Reportage de Luc Chartrand sur Gaza (TJ)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que la présentation du reportage de Luc Chartrand sur Gaza, diffusé au Téléjournal le 26 janvier 2009, est erronée. Il estime aussi que le contenu du reportage est biaisé car il ne parle que des allégations de crimes de guerre par l'armée israélienne contre les civils de Zeitoun.

Le plaignant a raison sur un point : dans la présentation, on aurait dû parler d'allégations de crimes de guerre. Cette erreur contrevient au principe d'exactitude inclus dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Au-delà de la présentation, les éléments du reportage de Luc Chartrand qui font l'objet de la plainte respectent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le 28 janvier 2009, M. Edmond Silber, président du Regroupement Québécois pour un journalisme informé, honnête et responsable me fait parvenir une plainte. Cet organisme est un groupe militant pro-israélien qui surveille le traitement du conflit israélo-palestinien dans les médias. Voici l'essentiel de cette plainte :

« (…) Pour nous donner le ton, d'emblée, Céline Galipeau nous parle même de « crime de guerre » Israélien. En parlant de crime de guerre il serait bon que Céline Galipeau ou son équipe de recherche lisent un article par l'éminent juriste internationalement reconnu, Irwin Cotler ancien ministre de la justice du Canada et professeur en droit à l'université Mc Gill.

http://www.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1231866576202&pagename=JPost/JPArticle/Printer

Étant très au courant des représailles Israéliennes instantanées, le Hamas s'est malgré tout servi des maisons de la population pour faire le coup de feu. Je n'ai pas entendu Luc Chartrand nous parler de cela. http://ca.youtube.com/watch?v=i3L6KHshRWo

& http://ca.youtube.com/watch?v=JY50cktUKbA

Je n'ai pas entendu Luc Chartrand nous parler de la mise à mort par simple balle dans la tête de Gazaouites non membres du Hamas qui n'avaient pas respecté l'ordre d'assignation à résidence.

Je n'ai pas vu Luc Chartrand visiter les hôpitaux pour rencontrer les Gazaouites ayant reçu une ou des balles dans le genou par les gens du Hamas. http://www.dailymotion.com/video/x7w5es_le-hamas-attaque-ses-freres-palesti_news

Je n'ai pas entendu Luc Chartrand nous faire des interviews sur l'enrôlement de mineurs dans leur lutte armée contre Israël http://ca.youtube.com/watch?v=eTGbP55HGi8

Je n'ai pas entendu Luc Chartrand nous parler de l'endoctrinement de la haine d'Israël dans les écoles de Gaza.

La mosquée que nous montre Luc Chartrand dans son reportage cachait non seulement des armes et munitions mais servait aussi de pas de tirs. Plutôt que de faire croire à vos téléspectateurs qu'Israël détruit systématiquement pour rien des moquées, pourquoi Luc Chartrand n'a pas cherché à nous expliquer ce que nous savions tous déjà grâce à internet. http://ca.youtube.com/watch?v=2Zd55Zhj5gQ

« Ils se sont vengés sur les femmes et les enfants ». « ils ont fait sortir les habitants de cette maison et de celle là, les habitants de cinq maisons ont été réunis dans celle-ci et ils ont tirés. » nous disent en parlant des israéliens ces arabes au profil Hamassien, mais comment Luc Chartrand peut-il prendre une monstruosité comme ça pour de l'argent comptant ? et pour donner un peu plus de crédibilité aux dires des Hamassiens, Luc Chartrand nous dit que « .l'armée israélienne assure mener sa propre enquête sur cette affaire et refuse.. » Ne sait-il pas que le mensonge est aussi une arme de guerre de ces combattants Islamistes ? bien sur qu'Israël mène une enquête sur toutes allégations de dérapage mais en est-il de même pour les dirigeants du Hamas sur toutes leurs propres exécutions sommaires? Cela Luc Chartrand aurait aussi dû le préciser aux téléspectateurs. Et ce ministre de la santé du Hamas qui vient nous parler de « war crime » qui pense-t-il tromper ? Et Luc Chartrand lui donne la parole ?�

http://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/129264 (…) »

Le 30 janvier 2009, la directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales de Radio-Canada, Mme Geneviève Guay, envoie cette réponse au plaignant :

« (…) Depuis la fin décembre, nous avons diffusé de nombreux reportages sur ce dernier épisode du conflit entre Israéliens et Palestiniens et nous avons traité l'information avec grande pondération.

Nos correspondants sont rentrés à Gaza pour la première fois vers la fin de la semaine dernière. Ce reportage tourné à Gaza est donc le premier que le Téléjournal diffuse de l'intérieur du territoire depuis le début de l'offensive.

Certains nous ont écrit que nous ne présentons qu'une version des faits dans ce reportage. En fait, pour la première fois, nous avons présenté un aperçu de la désolation de Gaza à travers les yeux d'un journaliste et d'une caméra de Radio-Canada. Il est vrai que des actions des soldats israéliens à Zeitoun vers la mi-janvier ont été dénoncées par les Palestiniens interviewés dans ce reportage. L'armée israélienne enquête sur ce sujet dont nous parlions pour la première fois et notre correspondant a tenté en vain d'obtenir des commentaires d'un porte-parole de l'armée. C'est pour cette raison qu'il termine son reportage par ces mots :

« La lumière sur les allégations de crime de guerre à Zeitoun pourrait être longue à se faire. «

Par ces mots, M. Chartrand montre bien qu'il ne prétend pas détenir la vérité. Soyez assuré que Radio-Canada continuera de suivre ce dossier et les résultats des enquêtes, le cas échéant. Mentionnons qu'une enquête est aussi réclamée par l'Office des Nations Unies à Gaza.

Quant aux autres allégations selon lesquelles le Hamas aurait utilisé des civils comme boucliers humains, nous les avons aussi rapportées au moment où Israël en a parlé. Nous avons également parlé des nombreuses demandes d'enquête à leur sujet. (…) »

Cette réponse n'a pas satisfait le plaignant. Il m'a demandé une révision.

LA RÉVISION

La présentation du reportage

Voici la transcription du texte de présentation du reportage de Luc Chartrand, lu au Téléjournal du 26 janvier :

« Les médias étrangers sont autorisés à rentrer dans la bande de Gaza depuis le retrait israélien et on saisi mieux ce qui s'est passé pendant l'offensive. Il y a eu des destructions considérables et des centaines de civils palestiniens tués. Certains cas de crimes de guerre commencent d'ailleurs à être documentés. Le reportage de notre envoyé spécial Luc Chartrand et du caméraman Sergio Santos dans les ruines de Gaza. »

L'équipe du Téléjournal écrit les présentations en s'inspirant du contenu du reportage, des suggestions faites par le reporter sur le terrain et des dépêches de presse. La suggestion de présentation envoyée par Luc Chartrand est la suivante :

« Pendant plus de trois semaines, des civils palestiniens, victimes de la guerre entre Israël et le Hamas, ont défilé, anonymes, sur les écrans du monde entier. Ce soir, nos correspondants, le journaliste Luc Chartrand et le caméraman Sergio Santos, nous présentent une famille bien réelle, la famille Al Samouni, du quartier Zeitoun à Gaza. C'est la famille la plus durement touchée par cette guerre, alors que 29 de ses membres ont été tués et 32 autres ont été blessés. Des allégations de crimes de guerre envers ces civils ont été lancées contre l'armée israélienne, qui dit de son côté faire enquête. »

Le principe de l'exactitude est ainsi défini dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« L'information est fidèle à la réalité, en aucune façon fausse ou trompeuse. (…) »

(NPJ, III, Principes journalistiques, 2)

Patrick Grandjean, le journaliste à la rédaction au Téléjournal, a fait une erreur en omettant de préciser qu'il s'agissait, à ce stade-ci, d'allégations de crimes de guerre. Le rédacteur en chef du Téléjournal, Marcel Courchesne, admet qu'il s'agit d'une « imprécision ». Il ajoute qu'il y aurait eu place à plus de nuances.

On ne peut pas parler à ce stade-ci de « cas de crimes de guerre ». De tels crimes ont une signification précise en droit international. Or, rien n'a encore été débattu ou prouvé devant aucun tribunal. Pour qu'il y ait crimes de guerre, il faut prouver notamment que l'attaquant a visé délibérément des civils. Il faut donc que des enquêteurs indépendants soient dépêchés sur les lieux.

Le Téléjournal n'aurait pas commis d'erreur s'il avait cité des sources :

Par exemple, un expert de l'ONU, Richard Falk est d'avis que l'offensive évoque « le spectre de crimes de guerre ». De nombreux organismes palestiniens ont accusé Israël de crimes de guerre. Ce sont des opinions et, étant donné la gravité de l'accusation, il faut les attribuer à leurs auteurs et ne pas présenter ces opinions comme des faits.

Un indice que le processus va être long et n'aboutira peut-être jamais : dans une entrevue au journal britannique The Times, le 2 février 2009, le procureur argentin de la Cour pénale internationale, Luis Moreno-Ocampo, révélait que le tribunal examinait s'il avait ou non juridiction sur ces allégations de crimes de guerre. Le problème est que ni Israël, ni l'Autorité palestinienne, n'ont ratifié le traité instaurant cette Cour. M. Moreno-Ocampo ajoute : « mon examen de ce cas ne signifie pas que je crois nécessairement que des crimes de guerre ont été commis à Gaza. Déterminer la juridiction est une première étape, dit-il, par la suite, on pourrait déclencher une enquête ». Vous pouvez lire cet article à l'adresse suivante :

http://www.timesonline.co.uk/tol/news/world/middle_east/article5636069.ece

Le reportage

Le reportage de Luc Chartrand porte sur un épisode troublant de l'offensive israélienne à Gaza, soit ce qui est arrivé à Zeitoun au début janvier. De nombreux reporters étrangers se sont rendus dans cette banlieue de la ville de Gaza. Tous ont interrogé les survivants pour connaître leur version de l'attaque israélienne. Les témoignages vont dans le même sens que ceux recueillis par Luc Chartrand. Seul un Gazaoui interrogé par le New York Times, le 6 janvier, dit qu'il a vu pendant deux jours les corps de huit combattants du Hamas habillés en civils dans les rues autour de Zeitoun.

La Croix-Rouge a reproché publiquement à Israël de ne pas avoir laissé les secours arriver rapidement pour prendre soin des civils blessés.

Le plaignant estime que Luc Chartrand, lors de son séjour à Gaza, aurait également dû présenter des reportages critiques du Hamas.

Après le cessez-le-feu, il a fallu six jours pour que les autorités israéliennes permettent à Luc Chartrand d'entrer à Gaza. Il a eu le feu vert le 23 janvier. Pour des raisons budgétaires, la direction de l'Information de Radio-Canada n'a donné que 48 heures au journaliste pour tourner dans Gaza avant de repartir pour Paris, où il est basé. Luc Chartrand pouvait donc couvrir un seul sujet. Il a circulé dans les décombres et quand il est arrivé à Zeitoun, en fin de journée le 23 janvier, il a rapidement décidé que ce serait l'angle de son reportage car, dit-il, « ça avait frappé très dur, les histoires des victimes s'entrecroisaient et une même famille, le clan Samouni, avait été très éprouvée ». Ce choix de sujet relève de la liberté éditoriale du journaliste, et donc de la liberté de presse. Cette liberté est protégée par la Charte canadienne des droits et libertés. Je n'ai pas à intervenir à ce chapitre.

Luc Chartrand ne peut être tenu responsable de l'ensemble de la couverture de l'offensive de 22 jours. Il a passé huit jours en Israël et deux jours à Gaza. Le diffuseur, et non un seul journaliste, doit s'assurer que sa couverture est équitable dans son ensemble. L'équité ne se calcule pas sur un seul reportage. Le journaliste sur le terrain a beaucoup d'autres devoirs : il doit s'assurer de la fiabilité de ses sources, rendre compte de la réalité sans faire d'erreur, donner un droit de réponse à l'autre partie en cas d'allégations graves. Sur le terrain, le reporter ne peut couvrir qu'une histoire à la fois.

À titre indicatif, j'ai visionné les six autres reportages que Luc Chartrand a fait sur le conflit entre le 15 et le 20 janvier 2009, alors qu'il était basé à Jérusalem. Il devait résumer la situation à Gaza, sans y être, en plus de rapporter les tractations diplomatiques.

Ces reportages étaient, dans l'ensemble, équilibrés envers les deux parties au conflit.

  • Le 15 janvier, Luc Chartrand explique que les journalistes occidentaux ne peuvent pas pénétrer à Gaza, et donc que toute vérification indépendante est impossible.
  • Le 16 janvier, le journaliste se rend en Cisjordanie, ce qui lui permet de parler des profondes divisions entre les différentes factions palestiniennes.
  • Le 17 janvier, jour du cessez-le-feu, le reporter souligne le consensus massif des Israéliens en faveur de l'offensive. Il se rend à Sdérot.
  • Le 18 janvier, Luc Chartrand consacre son reportage à la destruction et aux victimes civiles à Gaza.
  • Le 19 janvier, il est encore question de la destruction à Gaza, mais avec un regard critique sur les déclarations du Hamas et sur le fait qu'Israël a lancé son offensive alors qu'il y avait un vide de pouvoir à Washington.
  • Le 20 janvier, le journaliste témoigne des attentes des Israéliens et des Palestiniens face au nouveau président américain Barak Obama.

Le journaliste a-t-il été manipulé?

Luc Chartrand me dit qu'il était en état d'alerte, conscient des dangers de manipulation par le Hamas. Ce n'est pas son premier séjour à Gaza. Il a eu recours à deux guides-traducteurs différents les 23 et 24 janvier à Zeitoun. Il possédait assez d'information sur eux pour savoir qu'ils n'étaient pas manipulés par le Hamas. Il leur a demandé d'être à l'affût et de lui transmettre toute contradiction ou toute apparence de mise en scène dans les témoignages qu'il recueillait. De retour à Paris, il a embauché une traductrice afin de vérifier à nouveau si tout le matériel rapporté de Zeitoun semblait crédible. Aucune de ces précautions n'est sans faille, mais elles témoignent du sérieux de la démarche journalistique.

Quant à la version des autorités israéliennes, le journaliste a fait tous les efforts nécessaires pour l'obtenir. Il a téléphoné quatre fois à l'IDF (Israel Defense Forces) pour demander une entrevue avec les porte-parole. Il a même fait un saut à leur bureau en route pour l'aéroport, car il n'avait pas eu de retour d'appel. L'IDF n'accordait aucune entrevue, et Luc Chartrand m'a fait suivre le communiqué que l'organisme lui a transmis le 25 janvier à Paris.

Révision du reportage sur Gaza diffusé le 26 janvier 2009 au Téléjournal 8

Dans ce communiqué, L'IDF écrit qu'elle fait enquête sur les allégations, mais ajoute qu'elle ne peut discuter en détails des cibles spécifiques dans le secteur de Zeitoun. Le reporter s'en est tenu à ce communiqué. Il est vrai que l'armée israélienne avait déjà nié avoir déplacé les civils d'une maison à l'autre à Zeitoun. Le New York Times du 17 janvier fait référence à ce démenti. Mais une semaine plus tard, l'IDF ne répète pas ce démenti. Luc Chartrand n'a pas à rappeler les déclarations antérieures. Il se doit d'être à jour. Il a fait ses propres démarches. Il a donné l'occasion aux autorités israéliennes de s'expliquer. Il a respecté la norme de l'équilibre.

Dans ce reportage, Luc Chartrand donne la parole aux survivants. Il n'a pas pris à son compte leurs récits. Il les a rapportés. Par exemple, il dit :

« Il n'y avait pas, selon lui, de combattants palestiniens dans le secteur ».

Sur une question aussi capitale que celle-là, il était prudent d'attribuer la déclaration, car le Hamas a été accusé dans ce conflit de se servir des civils comme de boucliers humains. À un autre endroit, le reporter fait un constat :

« Ici, on marche sur le sang des morts ».

Le journaliste m'explique que l'odeur qui se dégageait des ruines et les taches de sang indiquaient que des morts avaient été entassés là.

Une erreur s'est glissée au montage : la déclaration retenue du ministre de la santé du gouvernement du Hamas ne correspond pas à la traduction écrite à l'écran. Les sous-titres mis à l'écran : « J'espère qu'en dépit de l'hypocrisie internationale, ces criminels seront traduits en justice ». Les sous-titres qui auraient dû apparaître : « C'est criminel, c'est un crime de guerre, je suis certain qu'ils seront traduits en justice ».

Pourquoi rapporter cette déclaration? Parce qu'elle fait partie de la réalité. Le gouvernement du Hamas se sert de ces incidents comme outil de propagande. Il est clair que le Hamas a intérêt à ce que la presse internationale parle de Zeitoun. Mais je n'ai aucune preuve que le Hamas a mis en scène cette histoire.

Le plaignant avance aussi que la mosquée en ruine, filmée par Luc Chartrand, contenait des armes et servait de lieux de tirs. La vidéo, que m'a envoyée M. Silber à l'appui de ses dires, semble montrer une autre mosquée. Il est très possible que durant le conflit, les combattants du Hamas se soient cachés dans des mosquées. L'enquête permettra peut-être d'éclaircir cette question à Zeitoun.

Révision du reportage sur Gaza diffusé le 26 janvier 2009 au Téléjournal 9

La dernière phrase du reportage montre bien que le journaliste ne prend pas à son compte le contenu des témoignages recueillis. Il prédit même qu'il faudra du temps pour savoir ce qui s'est vraiment passé.

« La lumière sur les allégations de crimes de guerre à Zeitoun pourraient être longues à se faire.»

Conclusion

La présentation du reportage sur Gaza au Téléjournal de fin de soirée contient une erreur. Il ne s'agit pas de crimes de guerre, mais d'allégations de crimes de guerre. Cette erreur contrevient au principe d'exactitude inclus dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Cela étant dit, les éléments du reportage de Luc Chartrand qui font l'objet de la plainte respectent les Normes et pratiques journalistiques.

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Version PDF de la révision.

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