Images de l'offensive israélienne à Gaza

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant croit que Radio-Canada a volontairement omis de diffuser des images d'enfants morts à Gaza. Il se demande si le diffuseur public a subi des pressions afin de censurer ces images « inhumaines » de « centaines d'enfants martyrs de la folie de la machine israélienne ».

En vertu de ses Normes et pratiques journalistiques, Radio-Canada a l'obligation d'être fidèle à la réalité, tout en respectant la sensibilité de son auditoire quand elle diffuse des images sanglantes. L'équilibre est difficile à atteindre.

La moitié des reportages visionnés montrent des images d'enfants morts ou blessés à Gaza. Rien n'indique qu'il y a eu de la censure politique ou des directives pour minimiser cette réalité à l'antenne.

LA PLAINTE

Le 20 janvier 2009, M. Mohamed Nekili a fait parvenir cette plainte à Radio-Canada :

« Durant les 22 jours qu'a duré l'agression de l'armée israélienne sur le peuple de Gaza, il ne m'a semblé voir dans les journaux télévisés de Radio-Canada une allusion aux centaines d'enfants qui sont tombés. On parle souvent de civils seulement sans spécifier. Pourquoi? Parce que ces enfants sont morts sous des décombres, défigurés par des bombes israéliennes interdites? Radio-Canada a peur de choquer? Si oui, qui? l'armée israélienne ou bien le téléspectateur canadien qui veut avoir l'heure juste sur ce massacre ignoble? Et pourtant, nous avons déjà vu et entendu des journalistes de Radio-Canada nous rapporter la douleur d'autres enfants, sous d'autres cieux, avec force image.

De plus, on a eu droit à des titres de manchettes du genre »Pour en finir … » au moment où les généraux de l'armée israélienne promettent d'intensifier leur offensive, sans doute pour détruire plus de maisons, d'hôpitaux, d'écoles, et faire tomber plus de civils. C'est quoi ça? On veut tuer ces enfants une deuxième fois avec un choix maladroit de mots?

Et enfin, vos nouvelles sur cette guerre sont plutôt brèves et le traitement frise l'indifférence.

Qu'est-il exactement arrivé à Radio-Canada lors de cette agression? Des centaines d'enfants martyrs de la folie de la machine israélienne ce n'est pas assez pour faire bouger la conscience de nos journalistes? Ou bien Radio-Canada n'a pas eu accès aux images inhumaines pourtant largement diffusées par les médias internationaux?

En tant que téléspectateur fidèle de notre radio d'État, j'attends une explication de votre part. »

Trois jours plus tard, Mme Geneviève Guay, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales au service de l'Information, lui envoie cette réponse :

« (…) Nous sommes très conscients du fait que plusieurs enfants se trouvent parmi les victimes civiles de Gaza. Les journalistes étrangers viennent d'entrer à Gaza pour la première fois ce matin. Pour Radio-Canada, deux correspondants sont entrés aussi, soit Anyck Béraud pour la radio et Luc Chartrand pour la télévision. J'ai entendu Mme Béraud décrire les destructions de Gaza au Radiojournal de 8 heures ce matin.

Quant à M. Chartrand, on me dit qu'il prépare un reportage plus long qui devrait être diffusé au Téléjournal de lundi si tous se déroule comme prévu.

Ce conflit suscite depuis des années des opinions très partagées parmi notre auditoire. Pour cette raison, nous faisons tout en notre pouvoir pour offrir la couverture la plus neutre possible, sans pour autant éviter de relater les faits tels qu'ils sont, dans toute leur dure réalité. Il ne faut pas croire que les journalistes sont insensibles à la souffrance humaine, mais il faut comprendre que leur métier exige de maintenir une distance entre leur travail et leurs sentiments personnels.

Nous croyons que notre couverture mérite d'être évaluée dans son ensemble. (…) »

Cette réponse n'a pas satisfait le plaignant. Il a répliqué :

« (…) On avait la nette impression que Radio-Canada ne désirait pas se mêler de cette affaire. Encore une fois pourquoi un tel silence? Les ressources de Radio-Canada et le génie de ses journalistes n'étaient pas suffisants pour trouver des images de cette agression qui détruit toute une ville et fait tomber des dizaines de civils chaque jour ?

Par ailleurs, vous dites que nos journalistes sont très conscients que ‘'plusieurs enfants parmi les victimes civiles de Gaza''. Vous appelez cela plusieurs? En réalité, il s'agit de 350 enfants qui ne sont plus de ce monde, selon les sources hospitalières officielles à Gaza. Des chiffres largement diffusés par les médias de la région et d'autres médias internationaux mais pas Radio-Canada ! Allons-nous parler de plusieurs victimes civiles au World Trade Center alors que la réalité affiche des milliers de victimes? Soyons sérieux ! En ne parlant pas de l'ampleur des enfants morts dans cette offensive, Radio-Canada essayerait-t-elle indirectement d'étouffer l'information et donc de désinformer son auditoire ? (…) »

LA RÉVISION

Afin d'évaluer le bien-fondé de la plainte de M. Nekili, j'ai visionné les reportages que la télévision de Radio-Canada a diffusés, du 28 décembre 2008 au 20 janvier 2009, sur l'offensive israélienne à Gaza.

Sauf exception, les journalistes étrangers et leurs équipes n'ont pu pénétrer dans la bande de Gaza avant le cessez-le-feu. L'armée israélienne les en empêchait.

Par manque de budget, la télévision de Radio-Canada n'a pas envoyé de correspondant en Israël avant le 15 janvier 2009. Donc, pendant les deux premières semaines du conflit, les nouvelles télévisées ont compté sur la correspondante radio postée à Jérusalem, Anyck Béraud, et sur trois autres journalistes qui résumaient les événements à distance : Luc Chartrand à Paris, Lise Villeneuve à Montréal et, dans une moindre mesure, Joyce Napier à Washington.

Du 15 au 24 janvier, le correspondant Luc Chartrand a été dépêché à Jérusalem. Il a finalement pu entrer à Gaza le 23 janvier, six jours après le cessez-le-feu. Il n'a passé que 48 heures à Gaza, encore une fois pour des raisons budgétaires.

Radio-Canada a donc dû, comme la plupart des autres télévisions occidentales, couvrir ce conflit à distance en se servant des images fournies par des agences qui embauchent des caméramans locaux à Gaza.

Radio-Canada a des ententes avec deux chaînes de télévision américaines et deux agences d'images télévisuelles : EVN (Eurovision News) et APTN (Associated Press Television News). Radio-Canada peut donc uniquement utiliser à son antenne les images de ces sociétés. La chaîne satellitaire arabe Al Jazeera a un bureau à Gaza mais Radio-Canada n'a ni contrat, ni d'entente à l'amiable, avec cette chaîne de télévision et ne peut donc pas diffuser son matériel. Ce serait de la piraterie.

La direction d'Al Jazeera juge que les corps ensanglantés et les blessés grièvement atteints font partie intégrante de la guerre et qu'il faut les montrer sans retenue. « La guerre est laide. Si l'on cache sa laideur, on contribue à l'attiser (…). N'eut été la diffusion de ces images, l'attaque israélienne à Gaza aurait été encore plus horrible », a déclaré le rédacteur en chef d'Al Jazeera, Ahmed al-Sheikh à l'Agence France Presse, le 8 janvier 2009.

Les images d'enfants

La moitié des reportages visionnés (8 sur 16) et diffusés aux téléjournaux de la chaîne principale et au Réseau de l'information (RDI), durant l'offensive, contenaient des images d'enfants morts ou blessés par les tirs israéliens. Radio-Canada a donc fait état de cette tragédie.

Quelques exemples :

  • Le 29 janvier 2009, dans le reportage de Luc Chartrand, diffusé au Téléjournal de 22 heures :

Narration : « L'inévitable finit par arriver. Ces trois garçons ont été tués pendant leur sommeil, selon leurs proches. »

On voit les cadavres de garçons morts enveloppés dans des draps ainsi qu'une famille éplorée. »

  • Le 30 décembre 2008, dans le reportage de Luc Chartrand :

Narration : « Les hôpitaux de Gaza sont débordés. Plusieurs enfants comptent toujours au nombre des victimes. »

On voit les petits visages d'enfants morts à la morgue.

  • Le 5 janvier 2009, le récit de Lise Villeneuve commence ainsi :

Narration : « Ce sont les derniers adieux d'un père à son enfant mort. Dans cet hôpital de Gaza, les enfants blessés ou tués se comptent par dizaines. »

On montre un gros plan de profil d'un enfant mort et un autre plan moyen d'un bambin blessé, ou décédé, transporté par un homme dans un couloir d'hôpital.

  • Le 6 janvier 2009, au Téléjournal, Joyce Napier montre des images d'enfants blessés ou morts, transportés dans les bras d'adultes ou sur des civières.
  • Le 7 janvier 2009, Luc Chartrand fait cette évaluation :

Narration : « Depuis le début du conflit, le tiers des quelque 700 victimes seraient des enfants selon des sources médicales palestiniennes. »

De petites dépouilles sont alignées sur le sol. Leurs visages et les draps qui entourent leur corps sont tachés de sang.

  • Le 9 janvier 2009, Lise Villeneuve relate le drame des enfants de Zeitoun aux téléjournaux :

Narration : « (…) Même si cela veut dire continuer de faire de nombreuses victimes innocentes. Comme Ahmed, 13 ans, un des quatre enfants découverts hier par la Croix-Rouge. Avec ses frères, il a passé quatre jours d'enfer dans une maison bombardée remplie de cadavres, dont celui de sa mère. »

On entend un témoignage d'enfant et on voit les petits blessés dans leurs lits d'hôpitaux.

  • Le 12 janvier 2009, Lise Villeneuve débute ainsi son reportage au Téléjournal :

Narration : « C'est devenu l'une des images les plus courantes de ce conflit : un père éploré, transportant la minuscule dépouille emmaillotée de son enfant. »

Images à l'appui.

  • Le 14 janvier 2009, le RDI diffuse un reportage de la chaîne France 2. Une première équipe étrangère entre à Gaza. On peut voir et entendre un jeune de 14 ans qui a le poumon perforé.

La journaliste Lise Villeneuve me dit qu'à aucun moment, elle a éliminé des images d'enfants parce qu'elles étaient insoutenables. Au contraire, elle se rappelle avoir choisi d'utiliser des séquences de bambins morts ou blessés dans ses montages, car il s'agissait d'une réalité de la guerre qu'il fallait montrer. N'oublions pas que les journalistes n'avaient accès qu'à des images fournies par deux agences. Il y a donc déjà eu une première sélection de matériel à la source.

Lise Villeneuve me dit que, chaque jour, elle tentait de choisir des plans significatifs, sans tomber dans le sensationnalisme. Elle ne sélectionnait donc pas uniquement des images de blessés ou de morts mais elle tentait de montrer aussi la destruction matérielle, des scènes de rues, etc. Luc Chartrand, lui, se souvient d'avoir utilisé avec retenue des gros plans de cadavres que l'on sortait des décombres, mais cette retenue n'a rien à voir, à ses yeux, avec de l'autocensure politique.

La direction de l'Information n'a pas émis de directive particulière durant ce conflit sur la diffusion de scènes sanglantes. Les journalistes doivent chaque fois utiliser leur jugement et tenir compte des principes énoncés dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada à ce sujet :

« On peut diffuser des manifestations de souffrance seulement lorsqu'elles sont nécessaires à la compréhension d'une information importante. Les scènes pénibles exigent de la discrétion; il ne faut pas les prolonger indûment. (…) »

(NPJ, IV. Normes de production B, 4.3)

et

« (…) La diffusion de scènes de violence ou de catastrophes doit refléter les faits avec exactitude et cadrer avec l'émission. Il faut concilier le respect de l'auditoire avec l'obligation d'être fidèle à la réalité. (…) »

(NPJ, IV. Normes de production B, 4.4)

Cette ligne de conduite vaut pour toutes les images diffusées à Radio-Canada, quels que soient le contexte et le lieu de tournage.

Des images-chocs d'enfants calcinés circulaient sur l'Internet. Certains auraient voulu qu'on les diffuse afin de montrer toute l'horreur de la guerre.

La fiabilité et la vérification des sources sont essentielles en journalisme. Qui nous dit que les images sur Internet ne sont pas des mises en scène? Il est souvent impossible de remonter aux sources. Dans le cas d'images fournies par des agences ayant une réputation à préserver, la provenance et la véracité des images sont moins douteuses. Mais, même là, des erreurs surviennent.

Le diffuseur public se doit de chercher l'équilibre entre la description de la réalité et la sensibilité de son auditoire. Cet équilibre est difficile à atteindre et ne fait jamais l'unanimité.

Le plaignant a peut-être perçu que la couverture de Radio-Canada n'était pas assez « sentie ». Couvrir à distance un conflit avec des images tournées par d'autres comporte ce risque. Un reporter qui est sur place voit de ses yeux les résultats des bombardements. Il devient témoin et cela se sent dans les reportages. Lors de la dernière guerre au Liban, Radio-Canada avait dépêché deux correspondants dans ce pays. Leurs images et leurs témoignages sur la dévastation et la souffrance dans le sud du Liban ont frappé les téléspectateurs canadiens. Cette fois, à défaut d'être sur le terrain, les journalistes de Radio-Canada ont consacré plusieurs reportages aux efforts diplomatiques déployés pour obtenir un cessez-le-feu. Ces analyses n'étaient pas consacrées aux victimes.

Conclusion

En vertu de ses Normes et pratiques journalistiques, Radio-Canada a l'obligation d'être fidèle à la réalité, tout en respectant la sensibilité de son auditoire, quand elle diffuse des images sanglantes. L'équilibre est difficile à atteindre.

La moitié des reportages visionnés montrent des images d'enfants morts ou blessés à Gaza.

Rien n'indique que Radio-Canada a choisi de minimiser le grand nombre de victimes innocentes. Rien n'indique qu'il y ait eu de la censure politique ou une directive visant à montrer le moins possible d'enfants morts à l'antenne.

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Version PDF de la révision.

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