Affaire Bernard Prince (téléjournaux)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant juge que la couverture de l'affaire Bernard Prince aux téléjournaux de midi et de 18 h, le 9 avril 2010, illustre le biais anticlérical de Radio-Canada. Selon lui, les animateurs ont tenté d'associer l'ensemble de l'Église catholique aux abus sexuels d'un seul homme, le prêtre Bernard Prince.

J'ai conclu que les téléjournaux ont respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada dans le traitement des révélations sur le prêtre pédophile, Bernard Prince.

LA PLAINTE

M. Claude Bertrand estime que Radio-Canada a manqué d'équité et a tenté de ternir la réputation de l'ensemble de l'Église catholique et de tous les prêtres dans sa couverture de l'affaire Bernard Prince. Selon le plaignant, on ne devrait pas utiliser le sous-titre pluriel à l'écran « prêtres pédophiles » alors qu'on parle d'un seul individu, Bernard Prince. Ce jour-là, le Globe and Mail avait publié une lettre, datant de 1993, montrant qu'un évêque ontarien avait tenté de camoufler les abus sexuels commis par le père Prince.

La directrice du Traitement des plaintes et des affaires générales au service de l'Information, Martine Lanctôt, a répondu que Radio-Canada ne faisait pas de profilage anticlérical en traitant ces scandales sexuels sous l'angle de la prêtrise, puisque le pape Benoît XVI lui-même y était allé d'une charge très forte contre les prêtres ayant commis des abus sexuels dans sa Lettre aux catholiques d'Irlande. Mme Lanctôt admet qu'Anne-Marie-Dussault a fait une erreur en disant que Bernard Prince avait été nommé évêque après les abus, erreur qui a été immédiatement corrigée par son invité, Bertrand Ouellet, secrétaire général de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec.

LA RÉVISION

J'ai relu les articles du Globe and Mail, publiés le 9 avril 2010, et la lettre de l'évêque de Pembroke, feu Joseph Windle, au représentant du pape au Canada, Carlo Curis, à propos du père Bernard Prince. Cette lettre montre hors de tout doute qu'en 1993 les autorités catholiques ontariennes voulaient avant tout camoufler les allégations d'abus sexuels envers quatre ou cinq mineurs qui pesaient contre le prêtre Bernard Prince. Cette lettre démontre à quel point cet évêque se préoccupait davantage de la réputation de l'Église que des victimes.

Le plaignant juge inapproprié le sous-titre « prêtres pédophiles » que les téléspectateurs du Téléjournal Montréal ont pu voir en gros caractères au bas de l'écran pendant quatre minutes, tout au long du reportage sur l'affaire Bernard Prince et de l'analyse du journaliste Alain Crevier. Selon Claude Bertrand, il s'agit d'un stéréotype, d'une généralisation outrancière, un peu comme si Radio-Canada avait choisi le sous-titre « militaires violeurs » pour parler d'un cas d'agression sexuel dans l'armée, ou « Haïtiens criminels » pour parler des gangs de rue.

L'argument de Claude Bertrand mérite réflexion. Un titre (ou un sous-titre en télévision) est forcément réducteur, il ne fait pas toutes les nuances nécessaires. Il est destiné à capter l'attention du téléspectateur. En journalisme, la tendance à généraliser existe bel et bien. Toutefois, dans le cas de « prêtres pédophiles », le principe de l'exactitude, contenu dans les Normes et pratiques journalistiques, me semble respecté :

« L'information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. (…) » (NPJ, III. Principes, 2)

Bernard Prince est l'un de ces prêtres pédophiles, mais ce scandale n'est que le dernier d'une longue liste d'actes de pédophilie dans l'Église catholique (en comparaison, il n'y a pas eu récemment de nombreuses accusations de viols visant de haut gradés militaires). Le pluriel de « prêtres pédophiles » reflète la triste réalité. Toutefois, le pluriel ne signifie pas que tous les prêtres sont pédophiles. Ce titre n'est donc pas faux, mais il est cru, dur, moins passe-partout que celui utilisé dans le bulletin du midi : « Autre scandale dans l'Église ». Radio-Canada ne doit pas déformer la réalité, mais le diffuseur public n'a pas non plus à protéger la réputation de l'Église. Le commun des mortels parlent des « prêtres pédophiles » dans les conversations, cette réalité se reflète dans le titre choisi.

L'affaire Bernard Prince est d'autant plus choquante, comme l'ont noté les journalistes, que la lettre de l'évêque ontarien a été écrite un an après la publication du document De la souffrance à l'espérance, document qui enjoint les religieux à dénoncer les cas d'abus sexuels.

Le plaignant avance que « ces malheureux enfants n'ont pas été abusés par des prêtres pédophiles mais par des hommes gravement malades qui sont devenus prêtres en ne dévoilant pas leur état pathologique. » C'est possible, mais j'estime que quelle que soit leur condition mentale, il est pertinent, sinon essentiel, de rappeler que les auteurs de ces abus étaient des prêtres, étant donné la confiance, l'autorité dont étaient investis ces hommes dans nos sociétés. Les efforts que déploie le pape Benoît XVI pour montrer qu'il comprend tout le mal que des prêtres et des religieux ont fait aux enfants qu'on leur confiait prouve à quel point ce scandale a ébranlé l'institution. Bertrand Ouellet, le secrétaire général de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec, a admis candidement en entrevue avec Anne-Marie Dussault que ce scandale rejaillissait sur tous les catholiques.

Quant aux autres éléments de la plainte, l'invité Bertrand Ouellet a en effet corrigé Anne-Marie Dussault qui a dit, à tort, que Bernard Prince avait été promu évêque après les abus. M. Ouellet a précisé que le titre « monsignor » au Vatican est honorifique, mais ne signifie pas qu'on est en présence d'un évêque. L'animatrice s'est excusée de son erreur. Le fait que l'erreur a été corrigée en ondes clôt le dossier. Par ailleurs, tout comme le plaignant, je ne vois pas la pertinence de commencer cette entrevue en demandant au porte-parole de l'Assemblée des évêques catholiques du Québec s'il est prêtre. Après tout, ce ne sont pas tous les prêtres qui sont mêlés par le scandale. Le ton de l'animatrice Anne-Marie Dussault était-il trop accusateur, comme le perçoit le plaignant? J'ai senti une certaine indignation. L'animatrice avait un ton ferme mais elle a donné le temps nécessaire à Bertrand Ouellet pour expliquer son point de vue.

Au bulletin de 18 h, Patrice Roy a parlé d'une « promotion à Rome » de Bernard Prince, ce qui est conforme à la réalité étant donné que Prince a reçu un titre honorifique au Vatican. Je ne crois pas que l'on puisse reprocher à l'animateur d'avoir utilisé l'image de l'omerta pour qualifier le camouflage de ces abus sexuels. Après tout, il s'agissait d'actes criminels graves et d'un silence complice de plusieurs figures d'autorité dans l'Église. Finalement, la couverture de ces révélations ne me semble pas exagérée dans les bulletins de midi et de 18 h. La nouvelle était sortie le matin même, le Globe and Mail avait en main un document fort incriminant, la lettre d'un évêque dont l'authenticité n'a pas été contestée. Les journalistes chargés de chaque bulletin décident du temps à accorder aux différentes nouvelles du jour, cela fait partie du principe de liberté de la presse. Rien ne me laisse croire qu'il y eu ce jour-là un acharnement injustifié envers l'Église catholique.

Je comprends que la médiatisation de la conduite criminelle de nombreux prêtres puisse déplaire à des téléspectateurs. Radio-Canada ne doit pas, en vertu de ses normes, heurter sans raison la sensibilité des auditoires. Dans ce cas-ci, l'affaire était suffisamment grave et significative pour faire la manchette à notre antenne.

Conclusion

Les téléjournaux de midi et de 18 h du 9 avril 2010 ont respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada dans le traitement des révélations sur le prêtre pédophile Bernard Prince.

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Version PDF de la révision.

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