rupture, M. Lévesque a écrit en 2004 :

« (…) Les critiques du féminisme de Marc Lépine gardent toute leur valeur (…) Marc Lépine a assassiné 14 innocentes (bien que favorisé par la discrimination sexiste anti-mâle). Dans quelle mesure cela est-il un crime si vaste à une époque où les féministes tuent autour de 1 million de fœtus totalement innocents à toutes les années en Amérique du Nord. (…) »

Ces trois écrits du même auteur semblent faire de Marc Lépine un combattant de la cause masculiniste. Un seul de ces textes a été publié sur le site de L'après-rupture, il y cinq ou six ans, puis a été retiré de la circulation il y a deux ans. Est-ce que la présence de ce texte sur le site pendant quelques années est suffisante pour dire que l'organisme L'après-rupture a fait de Marc Lépine un héros? Il me semble difficile de défendre ce point de vue, car le site en question contient plus de 300 lettres ouvertes, sans compter des dizaines d'éditoriaux et autres textes de tous genres. Le site de L'après-rupture contient encore cinq lettres ouvertes de Gérard Pierre Lévesque (de 2003 à 2006), mais aucune d'elles ne traite du drame de Polytechnique.

Jean-Claude Boucher me dit qu'il n'accepte plus de textes « depuis longtemps » de Gérard Pierre Lévesque, car justement il était « excessif ». « Ce sont de vieilles histoires », dit M. Boucher. Il confirme que Gérard Pierre Lévesque a été associé à L'après-rupture au début des années 2000, car il avait une bonne plume. Je ne peux vérifier les dires de M. Boucher car, sur leur site, les dirigeants de L'après-rupture ne se sont pas dissociés publiquement des écrits de M. Lévesque.

Mélissa Blais cite d'autres masculinistes à l'appui de sa thèse de l'héroïsation du meurtrier, mais ils n'ont pas écrit dans le site de L'après-rupture, ou ne font pas partie du groupe.

Le directeur des Affaires publiques de la radio, Luc Simard, estime qu'il faut considérer dans son ensemble la mouvance masculiniste. L'après-rupture, de son point de vue, ne peut être isolé des éléments les plus radicaux qui gravitent autour de lui. Dans cette mouvance, il y a en effet des hommes qui ont fait du tueur Marc Lépine un héros, et d'autres pères, comme ceux de « Fathers for Justice », qui mènent des actions d'éclat illégales pour se faire entendre.

Je ne partage pas ce point de vue. Bien que l'hostilité envers les féministes et la misogynie soient évidentes sur le site de L'après-rupture, on ne peut pas faire dire à l'organisme ce qu'il ne dit pas à propos du tueur Marc Lépine. Un texte d'un collaborateur (ou d'un ex-collaborateur) n'est pas un argument suffisant pour soutenir que L'après-rupture dans son ensemble fait d'un tueur un héros.

Conclusion

L'émission Dimanche magazine a diffusé des propos inexacts à l'endroit de l'organisme masculiniste L'après-rupture. Un seul collaborateur masculiniste, et non pas l'ensemble de l'organisme, semble faire de Marc Lépine un héros, dans un texte publié il y a plus de cinq ans, texte qui a été depuis retiré du site Web de L'après-rupture.

Étant donné la nature de l'erreur, je recommande qu'un rectificatif soit diffusé dans l'émission Dimanche magazine.

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Version PDF de la révision.

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