Non-publication d'un commentaire (Radio-Canada.ca)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant croit qu'il a été victime de censure car le message qu'il a envoyé à Radio-Canada.ca n'a pas été publié.

Radio-Canada est responsable du contenu des commentaires qu'elle met en ligne. La liberté de presse lui permet de publier ou non les messages de citoyens qu'elle reçoit. Dans ce cas-ci, rien ne me permet de conclure qu'il y a eu censure du message du plaignant parce qu'il critiquait Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le 7 décembre 2008, M. Guy Roy a envoyé le message suivant afin qu'il soit publié dans le forum de discussion « En ligne, citoyens! ». La question soumise aux internautes ce jour-là était : « Quels sont les hauts et les bas de cette campagne électorale? » Rappelons que le scrutin provincial a eu lieu au Québec le 8 décembre, donc le lendemain :

« Les hauts se sont faits rares dans cette campagne électorale.

Quant aux bas, la palme revient aux médias, dont Radio-Canada, qui ont consacré plus de temps d'antenne au Parti Libéral qu'aux deux autres partis. Pire encore, ces médias n'ont à peu prêt pas couvert Québec Solidaire et le Parti Vert.

Je peux comprendre que les chaînes privées choisissent de camper dans un camp plutôt qu'un autre, mais qu'une télévision publique comme Radio-Canada camoufle intentionnellement la diversité des opinions sous prétexte que les deux autres partis n'ont pas d'élus à l'Assemblée Nationale est méprisable. Ces deux partis représentent quand même 8% de l'opinion publique, soit plus de personnes que ce que plusieurs de leurs émissions attirent en cote d'écoute…

Mais voilà, à Radio-Canada, on a maintenant les mains liées par des commanditaires à la vocation douteuse, on a la foi dans la loi du marché et on a compris que le populisme simpliste est payant en cote d'écoute.

Rien donc de surprenant qu'on envoie M. Lafrance parfaire ses connaissances néolibérales à l'Université de Harvard aux États-Unis.

Bref, pour la diversité des opinions, on ne peut plus compter sur Radio-Canada et les médias en général. Je leur décerne donc le prix citron quant à la couverture de la campagne électorale québécoise. »

Radio-Canada.ca n'a pas publié cette intervention. M. Guy Roy s'est plaint le jour même à mon bureau, car il se demandait si son opinion avait été censurée parce qu'il critiquait Radio-Canada. Le directeur de l'Information, Internet et Services numériques, Pierre Champoux, a ainsi justifié la non-publication du message : le courriel de M. Roy était hors-sujet et Radio-Canada se réserve le droit de ne pas publier les messages des internautes.

LA RÉVISION

Les principes en cause

Chaque jour, une équipe de journalistes-modérateurs fait le tri parmi les dizaines, sinon les centaines de messages envoyés par les citoyens à Radio-Canada.ca. Ce sont les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada qui obligent le diffuseur public à filtrer les commentaires :

« (…) Radio-Canada assume le contrôle éditorial dans la création de ces forums et dans le choix des sujets. Le public fournit opinions, réflexions et contenu.

Toutes les activités interactives sont supervisées par des programmateurs de Radio-Canada. Toutes les activités interactives sont soumises à une série de règles clairement affichées sur le site. Ces règles couvrent un vaste éventail de sujets, notamment : les exigences juridiques, un langage approprié respectant les critères de politesse et de bon goût. Les modérateurs de Radio-Canada veillent à ce que ces règles soient respectées. (…) »

(NPJ, IV Normes de production C, 3)

Afin de fournir un guide aux internautes, Radio-Canada a élaboré une « nétiquette », c'est-à-dire un certain nombre de règles à suivre pour être publié. Cette nétiquette est révisée régulièrement et elle apparaît à l'écran chaque fois que l'internaute veut envoyer un message.

Ce sont les articles 8 et 15 de cette nétiquette que le directeur Pierre Champoux a invoqués dans sa réponse au plaignant.

Pourquoi ne pas avoir publié le message de M. Roy?

En lisant le message de Guy Roy le 7 décembre, le journaliste-modérateur a eu un doute. Il a donc consulté sa supérieure, la rédactrice en chef Aïda Zenova, afin de discuter de l'à-propos de publier ou non ce commentaire. À Radio-Canada.ca, ce ne sont pas des filtres informatiques qui suppriment des messages contenant des mots diffamatoires et/ou inacceptables.

Ce sont des journalistes qui exercent leur jugement sur le ton et le contenu, en lisant tout ce que les citoyens écrivent avant publication. Voici les deux phrases jugées problématiques :

« (…) Mais voilà, à Radio-Canada, on a maintenant les mains liées par des commanditaires à la vocation douteuse, on a la foi dans la loi du marché et on a compris que le populisme simpliste est payant en cote d'écoute.

Rien donc de surprenant qu'on envoie M. Lafrance parfaire ses connaissances néolibérales à l'Université de Harvard aux États-Unis. (…) »

Mme Zenova a jugé que cette portion de phrase ― « (…) à Radio-Canada, on a maintenant les mains liées par des commanditaires à la vocation douteuse (…) » ― était une insinuation qui pouvait s'apparenter à de la diffamation. La référence au vice-président principal de Radio-Canada, Sylvain Lafrance, visait personnellement un individu et mettait en cause ses motivations. Le ton, selon la rédactrice en chef, était malveillant. Cette évaluation se base sur les articles 6 et 7 de la nétiquette.

Les autres critiques du plaignant sur Radio-Canada ne posaient pas de problème, notamment écrire que Radio-Canada ne couvre pas assez Québec solidaire et décerner le prix citron de la couverture au diffuseur public. Toutefois, les modérateurs ne publient jamais un message tronqué, pour ne pas se faire accuser de déformer la pensée d'autrui. C'est tout ou rien.

Pierre Champoux et Aïda Zenova jugent également que le message était hors sujet, car, plutôt que de répondre précisément à la question sur les hauts et les bas de la campagne, l'internaute critiquait uniquement Radio-Canada. Cet argument me semble discutable, car la question posée est tellement générale (les hauts et les bas de la campagne) qu'elle me semble laisser beaucoup de marge de manœuvre aux internautes.

La sélection des commentaires de citoyens effectuée par les modérateurs s'apparente-t-elle aux choix éditoriaux faits par les journalistes de couvrir tel ou tel événement? Dans le premier cas, on ne juge pas de l'intérêt de l'opinion du citoyen, mais plutôt si l'opinion émise respecte un certain nombre de règles. Dans les choix éditoriaux, c'est l'intérêt public qui devrait primer. Dans les deux cas, il n'y a aucune recette éprouvée qui permet d'arriver à un résultat incontestable. Des modérateurs différents auraient pu choisir de publier le message de M. Roy en invoquant d'autres arguments. La nétiquette est un guide, mais ne prévoit pas tous les cas de figure. Et il y a des zones grises : par exemple, le ton d'un message peut être considéré malveillant par certains modérateurs et pas par d'autres. C'est une question de sensibilité. De la même façon, une nouvelle, considérée secondaire par un pupitreur, peut faire la manchette dans un autre bulletin ou un autre média.

Le choix de traiter ou non d'un sujet est protégé par le principe de la liberté de presse, garanti par la Charte canadienne des droits et libertés. Ce principe s'étend au droit de publier ou non les commentaires d'un citoyen dans un site Web. La liberté de presse n'est pas absolue. Un diffuseur ne peut invoquer ce principe pour justifier la censure d'un point de vue.

De la censure?

Y a-t-il eu censure, comme le pense le plaignant? Les journalistes travaillant pour Radio-Canada ont-ils l'épiderme trop sensible quand les internautes s'en prennent à leur employeur? Mme Zenova dit que non. Les modérateurs, ajoute-t-elle, publient toutes les critiques envers Radio-Canada, à condition qu'elles soient exprimées de façon respectueuse. Je n'ai pas les ressources nécessaires pour faire une analyse exhaustive des centaines de messages rejetés afin d'évaluer si ceux touchant Radio-Canada sont éliminés plus souvent que d'autres. Mais, à titre indicatif, j'ai demandé à voir l'ensemble des messages non-publiés dans le forum auquel Guy Roy a participé le 7 décembre. Sur 83 commentaires, 18 ont été rejetés. Douze d'entre eux étaient hors-sujet (la présumée impolitesse de Pauline Marois, le passé conservateur de Jean Charest, le danger d'élire les libéraux, les avantages d'élire un gouvernement minoritaire), 2 contenaient un hyperlien externe, ce qui n'était pas permis à l'époque, 1 a été écarté par erreur (de l'aveu même de Mme Zenova), 1 a été rejeté parce qu'il était anonyme, et enfin 2 messages étaient hors-sujet et contenaient des attaques personnelles contre des journalistes du Devoir, de Radio-Canada, de La Presse, et des patrons de Quebecor et de Gesca.

Il est clair que les modérateurs ont un rôle difficile, car ils doivent favoriser la liberté d'expression, tout en filtrant les messages, afin d'avoir un débat cohérent, exempt d'insultes et de propos diffamatoires. Radio-Canada est en effet ultimement responsable de tout ce qu'elle met en ondes, que ce soit à la télévision, à la radio, ou sur le Web.

La tâche est encore plus délicate quand les citoyens s'en prennent à Radio-Canada. Les modérateurs, eux-mêmes des employés de Radio-Canada, doivent traiter ces opinions de la même façon que celles émises sur d'autres sujets, sans placer la barre plus haute. Par exemple, même si le journaliste de Radio-Canada sait que telle ou telle critique du diffuseur public n'est pas fondée, ce n'est pas une raison pour éliminer le message, car le test de la véracité n'est pas appliqué aux opinions sur les autres sujets.

À l'inverse, un journaliste de Radio-Canada a lancé récemment dans son carnet un débat sur le rôle des médias. Le chroniqueur économique Gérald Fillion demandait aux internautes si les médias alimentaient la crise économique. Vous pouvez lire l'abondant courrier que cette question a suscité. Beaucoup de citoyens ne sont pas tendres envers les médias, notamment Radio-Canada.

Cette initiative est intéressante, car d'autres plateformes, comme la télévision, donnent rarement aux citoyens l'occasion d'exprimer ce qu'ils pensent de l'Information à Radio-Canada.

Conclusion

Rien ne me permet de conclure qu'il y a eu censure du message de M. Guy Roy parce qu'il critiquait Radio-Canada.

De façon générale, quand les commentaires du public visent Radio-Canada, les journalistes-modérateurs doivent tenter de prendre du recul afin de ne pas brimer la liberté d'expression dans le but de protéger leur employeur. En d'autres mots, la « nétiquette » ne doit pas être appliquée de façon plus sévère aux commentaires touchant Radio-Canada. Rien ne me permet de dire que cela s'est produit, mais le risque existe bel et bien. La vigilance et les remises en cause sont donc nécessaires.

_____________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc