Agression Kevin Parent (Retour sur le monde)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que, le 23 février 2010, les animatrices et les commentatrices à l'émission de la radio de Québec, Retour sur le monde, ont tourné à la drôlerie l'agression dont le chanteur Kevin Parent a été victime au Carnaval de Québec.

J'ai conclu que le segment sur Kevin Parent à l'émission Retour sur le monde ne respectait pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. En raison des rires en studio, du ton, et des mots employés, le segment pouvait donner l'impression qu'on banalisait l'agression dont le chanteur a été victime, même si ce n'était pas l'intention des journalistes présentes en studio.

LA PLAINTE

Le 23 février 2010, M. Michel Sawyer m'a fait parvenir une plainte sur le traitement journalistique de la conférence de presse du chanteur Kevin Parent plus tôt dans la journée, à la radio :

« Par la présente, je désire porter une plainte officielle concernant le traitement que l'on a fait à une nouvelle grave et importante lors de l'émission régionale à Québec Retour sur le monde.

La nouvelle traitée faisait suite à la conférence de presse de Kevin Parent concernant l'agression dont il a été victime lors du Carnaval de Québec en février dernier.

Lors du traitement de cette nouvelle (23 février 2010 entre 16 h 05 et 16 h 20) on a tourné à la drôlerie cet événement. Je me demande si une telle agression avait visé une femme on l'aurait traité sur le même ton et de la même façon.

Québec est déjà assez empoisonné par un type de radio que je considère comme inacceptables et non tolérables les propos et l'attitude démontrée par les animatrices et commentatrices de cette émission.

Je ne cherche pas des « poux » mais pour la violence la tolérance 0 est de mise. »

Le chef des programmes de Québec, M. Claude René Piette, a envoyé cette réponse au plaignant le 11 mars :

« Nous avons pris connaissance de votre plainte et avons procédé à l'examen du segment d'émission auquel vous faites référence. Nous vous en présentons ici les conclusions.

Il s'agit d'une portion de l'émission Retour sur le monde dans laquelle la chef d'antenne du Téléjournal Québec, Julie Drolet, présente de façon informelle les manchettes du bulletin de nouvelles télévisé de 18 h. Parmi les manchettes du mardi 23 février, Mme Drolet a résumé la conférence de presse donnée plus tôt dans la journée par Kevin Parent, pour faire le point, quelques jours après que la nouvelle ait été rendue publique, sur l'agression dont il a été victime.

Nous n'avons pas relevé dans le résumé de Mme Drolet de propos inapproprié concernant cette affaire, pas plus que dans le court commentaire de la chroniqueuse culturelle Anne-Josée Cameron qui a pu être entendu dans le même segment. Mme Drolet a cité textuellement Kevin Parent, en mentionnant, par exemple, qu'il avait « mangé une volée ». Elle a cependant bien indiqué, et à plus d'une reprise, qu'elle utilisait les mots et les expressions que Kevin Parent avait lui-même utilisés en conférence de presse. Il est important de rappeler que Kevin Parent a lui-même rédigé et lu son allocution.

Ce sont ces mots et ces expressions, assez inhabituels dans la bouche d'une chef d'antenne, qui ont provoqué quelques rires en studio. Nous ne croyons pas, dans ce contexte, que le traitement de cette nouvelle était inapproprié, ou que notre personnel présent en studio ait pu donner la perception de vouloir banaliser la violence dont a été victime Kevin Parent. (…) »

Le plaignant s'est dit insatisfait de cette réponse. Il considère que la direction n'a pas tenu compte du ton et de l'atmosphère qui régnaient en studio.

LA RÉVISION

Les propos en cause

L'animatrice du Téléjournal Québec, Julie Drolet, était en ondes, en direct, à l'émission Retour sur monde pour annoncer comme d'habitude le menu de son bulletin de nouvelles. Deux autres artisans étaient présentes pendant ces manchettes : la journaliste culturelle Anne-Josée Cameron et l'animatrice de l'émission Retour sur le monde, Diane Martin. Voici la transcription des propos à l'origine de la plainte :

VOIX DE JULIE DROLET : « (…) et on vous parle de Kevin Parent. J'ai presque envie de vous dire le pauvre Kevin Parent, qui, vous le savez, a mangé une volée le soir du Carnaval … » RIRES EN STUDIO

VOIX DE DIANE MARTIN : « Ben oui. »

VOIX DE JULIE DROLET : « … le 12 février, ici à Québec, il l'a dit vraiment dans ces termes-là. Il a accordé un point de presse. Ça fait longtemps que les médias couraient après lui pour savoir : mais qu'est-ce qui s'est passé exactement? En fait, il nous en dit bien peu. Il le sait pas, lui non plus, ce qui s'est passé. Manifestement, il a eu une soirée très très arrosée. Après avoir fréquenté quelques bars sur Grande-Allée, il était rendu au petit verre de caribou, en face du Ashton, et ça c'est vraiment ses mots (RIRES EN STUDIO), avec deux de ses collègues, puis y a pas vu les coups venir. Tout à coup ça a faite pif paf, y s'est retrouvé écrasé à terre (RIRES EN STUDIO), une dizaine de gars autour de lui. Mais, sans le vouloir, il a peut-être lancé une controverse et, malheureusement, on voyait que y était pas heureux de faire un point de presse, y était pas heureux de parler de ça, y veut pas se mettre des gens à dos, mais il a été un petit peu maladroit. Il a dit, vous savez, il y a rien de surprenant là-dedans, c'est encore une fois des Ontariens qui sont à Québec, qui prennent une brosse et qui font le bordel. Bon, c'est parce que à Québec, quand vous parlez avec des policiers, quand vous parlez avec des organisateurs du Carnaval, des gens de l'Office du tourisme, tout le monde va vous dire, écoutez depuis qu'il y a eu un virage famille ici avec le Carnaval de Québec, on peut pas parler de grand dérapage le soir des défilés , on peut pas dire qu'il y a des hordes de gars soûls qui s'apprêtent à frapper n'importe quel Kevin Parent qui marche dans la rue. C'est pas exactement conforme avec la réalité. »

VOIX D'ANNE-JOSÉE CAMERON : « C'est peut-être des propos malheureux qu'il a eus, parce que j'imagine qu'il pensait pas du tout, disons, à faire naître une controverse. »

VOIX DE JULIE DROLET : « Exactement, reste à voir quel sera la suite des choses. La réponse des différents acteurs qui vont se sentir interpeller là-dedans. (ÉCLAT DE RIRE GÉNÉRAL)

VOIX DE DIANE MARTIN : « Merci, 18 h Téléjournal Québec. Merci beaucoup Julie. »

Le contexte

L'émission de radio Retour sur le monde, diffusée de 15 h à 17 h dans la région de Québec, comporte des segments d'information et des éléments de divertissement. Les manchettes de l'animatrice du Téléjournal Québec, qui portent sur le contenu de son bulletin de nouvelles, constituent de l'information. Par conséquent, les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada s'appliquent.

Cette émission de radio, qui accompagne les auditeurs qui retournent chez eux, se veut plus conviviale qu'un bulletin de nouvelles. La chef des nouvelles de Québec, Véronique Lessard, me précise que la direction encourage les animateurs à y être plus proches de leur public, plus informels dans leur façon de livrer la nouvelle. La proximité et la convivialité sont deux qualités que Radio-Canada cherche à développer chez les têtes d'affiche de l'Information. L'animatrice Julie Drolet m'explique qu'elle sent donc qu'elle a la marge de manœuvre nécessaire dans ces manchettes radio pour raconter les nouvelles de façon imagée. Elle y met une touche de sa personnalité énergique, en s'impliquant et en étant engagée dans ce qui fait vibrer Québec. Avant ces manchettes radio, l'animatrice écoute les conférences de presse et tente de prendre vraiment connaissance de ce qui se passe pour ne pas débiter un résumé peu senti des nouvelles du jour.

Le déroulement des événements

Le 23 février, à 15 h à Montréal, le chanteur Kevin Parent donnait sa première conférence de presse, 10 jours après avoir été tabassé sur la rue Grande-Allée, en plein Carnaval. Julie Drolet l'a écoutée en direct. Elle a trouvé le tout étrange et un peu surréaliste. Étant donné qu'elle connaît de près le Carnaval de Québec, elle a tout de suite douté de l'analyse qu'en faisait l'artiste, soit que son agression illustrait les affrontements fréquents entre Ontariens et francophones. Des vérifications auprès du service de police de la ville ont immédiatement été faites afin de confirmer que ce genre de règlement de compte était un cas isolé. Le point de vue de la police sur cette affaire a été mis en ondes à 18 h.

Entre-temps, Julie Drolet est allée à chaud dans le studio de Retour sur le monde afin de parler de ce point de presse qui avait tout pour faire réagir les habitants de Québec. Elle l'a fait avec beaucoup de verve pendant les 40 premières secondes, sur un ton drôle et léger, déclenchant des rires en studio de la chroniqueuse Anne-Josée Cameron. Le fait de raconter l'agression de façon imagée, à la manière de Kevin Parent, et les rires qui ponctuaient le récit ont provoqué chez moi un malaise. Car, après tout, le chanteur souffrait peut-être encore des séquelles de sa commotion cérébrale. Cela pouvait peut-être expliquer sa « performance » maladroite en conférence de presse. Il a dit candidement qu'il avait bu ce soir-là, mais il s'est également dit convaincu qu'il n'avait rien fait pour provoquer ses assaillants. Ce n'était sans doute pas l'intention des journalistes radio-canadiens de banaliser l'événement, mais la façon de raconter l'histoire, le ton et les rires ont pu donner cette impression.

Avec le recul, Julie Drolet est désolée que ce soit l'impression qui soit restée, car, dit-elle, ce n'était pas du tout son intention de se moquer de Kevin Parent. Elle dit qu'elle n'aurait pas tenté d'imiter le style du chanteur si elle avait cru que ce serait mal interprété. En rétrospective, l'animatrice Diane Martin croit qu'elle aurait dû intervenir, car elle a déjà connu quelqu'un qui a souffert d'une commotion cérébrale et qui a mis beaucoup de temps à s'en remettre. Cela aurait peut-être permis de comprendre pourquoi Kevin Parent lisait son texte lentement et avait l'air fatigué, mal à l'aise et un peu irritable. Diane Martin me dit avoir d'ailleurs reçu une autre plainte sur le même sujet. Elle a répondu à la plaignante : « Je sais qu'ils [les rires en studio] ne visaient absolument pas à banaliser la violence des événements mentionnés. Mais je comprends que la chose ait pu être perçue comme telle et nous en prenons note. » De son côté, la journaliste Anne-Josée Cameron se rappelle avoir ri des mots très familiers employés par Julie Drolet pour raconter l'histoire (manger une volée, pif, paf, etc.), des expressions qu'elle n'avait pas l'habitude d'entendre dans la bouche de l'animatrice de télévision. Anne-Josée Cameron se défend d'avoir ri de l'agression et regrette l'épisode. Les choses se sont replacées pendant la dernière minute de l'intervention de Julie Drolet. L'animatrice a expliqué pourquoi la théorie de Kevin Parent, sur les supposées tensions linguistiques durant le Carnaval, ne tenait pas la route.

Équité et exactitude

Deux normes journalistiques sont en jeu :

« L'exactitude : l'information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. (…) »

« L'équité : l'information rapporte les faits pertinents reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. » (Normes et pratiques journalistiques, III. Principes, 2)

Les 40 premières secondes du segment manquent d'équité envers Kevin Parent, à cause des rires en studio, du ton et de la façon de rapporter l'agression. Il y a aussi une inexactitude dans le choix de mots de l'animatrice Julie Drolet, car elle dit que le chanteur a utilisé l'expression « manger une volée » pour décrire ce qui lui est arrivé. Or, Kevin Parent n'a pas employé ce terme (ni d'ailleurs « ça a fait pif paf ») durant sa conférence de presse. Il a plutôt dit : « Plusieurs coups de poings et coups de pied portés à la tête, au cou et au corps ont été livrés pendant que mes collègues criaient et essayaient en vain de les retenir, de les retirer de sur moi. »

La frontière est mince entre une information livrée de façon conviviale, qui privilégie la proximité avec l'auditeur, et un segment qui donne l'impression que les journalistes ont une opinion sur les événements qu'ils rapportent. Il n'est pas toujours évident de trouver le ton juste, en direct et à chaud.

Conclusion

La manchette sur Kevin Parent à l'émission Retour sur le monde, le 23 février 2010, ne respectait pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. En raison des rires en studio, du ton et des mots employés, le segment d'émission pouvait donner l'impression qu'on banalisait l'agression dont le chanteur a été victime, même si ce n'était pas l'intention des journalistes présentes en studio.

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Version PDF de la révision.

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