50e anniversaire Radio-Canada au Manitoba (TJ)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que les reportages du Téléjournal, le 22 avril 2010, sur les Franco-Manitobains étaient empreints d'une attitude hautaine et arrogante. Radio-Canada aurait perpétué le vieux cliché que la langue et la culture françaises sont vouées à la disparition.

J'ai conclu qu'une seule question de l'animatrice pouvait être perçue comme une prédiction quant à l'éventuelle disparition de la communauté franco-manitobaine.

Cela étant dit, dans son ensemble, l'édition spéciale du Téléjournal, consacrée au 50e anniversaire de la station CBWFT, a fait preuve de respect, d'équilibre et d'équité envers les Franco-Manitobains.

LA PLAINTE

Le 29 avril 2010, M. Bruno Lagacé s'est plaint de l'édition spéciale du Téléjournal du 22 avril, marquant le 50e anniversaire de Radio-Canada au Manitoba. M. Lagacé écrit notamment :

« (…) Plutôt que de montrer le courage, l'énergie et les succès de cette communauté [franco-manitobaine] au cours des derniers 50 ans, l'équipe de Radio-Canada a suggéré sans détour le déclin et la mort éventuelle de cette communauté. Les reportages ont été conduits avec une attitude hautaine et arrogante, traitant la communauté franco-manitobaine avec mépris en perpétuant le vieux cliché que la langue et la culture françaises étaient vouées à une disparition à plus ou moins courte échéance dans le reste du Canada ».

Le 11 mai, Mme Martine Lanctôt, directrice du Traitement des plaintes et des Affaires générales au service de l'Information, a défendu le portrait de la communauté franco-manitobaine tracé par le Téléjournal. Mme Lanctôt estime toutefois que le plaignant a raison de souligner que certaines questions de Céline Galipeau aux deux jeunes Franco-Manitobains.

« (…) colportaient des jugements réducteurs, un peu simplistes à l'égard des francophones hors Québec. Mais il s'agissait là d'un choix de la part de l'animatrice. Elle voulait ainsi provoquer les deux jeunes, les amener à défendre le fait français. Sa question était d'ailleurs précédée de la phrase : « Vu de l'extérieur, on a l'impression que cette francophonie est un peu folklorique. » Les deux jeunes ont d'ailleurs su répondre avec éloquence et ont très bien expliqué les gains linguistiques majeurs obtenus par les francophones et l'importance des batailles à venir. Par leur vivacité et leur fierté de porter haut et fort la défense du fait français au Manitoba, nul doute qu'ils incarnaient la survie de leur communauté. Dans ce contexte, la question de Céline Galipeau sur la disparition du fait français dans 10 ans, 15 ans ou 20 ans, pouvait être perçue comme une boutade et non comme l'affirmation d'un fait. Nous comprenons cependant que ce n'est pas ainsi que vous, et peut-être d'autres, l'avez perçue et nous sommes désolés que l'entrevue vous ait laissé une impression aussi négative. (…) »

LA RÉVISION

L'édition spéciale du Téléjournal peut être visionnée à l'adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/emissions/telejournal/2009-2010/Reportage.asp?idDoc=109412&Authorized=1&AuthenticationKey=2_13_3dbd3c31-8b27-400b-a0f0-a4cfd6f25644.pjbcfphoedle

Le 22 avril, il y a eu trois reportages et une entrevue à propos des Franco-Manitobains au Téléjournal, car il s'agissait d'une édition spéciale diffusée de Winnipeg. Le reporter Frédéric Arnould a d'abord tracé un portrait comparatif de trois communautés : les Franco-Manitobains, les Philippins et les Autochtones. Ce reportage original faisait comprendre concrètement à l'auditoire la concurrence démographique à laquelle ces francophones font face : 48 000 francophones, 40 000 Philippins et 75 000 Autochtones. La communauté autochtone est déjà plus importante que la francophone, et les Manitobains d'origine philippine pourraient même dans quelque temps dépasser les Franco-Manitobains en nombre. Le journaliste Frédéric Arnould n'a pas choisi n'importe quel exemple, mais une des familles francophones les plus connues de Winnipeg pour illustrer les risques d'assimilation des jeunes Franco-Manitobains qui, souvent, trouvent plus facile de s'exprimer en anglais.

Les statistiques officielles que j'ai consultées montrent que le nombre et la proportion de Manitobains de langue maternelle française ont diminué en 10 ans : en 1996 : 49 110 (4,5 %), en 2001 : 45 920 (4,2 %) et en 2006 : 45 520 (4,0 %). Il était donc légitime de parler de cette question.

Cette réalité est certes dérangeante pour des francophones minoritaires qui se sont battus toute leur vie pour conserver leur langue, mais elle existe. Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada demandent aux journalistes de s'appuyer sur des faits, sur des informations exactes. Mais ce n'est pas le rôle de la presse de maquiller la réalité afin de ménager tel ou tel groupe dans la société. On tomberait alors dans la rectitude politique et on s'éloignerait de la mission première de tout organe de presse.

D'ailleurs, Frédéric Arnould ne prédit pas la disparition des francophones. Leur avenir, conclut-il, dépendra de la vitalité de la communauté et des nouveaux arrivants, les étudiants internationaux de pays francophones notamment.

Dans ce Téléjournal, j'ai noté aussi la présence de deux reportages positifs sur la communauté franco-manitobaine : le premier, décrivant l'impact d'une télévision en langue française qui a documenté les grands moments de l'histoire de cette minorité qui s'est battue pour ses droits; le deuxième, qui trace un portrait de jeunes musiciens francophones de la province qui ne sentent plus le besoin de s'exiler.

L'entrevue des deux jeunes Franco-Manitobains

M. Lagacé a été particulièrement critique de l'entrevue menée par Céline Galipeau avec deux jeunes Franco-Manitobains, Marie-Christine Bruce et Mathieu Labossière. Il est vrai que l'animatrice a posé des questions qui auraient pu être celles de simples téléspectateurs qui ne connaissent pas la réalité des Franco-Manitobains :

CÉLINE GALIPEAU : « Quand on voit le nombre de francophones qui diminue tranquillement. Quand on voit la proportion de francophones aussi qui est en déclin, on se demande un peu, est-ce que c'est une priorité pour vous de vivre en français? »

CÉLINE GALIPEAU : « C'est peut-être que, vu de l'extérieur du Manitoba, on a l'impression que cette francophonie, c'est un peu folklorique. Au fond, c'est un peu un combat qui est perdu d'avance. Est-ce que vous avez l'impression d'être une poche de résistance? »

Le Téléjournal est un bulletin national. Il est probable que la très grande majorité des téléspectateurs ne connaît pas les défis de cette minorité francophone. L'animatrice a donc choisi de se faire un peu l'avocate du diable, car elle avait devant elle deux invités militants et combatifs, capables de défendre la vitalité de leur communauté. Il est important ici de noter que l'intervieweuse pose des questions, ce qui n'est pas la même chose que de faire des affirmations. Ces dernières doivent être basées sur des faits. Les questions peuvent parfois avoir comme but premier de provoquer, afin que les invités soient plus spontanés.

Une réserve : la formulation de la dernière question de l'animatrice est maladroite. Sans le vouloir, elle laisse entendre que la disparition des Franco-Manitobains n'est qu'une question de temps. Les journalistes radio-canadiens doivent s'abstenir de faire des prédictions :

CÉLINE GALIPEAU : « La disparition du fait français pour vous, est-ce que c'est dans 10 ans, dans 15 ans, dans 20 ans? »

L'entrevue est un art difficile. L'intervieweur doit garder une distance critique et ne pas faire preuve ni de complaisance, ni d'agressivité. Dans l'entrevue en cause, le principe d'équité a été respecté :

« Les animateurs, les animatrices et les interviewers doivent traiter équitablement leurs invités. Ils ne devraient pas se montrer critiques ou exigeants à l'égard des uns et conciliants et sympathiques à l'égard des autres. (…) » (NPJ, IV. Normes de production B, 1.1)

L'équité : « L'information rapporte les faits pertinents, reflète impartialement les points de vue significatifs et traite avec justice et dignité les personnes, les institutions, les problèmes et les événements. » ( NPJ, III Principes, 2)

Le plaignant a perçu dans les questions de l'animatrice du mépris envers cette communauté minoritaire. Je n'ai pas eu la même impression. L'animatrice avait un ton respectueux.

Céline Galipeau a laissé à ses invités le temps nécessaire afin qu'ils répondent à ses questions. Elle ne les a pas interrompus indûment. On a pu saisir que les victoires juridiques des francophones avaient permis à ces jeunes de bénéficier de ces institutions chèrement acquises, qu'elles soient les écoles, le collège de Saint-Boniface, les services publics en français. Les invités ont expliqué que leur lutte n'était plus la même que celle de leurs parents. Bien des jeunes tiennent aujourd'hui ces droits pour acquis, alors qu'il reste des combats à mener. Marie-Christine Bruce a fait la différence entre vivre à Saint-Boniface et ailleurs au Manitoba. L'animatrice a choisi d'être très terre à terre : « peut-on, par exemple, faire son marché en français? » Le plaignant aurait préféré qu'on parle plutôt des succès de cette communauté. Toutefois, l'angle d'une entrevue est un choix éditorial, choix qui relève de la liberté de presse.

M. Lagacé estime enfin que Radio-Canada a fait fi de son mandat dans ce Téléjournal, mandat qui demande au diffuseur public de « contribuer au partage d'une conscience et d'une identité nationales ». Je ne partage pas ce point de vue. Il est tout à fait légitime de demander aux Franco-Manitobains de parler des obstacles qu'ils ont à vivre en français, de voir s'ils craignent que leur communauté minoritaire disparaisse, à condition qu'il y ait de l'équilibre et de l'équité dans le traitement de cette question dans l'ensemble de l'édition spéciale du Téléjournal. Après avoir visionné attentivement les quatre reportages consacrés à ce sujet ce soir-là, il m'apparaît que, dans l'ensemble, les Normes et pratiques journalistiques ont été respectées.

Conclusion

Une question de l'animatrice pouvait être perçue comme une prédiction quant à la disparition la communauté franco-manitobaine.

Cela étant dit, dans son ensemble, l'édition spéciale du Téléjournal, consacrée au 50e anniversaire de la station CBWFT, a fait preuve de respect, d'équilibre et d'équité envers les Franco-Manitobains.

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Version PDF de la révision.

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