Participation d'une chroniqueuse de Radio-Canada au site www.unissonsnosvoix.ca

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime qu'il y a un biais anticonservateur, syndicaliste, indépendantiste et féministe à Radio-Canada. À son avis, la participation d'une chroniqueuse culturelle de Radio-Canada au site Internet unissonsnosvoix.ca en est la preuve.

La chroniqueuse Isabelle Guilbeault a affiché son opposition aux compressions dans les programmes culturels, effectuées par les conservateurs, en participant à un site Internet anti-Harper, durant la campagne électorale fédérale.

La conduite de la chroniqueuse ne respecte pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Toutefois, je n'ai pas les moyens, dans le cadre de cette révision, d'analyser les propos de centaines de journalistes afin de vérifier si les biais perçus par le plaignant sont réels ou non.

LA PLAINTE

Le 3 octobre 2008, M. Sylvain Caron m'envoie une plainte à la suite de la publication d'un article sur la participation de la chroniqueuse culturelle de Radio-Canada, Isabelle Guilbeault, à un site Internet, www.unissonsnosvoix.ca. Ce site dénonce les coupes des conservateurs dans les programmes d'aide à la culture et milite pour défaire le gouvernement Harper. Voici l'essentiel de la plainte :

« Suite à la lecture de la page 75 du journal, je croyais utile de faire suivre un envoi que j'ai effectué à la SRC. Il n'est pas de nature inconnue que la SRC est souvent qualifiée de « nid de séparatistes et de sympathisants de la gauche social-démocrate ». Je trouve cela navrant de la part d'une société nourrie par les fonds fédéraux.

Je trouve, et je suis loin d'être le seul, même si peu ont le courage de le dénoncer, que la SRC est de plus en plus évidemment un outil de propagande de la gauche social-démocrate séparatiste, syndicaliste et féministe.

Elle a perdu son statut d'outil démocratique d'information neutre dont le but serait d'informer en toute impartialité.

Isabelle Guilbeault en est tout simplement une autre preuve, qui s'est fait prendre de façon trop ouverte. On en vient à se demander si Gilles Duceppe et Bernard Landry venaient à disparaître de la scène médiatique et politique du Québec, qui Pierre Maisonneuve interviewait le midi à la radio ?

(…) Je vous ai déjà écrit, dans le passé, dénonçant le côté très évidemment partial anti-conservateur (…) »

Le 22 octobre 2008, la directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales à l'Information, Mme Geneviève Guay, lui fait parvenir une brève réponse :

« Nous avons bien reçu vos commentaires concernant les propos d'une de nos employées qui prend position dans la campagne électorale, sur un site Internet.

Je tiens à vous assurer que Radio-Canada demeure très engagée à respecter ses Normes journalistiques et s'attend à ce que ses employés tiennent le même engagement.

(…) Vous comprendrez sûrement que nos discussions avec nos employés sont d'ordre privé.

Nous sommes par ailleurs vraiment désolés que nos émissions d'information vous donnent une impression si négative. En l'absence d'exemple précis, il m'est toutefois difficile de vous répondre de façon plus détaillée. À propos de l'émission de Pierre Maisonneuve, nos archives indiquent une très grande variété d'invités et nous ne croyons pas que votre impression soit fondée. (…) »

M. Caron s'est dit insatisfait de cette réponse :

(…) Je suis très inquiet au sujet de la véritable démocratie au Québec. On peut avoir un penchant comme journaliste, c'est normal, un(e) journaliste est une personne à part entière, mais il faut avoir la contrepartie pour équilibrer l'information. Je ne suis pas séparatiste, ni nationaliste, et je considère que la tendance à gauche est allée trop loin, et beaucoup de Québécois pensent comme moi (…) »

LA RÉVISION

L'émission Maisonneuve en direct

J'ai consulté les statistiques des participations du chef bloquiste Gilles Duceppe et de l'ancien premier ministre Bernard Landry à l'émission Maisonneuve en direct, du 20 août 2007 au 7 novembre 2008. Les chiffres ne confirment pas l'impression de M. Caron. Il y a presque égalité entre le nombre d'entrevues et de déclarations de députés, sénateurs et porte-parole du Bloc québécois, du Parti conservateur et du Parti libéral du Canada, entendues dans le cadre de l'émission radiophonique. Il est vrai que l'on a entendu plus souvent Gilles Duceppe (15 entrevues) que le ministre conservateur Lawrence Cannon (13 entrevues), l'ex-chef libéral Stéphane Dion (6 entrevues) et le chef néo-démocrate, Jack Layton (6 entrevues). Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces chiffres. L'animateur, Pierre Maisonneuve, rappelle que son émission a un mandat québécois et donc que les partis bien représentés dans la province, comme le Bloc, ont plus de temps d'antenne que le Nouveau Parti démocratique. La disponibilité des chefs entre en ligne de compte. Gilles Duceppe accepte plus souvent les invitations de Maisonneuve en direct que les autres chefs. Dans les autres partis, les chefs délèguent un député ou un ministre à l'émission. Le Parti libéral est un cas à part : pendant la période analysée, il y a eu des dissensions internes notables. L'émission a invité régulièrement Bob Rae, Michael Ignatieff et Denis Coderre.

L'ancien premier ministre Bernard Landry a accordé six entrevues en 14 mois à l'émission radio.

Le plaignant a l'impression que l'Information à Radio-Canada est biaisée en faveur des idées de gauche, social-démocrate, syndicaliste, indépendantiste et féministe. Afin de savoir si le plaignant a raison ou non, il faudrait que j'analyse les propos de centaines de journalistes à l'antenne. Je n'ai pas les moyens de faire une analyse aussi longue et complexe dans le cadre d'une révision.

Le site Internet www.unissonsnosvoix.ca

Isabelle Guilbeault est chroniqueuse culturelle depuis cinq ans à l'émission Première heure, diffusée le matin à Québec, à la première chaîne de la radio. Son mandat est de faire la critique, donc de donner son opinion, sur les événements culturels. Elle m'a également dit qu'elle avait déjà remplacé à l'animation de Première heure, une émission dans laquelle on retrouve une partie de divertissement, mais aussi une partie d'information, notamment des entrevues avec des acteurs de l'actualité.

Mme Guilbeault me précise que, d'après son contrat, elle n'est pas « journaliste », mais « commentateur-intervieweur ». Son statut, dit-elle, lui donne plus de latitude pour donner son opinion sur différents sujets en ondes que si elle était « journaliste », comme ceux qui font des critiques de spectacles dans les bulletins de nouvelles télévisées. Traditionnellement, à Radio-Canada, les animateurs et les chroniqueurs d'émissions, comme Première Heure, C'est bien meilleur le matin et Samedi et rien d'autre bénéficient d'une plus grande marge de manœuvre quant aux opinions émises en ondes que les journalistes et les animateurs dans les salles de nouvelles.

Ces distinctions existent au sein de Radio-Canada, mais elles ne veulent pas dire grand-chose pour les auditeurs. Aux yeux du plaignant, Mme Guilbeault est une journaliste comme les autres.

Les faits

Le 2 octobre 2008, le public apprend, par le biais des journaux, qu'une chroniqueuse de Radio-Canada participe à un site Internet qui dénonce les compressions des conservateurs en matière de culture et incite à défaire le gouvernement Harper. Le site est baptisé www.unissonsnosvoix.ca

On peut y voir une vidéo d'Isabelle Guilbeault. Son titre à l'écran se lit comme suit : « journaliste, Québec ». Elle est entourée d'acteurs et d'humoristes (Marc Labrèche, Emmanuel Bilodeau, etc.) et de deux animateurs d'émissions culturelles à la radio de Radio-Canada, Catherine Pogonat et Jacques Languirand. Voici la transcription des propos de Mme Guilbeault :

« Tout le monde se réjouit du succès du 400e anniversaire de la ville de Québec. On a tous accouru au spectacle gratuit sur les plaines de Céline Dion, Paul McCartney. On est tous allé au Moulin à images, mais est-ce qu'on se souvient que tous ces spectacles-là ont été subventionnés? On n'a pas chialé à ce moment-là, c'était correct d'investir dans la culture. Mais bizarrement, à chaque année, quand le festival d'été nous impose une somme ridicule pour acheter des laissez-passer lumineux pour assister à des spectacles pendant onze jours, tout le monde chiale. Faudrait savoir ce qu'on veut. »

Unissonsnosvoix.ca écrit qu'aucun parti politique ne contrôle ou ne finance le site. Toutefois, le but politique des auteurs ne fait aucun doute :

« Dans le cadre de la présente campagne électorale, UNISSONSNOSVOIX.ca propose aux internautes un éventail de paroles citoyennes prononcées à visage découvert. Elles sont unies par un point commun : la volonté que le gouvernement Harper ne reprenne pas le pouvoir le 14 octobre 2008. (…) »

Concrètement, le site appelle les citoyens à « voter stratégiquement », c'est-à-dire à voter pour le candidat qui est le plus susceptible de contrer le candidat conservateur.

Rappelons le contexte : on est en pleine campagne électorale fédérale. Le geste de la chroniqueuse fait la manchette 12 jours avant le scrutin. Mme Guilbeault ne prend pas position sur une question banale, mais sur un enjeu au cœur des élections. Elle s'associe à un site qui milite ouvertement pour défaire le gouvernement Harper, alors qu'elle travaille pour une entreprise de presse qui se veut impartiale.

Les explications de la chroniqueuse

Mme Guilbeault m'explique qu'on lui a demandé de témoigner dans ce site à titre de citoyenne et c'est à titre de citoyenne, et non d'employée de Radio-Canada, qu'elle s'est sentie interpellée par le sujet. La chroniqueuse ajoute que la controverse sur les coupes en culture a créé dans la ville de Québec un ressac contre les artistes. Isabelle Guilbeault trouvait profondément injuste qu'on traite les artistes d'enfants gâtés, alors que leurs conditions de vie sont souvent précaires. D'où son témoignage dans lequel elle souligne ce qu'elle considère l'hypocrisie du public, qui veut à la fois des spectacles gratuits et donc subventionnés, mais qui ne se mobilise pas en faveur de ces mêmes subventions aux artistes.

Avec le recul, Isabelle Guilbeault réalise qu'elle a été « naïve » et qu'elle a « manqué de jugement » en participant à cette initiative. Elle ne pensait pas embarrasser Radio-Canada car elle se prononçait à titre de citoyenne. On ne l'avait pas prévenue qu'on lui donnerait le titre de « journaliste » et non de simple citoyenne dans ce site. Et, surtout, elle croyait qu'unissonsnosvoix.ca prenait position contre les coupes en matière de culture, mais non contre le gouvernement Harper.

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) interdisent non seulement l'opinion en ondes mais elles incitent tous ceux travaillant pour des émissions d'information à limiter leurs activités politiques.

« Les employés affectés à la production et à la diffusion d'émissions d'information doivent restreindre leurs activités politiques à cause de l'influence réelle ou apparente qu'ils exercent sur les contenus de ces émissions. (…) »

(NPJ, V. Normes concernant les activités du personnel, 1.2)

En exigeant que les employés affectés aux émissions d'information taisent leurs opinions politiques, les NPJ entravent leur liberté d'expression. C'est une restriction à leur liberté que les journalistes acceptent en général, car la plupart sont convaincus que leur crédibilité en dépend.

Isabelle Guilbeault qui travaille à Première heure ― une émission qui n'est pas classée par Radio-Canada comme une émission d'information ―- est-elle soumise aux NPJ? Première heure relève de la programmation générale et non du service de l'Information de Radio-Canada. Donc, si l'on s'en tient à la lettre de cette clause, Isabelle Guilbeault n'y est pas soumise.

La crédibilité de Radio-Canada

D'autres normes peuvent toutefois être invoquées dans le cas qui nous occupe, notamment celle traitant de la crédibilité de l'entreprise :

« La crédibilité (…) dépend également de l'abstention par l'entreprise et les journalistes de tout contact ou association qui pourrait donner prise à des soupçons de partialité. Il faut éviter toute situation qui pourrait jeter un doute sur l'impartialité de

l'entreprise ou du journaliste et sur leur indépendance par rapport à des groupes de pressions, soient-ils idéologiques, politiques, économiques, sociaux ou culturels.

(…) Pour préserver leur crédibilité et celle de Radio-Canada, le personnel à l'antenne et ceux à qui la Société confie le montage, la production ou la gestion de ses émissions doivent éviter de s'identifier publiquement, de quelque façon que ce soit, à des déclarations partisanes ou à des initiatives sur des sujets controversés. »

(NPJ, III. Principes, 3)

Il est clair que cette clause ne s'adresse pas aux seuls journalistes puisqu'il est question du « personnel à l'antenne » qui doit « éviter de s'identifier à des déclarations partisanes et à des initiatives controversées ». Qu'Isabelle Guilbeault soit chroniqueuse culturelle ou journaliste importe peu. Le site unissonsnosvoix.ca est indéniablement une initiative sur un sujet controversé et politique. La participation de la chroniqueuse à ce site anti-Harper est susceptible de « jeter un doute sur l'impartialité » de Radio-Canada, en pleine campagne électorale.

Dans ce cas-ci, les émissions d'information ne sont pas les seules à être soumises à cette norme.

« La présente politique s'applique à toutes les émissions d'information de la Société ainsi qu'au matériel journalistique en ligne de Radio-Canada. Il s'agit des émissions de nouvelles, des émissions d'affaires publiques proprement dites de même que du traitement, dans tout genre d'émission, de sujets d'affaires publiques, qu'il s'agisse de politique, d'économique ou de social. Cela comprend aussi le traitement journalistique de l'agriculture, des arts, de la musique, de la religion, des sciences, des sports et des variétés. »

(NPJ, II. Application de la politique, 1.1)

On comprend ici que le traitement de tout sujet d'affaires publiques, dans n'importe quel type d'émission, est soumis aux Normes et pratiques journalistiques. Première heure a beau ne pas être classée comme une émission d'information, une partie de son mandat est d'informer les citoyens, parfois avec légèreté, humour, parfois avec sérieux.

Quand Première heure touche à des sujets d'affaires publiques, ses artisans (animateurs ou chroniqueurs) sont soumis aux politiques journalistiques de Radio-Canada. Isabelle Guilbeault est-elle appelée à traiter de tels sujets, en d'autres mots, son travail de chroniqueuse culturelle est-il en partie un travail de journaliste même si elle ne porte pas ce titre? À mon avis, oui. Elle a déjà remplacé à l'animation, elle peut donc interviewer des politiciens ou d'autres acteurs de l'actualité. À titre de chroniqueuse culturelle, elle est susceptible de parler en ondes ou de mener des entrevues sur le financement des artistes et sur les politiques gouvernementales à leur endroit. Lors de la dernière campagne électorale, plusieurs chroniqueurs culturels à la radio ont parlé de l'enjeu électoral des coupes dans le domaine culturel. Il s'agit d'un sujet d'affaires publiques. Mme Guilbeault est susceptible de traiter à nouveau de cette question. Son impartialité a disparu sur cet enjeu.

À la décharge d'Isabelle Guilbeault, il existe depuis longtemps à Radio-Canada un flou artistique sur la portée des NPJ. Les employés qui travaillent, comme Isabelle Guilbeault dans des émissions où il y a mélange des genres (information et divertissement ) ne saisissent pas toujours clairement quand et dans quelles circonstances ils sont soumis aux NPJ. En dehors du service de l'Information, il n'y a pas de consensus quant à l'application de ces normes parmi les gestionnaires. La liberté d'expression du personnel à l'antenne est souvent perçue comme une valeur plus importante à préserver que l'impartialité de l'entreprise. La liberté d'expression étant, rappelons-le, une liberté fondamentale garantie par la Charte canadienne des droits et libertés.

Conclusion

La chroniqueuse culturelle Isabelle Guilbeault n'a pas respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en participant au site unissonsnosvoix.ca

Toutefois, Radio-Canada aurait avantage à clarifier la portée de ses Normes et pratiques journalistiques afin que les employés qui n'ont pas le statut de journaliste, et qui travaillent pour des émissions ne relevant pas du service de l'Information, sachent à quoi s'en tenir.

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Version PDF de la révision.

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