Génocide cambodgien (Désautels)

Révision de Julie Miville-Dechêne, ombudsman | Services français

Sommaire

Le plaignant estime que l'animateur Michel Désautels a injustement accusé la France d'avoir joué un rôle capital dans le génocide cambodgien.

Michel Désautels a utilisé un raccourci pour relancer le journaliste François Brousseau sur un épisode moins connu de l'histoire : les études faites à Paris par des Khmers rouges. Sortie de son contexte, la formulation choisie par l'animateur a pu prêter à interprétation.

Toutefois, le contexte ici est essentiel. L'émission Désautels n'a pas induit le public en erreur car, immédiatement après l'intervention de l'animateur, les nuances nécessaires ont été faites par le journaliste François Brousseau.

LA PLAINTE

Le 25 janvier 2009, M. Jacques Desjardins a porté plainte à Radio-Canada, au sujet de propos tenus par l'animateur Michel Désautels dans le cadre de son émission de radio Désautels, diffusée tous les jours de la semaine en après-midi. Voici l'essentiel de cette plainte :

« (…) Durant l'émission du mercredi 7 janvier dernier, un des thèmes traités était le génocide cambodgien perpétré par les Khmers Rouges. M. Désautels et son premier invité, M. François Brousseau, ont évoqué le fait que quelques dirigeants des futurs Khmers Rouges, dont Pol Pot, avaient fait des études à Paris alors que le Cambodge faisait partie de l'Indochine française. M. Désautels a alors affirmé, et je cite « Paris a joué un rôle capital dans la formation de ce terrible drame-là ». Devant une telle énormité, M. Brousseau a enchaîné en ajoutant que sans pouvoir imputer directement la responsabilité du génocide aux professeurs français (« … il ne faut quand même pas exagérer. »), et je cite, « Certains se sont interrogés quant à la responsabilité intellectuelle … » de certains intellectuels français dans le génocide survenu quelques décennies plus tard. M. Brousseau a donc abondé à peu près dans le même sens que M. Désautels tout en tempérant mollement l'affirmation émise par l'animateur. Heureusement, le deuxième invité de M. Désautels, ancien envoyé spécial de l'ONU au Cambodge et professeur à l'UQAM, semblait connaître suffisamment bien le sujet pour en expliquer le contexte.

Ce genre d'affirmation est inacceptable pour plusieurs raisons. En premier, est-ce qu'il existe un devoir de réserve pour les animateurs. Est-ce qu'un animateur à la radio d'état a le droit de dire n'importe quoi? Si M. Désautels n'a pas le jugement requis pour afficher un minimum de retenue et exercer une auto-censure, quels mécanismes sont en place pour éviter ce genre de bourde. Disons que Radio-Canada a mis fin au contrat de M. François Parenteau pour beaucoup moins.

En second lieu, nous savons que même si certains des invités font un effort pour rétablir les faits, le premier commentaire reste. C'est le propre des radios poubelle. Rappelons-nous le genre popularisé à Québec il y quelques années. Les méchants, les « pourris » dans le jargon des animateurs versant dans ce type de spectacle, c'était les fonctionnaires, y compris les employés de Radio-Canada.

Est-ce que ce genre de commentaire révèle quelque préjugé de M. Désautels, je n'en sais rien. Par contre, imaginez la suite possible. Une liste des prochains thèmes à aborder pourrait commencer par la responsabilité « circonstancielle » de la France dans le génocide arménien (les massacres dans le nord-est de la France de 1914 et 1915 ayant préparés les esprits turcs à de tels gestes). La responsabilité «militaire » de la France dans le génocide des Juifs par les Allemands pourrait être démontrée par le fait que la victoire des armées allemandes en 1939 – 1941 a été largement due aux techniques de la guerre des blindés mis au point par des militaires français dont les généraux Estienne et De Gaulle. »

Le 30 janvier 2009, Mme Geneviève Guay, directrice, Traitement des plaintes et Affaires générales, a envoyé cette réponse au plaignant :

« (…) Soyez assuré qu'à la fois pour M. Désautels et M. Brousseau, la France ne peut évidemment pas être tenue responsable des massacres de Khmers rouges du seul fait que Pol Pot a étudié à Paris. Nos journalistes n'ont d'ailleurs émis aucune opinion allant dans ce sens.

M. Désautels a simplement rappelé la formation française de Pol Pot d'une façon un peu humoristique. M. Brousseau lui a aussitôt répondu que ce serait nettement exagéré d'établir un lien entre ses études et ses actions politiques. Sa seule précision a porté sur le fait qu'à l'époque, en France, certains se sont réellement interrogés publiquement sur l'influence qu'auraient pu avoir certains intellectuels français sur Pol Pot et ses amis.

Nous regrettons que le compte-rendu de nos journalistes ait pu être mal interprété et nous prenons bonne note de vos commentaires. »

M. Jacques Desjardins s'est dit insatisfait de cette réponse, et a demandé une rétractation de l'animateur en ondes :

« (…) Premièrement, vous affirmez que selon M. Désautels, la France ne peut être tenue responsable des massacres perpétrés par les Khmers Rouges et qu'il n'a émis aucun opinion en ce sens. Or, M. Désautels a tenu les propos que j'ai cités mot à mot dans mon premier courriel. En autant que l'on comprend que « Paris » désigne le gouvernement français, comme c'est le normalement le cas dans cette émission, les propos de M. Désautels mettaient clairement en cause la France dans le génocide. J'imagine que M. Désautels doit savoir mieux que quiconque ce qu'il pense à ce sujet. (…) »

LA RÉVISION[1]

Le 7 janvier 2009 marquait le 30e anniversaire de la fin du régime des Khmers rouges au Cambodge. À cette occasion, l'animateur s'est entretenu avec le journaliste de Radio-Canada spécialisé en affaires internationales, François Brousseau. Voici la transcription de la question qui fait l'objet de la plainte, suivie de la réponse.

MICHEL DÉSAUTELS : « (…) Vous avez parlé des racines chinoises de la révolution culturelle qui ont largement inspiré les Khmers rouges, mais il y a aussi l'influence européenne. En fait, Paris a joué un rôle capital dans la formation de ce terrible drame-là. »

FRANÇOIS BROUSSEAU : « Pol Pot, Ieng Sary, Khieu Samphan étaient tous des gens qui, dans les années 50 et 60, avaient étudié à Paris et puis dans les années 60, fin 60, il y a eu cette maladie un peu intellectuelle, certains l'appellent comme ça, du maoïsme parisien et, effectivement, sans doute qu'il y a un rapport entre tout cela, de là Michel à accuser la gauche française, et les professeurs marxistes, et pourquoi pas Jean-Paul Sartre, une fois parti, d'être à l'origine du génocide cambodgien, faut pas exagérer, mais certains se sont quand même interrogés, sérieusement, sur les responsabilités intellectuelles derrière une si épouvantable tragédie. »

L'intégralité de l'échange peut être entendue à l'adresse suivante :

http://www.radio-canada.ca/radio/desautels/07012009/112517.shtml

La portion de phrase litigieuse est celle-ci :

« (…) Paris a joué un rôle capital dans la formation de ce terrible drame-là. »

Le plaignant estime que l'utilisation du mot « Paris » fait référence à la France ou au gouvernement français. Il est vrai que, souvent, on utilise le nom d'une capitale pour parler du gouvernement d'un pays. C'est une formule plus succincte, fréquemment utilisée en journalisme. Or « Paris », évidemment, peut aussi vouloir dire la ville de Paris et, dans ce cas-ci, l'animateur Michel Désautels me dit que c'est ce qu'il avait en tête.

La ville de Paris a-t-elle vraiment joué un rôle capital dans la formation de ce terrible drame qu'est le génocide cambodgien? Cette formule est un raccourci journalistique car, en fait, c'est l'endoctrinement des étudiants cambodgiens au cours de leurs études à Paris qui a eu une influence importante sur la suite des choses. Ce point de vue est défendable si l'on retrace le cheminement intellectuel des cerveaux de cette sanglante révolution.

L'histoire

Le 1er octobre 1949, le jeune étudiant cambodgien Saloth Sar (qu'on surnommera plus tard Pol Pot) débarque à Paris avec une bourse d'études. À cette époque, le Cambodge est un protectorat français. Saloth Sar étudiera deux ans dans ce Paris d'après-guerre, très imprégné par les idées communistes. À l'époque, le quart des Français vote pour le Parti communiste, c'est le courant dominant chez les intellectuels et les artistes. Saloth Sar n'est pas seul. Ils sont une vingtaine de jeunes cambodgiens formés à Paris au début des années 50. Certains, comme Ieng Sary et Khieu Samphan, joueront un rôle important plus tard dans le génocide.

Voici comment le journaliste réputé Philip Short, auteur du livre Pol Pot: Anatomy of a Nightmare (Philip Short, Anatomy of a Nightmare, Henry Holt and Company, 2005), décrit l'importance du séjour parisien de Pol Pot et des autres étudiants cambodgiens :

« (…) Ce fut à Paris, et non à Moscou ou à Pékin, au début des années 1950, que Sar et ses compagnons ont posé les fondations idéologiques sur lesquelles le cauchemar Khmer rouge allait être bâti (…). » (page 47)

Saloth Sar devient membre du Parti communiste français, à cette époque officiellement staliniste. Cette idéologie donne aux jeunes Cambodgiens ce qui leur manquait jusque-là : un sentiment d'appartenance et un but. Le communisme pour eux devient aussi important que l'idée de se débarrasser du joug colonial. Ils forment une organisation secrète : le Cercle Marxiste. Selon Short, trois courants de pensée principaux ont influencé Pol Pot pendant ce séjour parisien. Le stalinisme (et particulièrement l'importance de former un parti monolithique, de sélectionner ses membres et d'être sans pitié pour les dissidents). Le maoïsme (ou comment faire la révolution dans un état féodal en réduisant en poussière les traîtres). Et, ce qui est moins connu, les écrits d'un anarchiste russe sur la Révolution française de 1789, dont les jeunes marxistes cambodgiens se sont également beaucoup inspirés. L'alliance des intellectuels et des paysans contre Louis XVI était perçue comme un modèle pour le Cambodge qui n'avait pas encore vécu d'industrialisation et qui ne possédait donc pas de prolétariat pour faire la révolution.

À son retour au Cambodge, le futur Pol Pot participe à la fondation du Parti communiste khmer en 1960 : « (…) pureté des origines, ancienneté dans l'action et l'organisation, présence durable au cœur de la machinerie du parti : tout contribue à faire de Saloth Sar, le patron absolu du parti. (…) [Jean Lacouture, Survive le peuple cambodgien!, Seuil, 1978, p. 55] »

Le choix de mots de l'animateur

Le séjour parisien de Pol Pot dure 2 ans, et il s'écoulera 23 ans avant que les Khmers rouges s'emparent de Phnom Penh. D'autres événements ont bien évidemment contribué à façonner la pensée de ces tortionnaires, notamment la révolution culturelle chinoise. Toutefois, je ne crois pas que, dans le contexte, le raccourci utilisé par Michel Désautels (« (…) Paris a joué un rôle capital dans la formation de ce terrible drame-là. ») ait induit le public en erreur. Cette intervention de l'animateur est en effet précédée et suivie d'explications et de nuances faites par le journaliste François Brousseau. Ce dernier rappelle que les Khmers rouges ont étudié à Paris, que la gauche parisienne était emballée par le maoïsme et qu'il y a certainement des rapports entre cet endoctrinement et les justifications intellectuelles des Khmers rouges pendant le génocide. Le journaliste ajoute même que des penseurs français se sont interrogés sur leur responsabilité intellectuelle face à cette tragédie. C'est rigoureusement vrai. L'historien et journaliste Jean Lacouture, dans son livre Survive le peuple cambodgien!, publié en 1978, fait un mea culpa bien senti :

« (…) La honte, à elle seule, justifiait que l'on écrivît ce petit livre – qui est d'abord un cri d'horreur. La honte d'avoir contribué, si peu que ce soit, si faible qu'ait pu être en la matière l'influence de la presse, à l'instauration de l'un des pouvoirs les plus oppressifs que l'histoire ait connus. (…). Il n'est pourtant pas sans conséquences d'avoir pris part à une certaine préparation des esprits, à une certaine accoutumance des cœurs, d'avoir parlé sur le ton de l'espoir et de la sympathie de ces « Khmers rouges » (…) et d'avoir mis l'accent sur leur héroïsme campagnard, sur les fondements de leur juste lutte contre la corruption (…) » (page 5)

Le processus journalistique

Avant chacune de ses interventions en direct dans l'émission Désautels, François Brousseau fournit un plan détaillé des points qu'il veut aborder et des questions qu'il suggère à l'animateur. Dans le cas qui nous occupe, ce plan n'a pas été conservé. Je ne peux donc pas comparer les mots suggérés et les mots choisis par l'animateur pour lancer cette partie de l'entrevue.

Michel Désautels est en ondes trois heures et demie tous les après-midi. Il n'a donc pas le temps de discuter de façon approfondie avec chacun des participants avant de les interroger en direct. Il reçoit souvent les canevas d'entrevues avec François Brousseau quelques minutes avant d'aller en ondes.

La plainte de M. Desjardins a eu un effet positif : elle a incité le journaliste François Brousseau à se demander s'il aurait pu ou dû donner davantage de temps à Michel Désautels pour prendre connaissance de son plan d'entrevue. À l'avenir, François Brousseau va donc tenter de fournir son plan et ses suggestions de questions un peu plus tôt à l'animateur.

Conclusion

L'animateur Michel Désautels a utilisé un raccourci pour relancer le journaliste François Brousseau sur un épisode moins connu de l'histoire du génocide : « (…) Paris a joué un rôle capital dans la formation de ce terrible drame-là ». L'animateur faisait référence aux études faites à Paris par Pol Pot et ses compagnons. Sortie de son contexte, la formulation choisie par l'animateur a pu prêter à interprétation.

Toutefois, le contexte ici est essentiel. L'émission Désautels n'a pas induit le public en erreur car, immédiatement après l'intervention de l'animateur, les nuances nécessaires ont été faites par François Brousseau.

Cette entrevue n'a donc pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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