Diffusion photos Russell Williams en lingerie

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que Radio-Canada n'aurait pas dû diffuser les photos du colonel Russell Williams en sous-vêtements féminins. Selon lui, le diffuseur aurait dû faire preuve de retenue et de pudeur, plutôt que de céder à « la recherche effrénée de la cote d'écoute ».

Le choix de diffuser trois photos de l'accusé en sous-vêtements féminins, pendant huit secondes de temps d'antenne, dans les bulletins de soirée du 18 octobre 2010, respecte la norme de sensibilité des auditoires.

Toutefois, la répétition à 17 reprises de cette séquence troublante au lendemain de la publication des photos, le 19 octobre, au RDI, n'a pas contribué à mieux informer les téléspectateurs. Ces répétitions trop fréquentes ne respectent pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Quatre téléspectateurs se sont plaints à mon bureau, soit de la diffusion, soit de la répétition excessive en ondes des photos du colonel Russell Williams en sous-vêtements féminins. L'un d'entre eux, M. Gilbert Lefebvre m'a demandé de réviser sa plainte :

« Je crois que la télévision de Radio-Canada aurait dû s'abstenir de publier les photos de Russell Williams en sous-vêtements féminins par respect pour les victimes, pour l'épouse et les enfants de Williams. Pour moi il s'agit d'une recherche effrénée de la cote d'écoute! Quel manque de jugement et de la plus élémentaire pudeur!

(…) L'aspect négatif pour l'épouse et les enfants du colonel, de même que pour les familles des victimes doit l'emporter. Dans cette affaire, comme dans les autres affaires criminelles, je crois que la retenue doit s'imposer, à moins que le contraire soit absolument nécessaire. Cela ne m'apparaît pas être le cas. »

Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l'Information, lui a envoyé une réponse dont voici l'essentiel :

« (…) Vous nous reprochez d'avoir cédé au sensationnalisme en diffusant certaines photos du colonel Williams portant des sous-vêtements féminins. Vous y voyez notamment une offense pour les familles des victimes. Nous comprenons que ces photos aient pu vous heurter. Elles étaient pour le moins troublantes puisqu'elles révélaient le comportement pervers d'un homme qui avait su gagner le respect de tous dans les plus hautes fonctions de l'armée. Cependant nous croyons que la diffusion de quelques-unes de ces photos, que nous avons choisies en faisant preuve d'une grande prudence, s'avérait une information d'intérêt public.

Des centaines de photos du colonel Williams ont été déposées en preuve à son procès, dont un très grand nombre était insoutenable. Le juge en a cependant sélectionné quelques-unes, les moins scabreuses, et a permis aux médias de les diffuser. Pour que le public ait pleinement confiance dans la justice, elle se doit d'être transparente. En permettant aux médias de diffuser ces photos, le tribunal souhaitait que le public possède toutes les informations pour juger de la gravité et de la complexité de la preuve, des informations jugées pertinentes pour évaluer la peine qui sera imposée à l'accusé.

L'affaire Williams dépasse le simple fait divers. Le colonel Williams était à la tête de l'une des plus grandes bases du pays sinon la plus grande. Il jouissait de la confiance du Premier Ministre et de tout l'état major des forces armées canadiennes. Les crimes qu'il a commis ont profondément choqué les Canadiens qui souhaitaient comprendre comment il avait pu en arriver à commettre ces meurtres. Son état mental, ses fantasmes sont une partie de l'explication.

Nous avons choisi, lorsque les photos ont été rendues publiques, de ne pas les montrer au Téléjournal de 18 h, heure de grande écoute familiale. Nous en avons montré trois, choisies avec discernement, au Téléjournal de 22 h. Elles n'ont pas été présentées en manchette mais à l'intérieur du reportage du journaliste qui donnait le contexte et les explications. Le lendemain, ces mêmes photos ont été rediffusées à l'intérieur de différents bulletins. (…) »

LA RÉVISION

Les organes de presse du pays ont fait des choix éditoriaux très différents quand le tribunal ontarien a rendu publiques une quinzaine de photos, prises par l'accusé, Russell Williams, dans lesquelles on le voit en sous-vêtements féminins. Le Journal de Montréal en a fait sa une en première page, mais ni La Presse ni Le Devoir ne l'ont fait. Le quotidien The Globe and Mail a également choisi de ne pas publier ces photos troublantes. Le Toronto Star en a fait sa première page. Le réseau de télévision CTV a sélectionné deux clichés pour son bulletin. TVA a diffusé 12 photos de Russell Williams en dessous féminins. CBC a montré une seule photo en pied de Williams, de dos et en bikini, et d'autres recadrées, afin que l'on ne voie que le visage et les épaules de l'accusé. CBC a été transparente : la direction de l'Information a publié sur son site web un article résumant publiquement la réflexion journalistique qui a entouré ce choix :

http://www.cbc.ca/canada/story/2010/10/19/enkin-williams-coverage.html

En vertu de ses Normes et pratiques journalistiques, CBC/Radio-Canada doit éviter de faire preuve de sensationnalisme. Avant de diffuser des images susceptibles de troubler ou de choquer l'auditoire, le diffuseur public a le devoir de s'interroger sur la pertinence de ces images :

« (…) Les auditoires des émissions d'information sont hétérogènes; la notion de bon goût peut varier beaucoup d'un groupe à l'autre. Par conséquent, un diffuseur ne peut s'attendre à jouir d'une liberté d'expression verbale et visuelle aussi totale que celle qu'on peut retrouver dans une publication, à la scène ou au cinéma; en effet, se procurer une publication, aller au théâtre ou au cinéma constitue en général une démarche délibérée faite en connaissance de cause. En matière de goût, il faut donc prendre garde de heurter sans raison les sensibilités des auditoires. Toutefois, il y a des cas où, pour refléter la réalité, on ne doit pas retrancher d'un compte rendu certain langage, certaines scènes de violence ou de sexe qu'on éviterait normalement. En le faisant, Radio-Canada priverait ses auditoires de la connaissance de certains événements qui peuvent contribuer à leur compréhension du monde dans lequel ils vivent. (…) » (NPJ, IV. Normes de Production B, 4)

« Les images de nu ou les scènes érotiques sont normalement à proscrire. Elles ne sont tolérées que lorsque clairement essentielles à une information, elle-même assez importante pour justifier la diffusion. On ne doit jamais insister sur ces images ni les utiliser en vue de choquer ou de faire sensation. » (NPJ, IV. Normes de Production B, 4.2)

La diffusion des photos, le 18 octobre

Russell Williams avait des obsessions sexuelles compulsives pour les dessous de femmes. Il les subtilisait, les collectionnait, les photographiait, les classait. Ces photos sont troublantes, certes, mais telles qu'elles ont été diffusées dans les bulletins de 21 heures et de 22 heures, le 18 octobre à Radio-Canada, elles restent dans les limites de ce que les Normes et pratiques journalistiques autorisent. Les téléspectateurs de Radio-Canada ont pu voir seulement trois photos de Williams en sous-vêtements, qui totalisaient huit secondes de temps d'antenne, à l'intérieur d'un reportage et non en manchette. Avant la diffusion, il y a eu discussion entre Philippe Leblanc, reporter sur les lieux du procès, et ses patrons. Ces derniers lui ont demandé d'utiliser seulement quelques photos dans son reportage et de ne pas y consacrer trop de temps. Il y a donc eu un souci réel d'équilibre entre la sensibilité des auditoires et le reflet de la réalité. Les clichés dérangeants n'étaient pas dans les bulletins de 18 heures de Radio-Canada, car le reporter à Belleville les avait reçus trop tard pour les intégrer à son récit.

Le plaignant aurait préféré que ces photos ne soient pas diffusées, notamment par respect pour les victimes de crimes et les familles des jeunes femmes sauvagement assassinées par Williams. La sensibilité des proches ne peut pas être le critère central des décisions journalistiques, sinon on ne couvrirait tout simplement pas les affaires criminelles. Était-il nécessaire de voir ces photos pour comprendre la perversion du personnage? Je n'en suis pas certaine mais je donne le bénéfice du doute aux journalistes au cœur de l'action, qui ont pris le temps de réfléchir et de trouver un compromis qui m'apparaît sensé.

La diffusion des photos, le 19 octobre

Le 19 octobre, à la chaîne principale, les photos de Russell Williams en sous-vêtements ont été diffusées deux fois, aux bulletins de 8 heures et de midi. Pour sa part, le reporter à Belleville, Philippe Leblanc, a choisi de ne pas se resservir des clichés dérangeants dans ses reportages. On les avait assez vus à son avis. Par contre, au Réseau de l'information (RDI), les mêmes clichés ont été mis en ondes 17 fois, entre 6 h et 19 h 30. Le matin, les photos ont été reprises une dizaine de fois. À 9 h 30, on a diffusé en manchette, donc sans aucun contexte, les photos dérangeantes.

En après-midi, le rythme a diminué, puisqu'on a revu le colonel en petite tenue à 14 heures, à 15 heures, et enfin à quatre reprises dans la même émission, 24 heures en 60 minutes, émission qui consacrait une bonne douzaine de minutes au procès de

Russell Williams. L'animatrice a ouvert son émission avec, en fond d'écran, une photo encore jamais diffusée du torse poilu de Williams en soutien-gorge orange, et une autre du colonel en déshabillé de dentelle verte. Par la suite, on a rediffusé les séquences contenant les photos à trois reprises durant des entrevues avec un journaliste et un psychologue.

Même si les photos avaient été choisies avec discernement la veille, fallait-il les rediffuser aussi souvent le 19 octobre? La répétition sur une longue période d'images troublantes liées à un procès pour meurtre était-elle indiquée? Le directeur du RDI Robert Nadeau croit que oui. Il avance que, généralement, les photos étaient diffusées au moment où on parlait des obsessions de l'accusé pour la lingerie, qu'elles étaient donc pertinentes. Robert Nadeau ajoute que ces photos n'étaient pas diffusées de façon isolées, mais qu'elles faisaient partie d'une séquence visuelle comprenant des dessins au tribunal, les entrées et les sorties du procès et des images d'archives du colonel Williams. Le directeur rappelle aussi que l'auditoire du RDI change souvent – en moyenne, la période d'écoute est de sept minutes le matin – et que, par conséquent, le même téléspectateur n'a généralement pas été exposé à toutes ces répétitions.

Le directeur général de l'Information, Alain Saulnier, m'a fait savoir que ce jour-là, vers 11 heures du matin, il a demandé aux responsables du RDI de faire preuve d'un peu plus de retenue.

La première directrice du RDI, Luce Julien, estime pour sa part que la couverture du réseau d'information continue a été sobre. Dans un seul cas, elle croit que la diffusion des clichés n'était pas pertinente à l'entrevue en ondes. À son avis, 24 heures en 60 minutes, une émission d'analyse, pouvait très bien repasser quatre fois les mêmes photos dans un segment de 12 minutes, les obsessions sexuelles de l'accusé étant au cœur du propos de l'émission.

À mon avis, dès midi le 19 octobre, il n'y avait plus de rapport direct entre la preuve déposée au procès et les photos du colonel en dessous féminins. Pas de rapport direct entre ce qui était dit en ondes sur les détails des meurtres sordides et les photos de Russell Williams en déshabillé. Cette journée du 19 octobre était consacrée à faire la preuve des deux meurtres commis par le colonel Williams. On n'était plus au stade du vol de sous-vêtements. Plus la journée avançait, moins il était pertinent de rediffuser ces images. À 19 heures, le 19 octobre, cela faisait 24 heures que les photos du colonel Williams en déshabillé circulaient. Elles avaient été vues et revues.

Les reconstitutions

La Première Chaîne Télévision et surtout le RDI ont diffusé une dizaine de fois une séquence évoquant une des agressions commises par le colonel Williams (on voit des mains ligotées). Jamais cette séquence n'a été identifiée comme étant une reconstitution ou une évocation, ce qui va à l'encontre des Normes et pratiques journalistiques :

« (…) Dans les cas où il y a reconstitution ou simulation (…) il faut en prévenir clairement l'auditoire par un procédé sonore ou visuel. »

« Les émissions d'information ne doivent pas en principe mêler des scènes d'actualité, reproduisant des événements et des gens réels sous une forme sonore ou visuelle, à la représentation dramatique d'événements ou de personnages. (…) » (NPJ, IV. Normes de production B, 3.1, 3.2)

Conclusion

Le choix de diffuser trois photos de l'accusé Russell Williams en sous-vêtements féminins, pendant huit secondes de temps d'antenne, dans les bulletins de soirée du 18 octobre 2010, respecte la norme de sensibilité des auditoires.

Toutefois, la répétition à 17 reprises de cette séquence troublante au lendemain de la publication des photos, le 19 octobre au RDI, n'a pas contribué à mieux informer les téléspectateurs. Ces répétitions trop fréquentes ne respectent pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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