Entrevue ex-felquiste J. Lanctôt (TJ/Tout le monde en parlait)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant reproche à Radio-Canada d’avoir fait la « promotion des criminels » en diffusant une entrevue de l’ex-felquiste Jacques Lanctôt dans un reportage sur le 40e anniversaire de la crise d’Octobre au Téléjournal et à l’émission Tout le monde en parlait.

En vertu de la liberté de presse, Radio-Canada avait toute la latitude nécessaire pour diffuser à l’antenne une entrevue d’un homme au passé criminel, Jacques Lanctôt, à condition de respecter les principes d’équité, d’intégrité et d’exactitude.

La conduite de cette entrevue et le reportage dont elle faisait partie respectaient les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

la plainte

Le 22 septembre 2010, G. Dufour m’a envoyé une courte plainte après avoir écouté le reportage de Guy Gendron au Téléjournal sur la crise d’Octobre, dans lequel on pouvait entendre des extraits d’une entrevue de l’ex-felquiste Jacques Lanctôt. Ce reportage était un résumé de l’émission spéciale de Tout le monde en parlait, diffusée les 23 et 24 septembre :

« Comment M. Guy Gendron peut-il faire des entrevues avec un criminel, en l'occurrence Jacques Lanctôt (membre du FLQ) à propos de leurs stratégies pendant les événements d'octobre 1970.

C'est totalement inacceptable. Depuis quand la mission de Radio-Canada est de faire la promotion des criminels? »

Le 27 septembre 2010, Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l’Information, a fait parvenir cette réponse au plaignant :

« (…) Vous trouvez inacceptable le fait que le journaliste Guy Gendron ait donné la parole à l'ancien felquiste Jacques Lanctôt.

La crise d'Octobre de 1970 est un des événements contemporains les plus marquants de l'histoire sociale et politique du Québec. Pour souligner les 40 ans de la crise, Radio-Canada propose plusieurs émissions spéciales.

Guy Gendron est journaliste et animateur d'une de ces émissions spéciales, Tout le monde en parlait, diffusée les 23 et 24 septembre. Il nous a fait revivre les événements d'octobre 70 en apportant un éclairage nouveau. Des témoignages chocs et de nouvelles révélations permettent de voir la crise sous un autre angle. Guy Gendron nous a fait entendre ceux et celles qui ont joué un rôle important dans cette crise, les protagonistes, les représentants du gouvernement, les journalistes de différents médias. En voici la liste :

  • Jacques Lanctôt, membre du FLQ
  • Marc Lalonde, directeur de cabinet de Pierre Elliott Trudeau
  • Julien Giguère, section antiterroriste, Service de police de Montréal
  • Robert Demers, avocat et négociateur pour le gouvernement du Québec
  • Andrée Ferretti, militante et mère de famille
  • Robert Comeau, professeur à l'UQAM et militant du FLQ
  • Gaétan Montreuil, annonceur à Radio-Canada
  • Claude-Jean Devirieux, journaliste à Radio-Canada
  • Bernard Derome, journaliste-animateur à Radio-Canada
  • Bob Mackenzie, journaliste au Toronto Star
  • Mychel St-Louis, journaliste à CKAC
  • Louis Fournier, journaliste à CKAC
  • Guy Rocher, sociologue

Jacques Lanctôt a fait plusieurs années de prison suite aux accusations liées à l'enlèvement de James Cross. Il a refait sa vie depuis, mais reste un témoin essentiel de la crise d'Octobre.

Radio-Canada ne fait pas la promotion d'un criminel, mais, par ses reportages, contribue à enrichir l'histoire de la crise d'Octobre. (…) »

G. Dufour m’a demandé d’intervenir dans ce dossier. Voici quelques-uns de ses arguments :

« (…) Ces entrevues avec Jacques Lanctôt sont une insulte pour les Canadiens en général et pour la nation québécoise dans son ensemble. Votre liste plaçant Jacques Lanctôt dans la même catégorie que M. Marc Lalonde est démentielle. Comment pouvez-vous associer un terroriste et un criminel avec un ministre du gouvernement canadien alors en exercice?

Comment peut-on accepter comme témoin de la crise d'octobre une personne qui a été à source d'une quasi possibilité de chambardement de notre système démocratique en menaçant d'exécuter des otages, de tout faire sauter, etc (…)

Jacques Lanctôt est en train de dire, qu'en 1970, il ne faisait que jouer une partie de poker et qu'il était totalement habilité à le faire.

Si Radio-Canada est en train de mettre en branle une campagne visant à réhabiliter le criminel Lanctôt, je suggère qu'on attende encore quelques années soit le temps que les témoins comme moi des événements d'octobre 1970 ne soient plus là. Vous serez alors en mesure de répéter toutes les âneries que vous enregistrez présentement. (…) »

LA RÉVISION

G. Dufour formule deux critiques distinctes. Il reproche à Radio-Canada d’avoir donné un temps d’antenne à un ex-criminel, Jacques Lanctôt, et il estime que, ce faisant, le diffuseur contribue à réhabiliter celui qui a kidnappé le diplomate James Richard Cross.

Il est certain que la crise d’Octobre et l’interprétation de ce moment dramatique de l’histoire du Québec polarisent encore la société québécoise 40 ans plus tard. D’après son courriel, le plaignant connaissait la victime Pierre Laporte. Il a suivi de très près les prises d’otages de James Richard Cross et du ministre Laporte, ainsi que le meurtre de ce dernier. L’intensité des sentiments du plaignant est compréhensible.

Toutefois, en vertu de la liberté de presse, un principe garanti par la Charte canadienne des droits et libertés, un diffuseur comme Radio-Canada a toute la latitude nécessaire pour décider qui elle interviewe à condition de respecter, dans la conduite de cette entrevue, un certain nombre de normes journalistiques :

« La liberté de la presse, écrite et électronique, constitue un des fondements de notre société. En fait, la liberté elle-même est inconcevable sans une libre circulation des idées, des opinions et de l’information. (…) » (NPJ, Préambule, 1)

Radio-Canada dispose donc d’une grande liberté, mais le diffuseur doit aussi agir de façon responsable. Les Normes et pratiques journalistiques prévoient des exceptions à la diffusion d’entrevues, notamment quand un acte terroriste ou une prise d’otages est en cours :

« Il est interdit de diffuser une déclaration ou une entrevue d’un terroriste, d’un ravisseur ou d’un otage, sans l’autorisation du directeur général des programmes (Information). Une telle autorisation ne sera accordée que dans des circonstances exceptionnelles. (…) » (NPJ, IV, Normes de production A, 9.2, b)

Récemment, Radio-Canada a limité la diffusion de vidéos tournés par des tueurs afin de ne pas tomber dans le sensationnalisme et de ne pas glorifier de tels actes de violence.

Le fait de permettre à Jacques Lanctôt d’exprimer sa version des événements d’octobre 40 ans plus tard est un choix éditorial, découlant de la liberté de presse, à certaines conditions. Mon rôle ici est d’évaluer si la conduite de l’entrevue de Jacques Lanctôt et le cadre dans lequel elle s’inscrit respectent les trois principes au cœur des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada : l’exactitude, l’intégrité et l’équité. Plus spécifiquement, s’agit-il d’une entrevue ou d’un reportage complaisants envers les auteurs des prises d’otages, ou d’un document équilibré, équitable et impartial?

« L’exactitude : l’information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. Cela exige non seulement une recherche attentive et complète mais une langue châtiée et des techniques de présentation sûres, y compris pour les éléments visuels.

L’intégrité : l’information est véridique, sans déformation visant à justifier une conclusion particulière. Les professionnels de l’information ne tirent pas profit de leur situation avantageuse pour faire valoir des idées personnelles.

L’équité : l’information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. » (NPJ, III. Principes, 2)

J’ai visionné les deux heures d’émission de Tout le monde en parlait sur la crise d’Octobre. À aucun moment, Guy Gendron ne banalise ou n’excuse implicitement ou explicitement les enlèvements commis par les felquistes. Au contraire, il rappelle les faits pertinents :

GUY GENDRON : « En sortant de cette révolte, à 17 ans, Jacques Lanctôt se joint à d’autres jeunes indépendantistes radicaux, unis sous la bannière du Front de libération du Québec. En 1963, leur campagne de graffitis se transforme en une première vague de vols de banques et de munitions, puis en une succession d’attentats à la bombe et d’incendies criminels, dirigés principalement contre des édifices fédéraux. Pour avoir lui-même lancé un cocktail Molotov sur une caserne militaire, Jacques Lanctôt passera quelques mois en prison en 1963. »

Le journaliste ne reprend pas à son compte la version de l’histoire que Jacques Lanctôt défend. Guy Gendron n’a aucune complaisance non plus envers un autre militant du FLQ, Robert Comeau, qui apparaît comme manquant cruellement de sensibilité envers les véritables victimes de ce drame, Pierre Laporte et James Richard Cross. Le reporter soulève même quelques contradictions dans la lecture que bien des indépendantistes font de ces événements. Jacques Lanctôt admet qu’il cherchait à provoquer le gouvernement fédéral et à le faire intervenir. Bien des souverainistes reprochent à Ottawa d’être intervenu dans la crise. Guy Gendron précise aussi que parmi les 500 Québécois arrêtés, en vertu de la Loi des mesures de guerre, certains étaient bel et bien des sympathisants felquistes :

GUY GENDRON : « Pauline Julien avait donné des spectacles et participé à une marche pour la libération de deux felquistes avoués, Charles Gagnon et Pierre Vallières, l’auteur du pamphlet Nègres blancs d’Amérique. »

Dans ses reportages, le journaliste superpose différents regards, différents témoignages sur un même événement, et ne défend pas de thèse personnelle. Les propos du lieutenant Julien Giguère, du négociateur Robert Demers, et de Marc Lalonde, ex-directeur de cabinet de Pierre Elliott Trudeau, illustrent avec force l’autre côté de la médaille, celui des autorités aux prises avec deux enlèvements. Il y a donc une diversité de points de vue, ce qui est essentiel pour reconstruire un événement aussi controversé.

Il est indéniable que Jacques Lanctôt essaie de se donner le beau rôle en soutenant, par exemple, qu’il a dit à son otage James Richard Cross qu’il ne le tuerait jamais. Appelé à réagir à cette déclaration de son ravisseur dans une entrevue récente à la radio de la CBC, l’ancien diplomate a répondu :

« Je suis certain qu’ils [les felquistes] ont dit la même chose à Pierre Laporte. Ne croyez pas un mot de ce qu’ils disent. Ils essaient de se justifier. Ils n’admettront pas qu’ils ont mené une vaste opération et qu’ils ont échoué. »

James Richard Cross ajoute dans cette même entrevue que, pendant sa longue captivité de 59 jours, il n’a jamais cru qu’il aurait la vie sauve. Il ne voyait pas comment ses kidnappeurs pourraient le libérer, car il connaissait leur identité.

De façon plus générale, le plaignant craint que Radio-Canada participe à une campagne de réhabilitation de l’ex-felquiste Jacques Lanctôt, en diffusant ses justifications durant les heures de grande écoute. C’est bien possible, mais quelle est l’alternative? Faire une reconstitution de la crise d’Octobre en excluant ceux qui l’ont déclenchée? Au plan journalistique, c’est indéfendable. Toutefois, il faut que l’ensemble de la couverture réserve également une véritable place au point de vue des principales victimes de ces enlèvements, que ce soit James Richard Cross ou la famille de Pierre Laporte.

Conclusion

En vertu de la liberté de presse, Radio-Canada avait toute la latitude nécessaire pour diffuser à l’antenne une entrevue de l’ex-felquiste Jacques Lanctôt, à condition de respecter les principes d’équité, d’intégrité et d’exactitude.

La conduite de cette entrevue et le reportage dont elle faisait partie respectaient les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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